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L'Atelier Fan Area => Best of => Discussion démarrée par: Feurnard le Janvier 07, 2010, 12:37:57 pm



Titre: [Terminé] The chao's theory
Posté par: Feurnard le Janvier 07, 2010, 12:37:57 pm
Quelques mots de préface seront utiles.
L'histoire est de moi mais l'histoire n'est pas originale, j'ai choisi de parler d'une colocation. Et bien que se cache derrière une aventure de fin du monde je me focaliserai essentiellement sur les personnages de cette colocation. J'ai quelques idées, aucun plan et un seul but : rendre mes personnages plus vivants.
Il y aura vingt-six épisodes de huit pages dont la diffusion dépendra essentiellement de vos réactions.

Saison 1 :
Épisode 01 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg125307.html#msg125307) A dream
Un étudiant descend du train, c'est une cité calme et splendide qui s'offre à lui. Bufo la traverse pour découvrir sa future colocation.
Épisode 02 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg126272.html#msg126272) Feel it
Par la force des choses Bufo se prépare à passer la nuit sur place, et en profite pour découvrir un peu plus ce lieu où il va vivre.
Épisode 03 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg127570.html#msg127570) A ticket to nowhere
Quelques jours ont passé, les événements de la nuit oubliés il découvre enfin l'université, juste à temps pour son premier cours.
Épisode 04 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg128561.html#msg128561) Ludicrous
Il arrive de ces moments où la vie déraille et c'était un de ces moments-là. Soit à cause de son départ prochain, soit parce qu'il accompagnait Luck à son travail.
Épisode 05 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg129028.html#msg129028) Friend or hero ?
C'est l'heure, depuis la gare un train l'emporte. À l'autre bout du monde une taupe attend l'étudiant de Lagonia.
Épisode 06 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg129225.html#msg129225) The machine
L'autel est un gigantesque mécanisme, et il ne tient qu'à Bufo de le déclencher. "tire-toi", et sur ce message tout s'enchaîne.
Épisode 07 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg129406.html#msg129406) Enter Sonic !
Un monstre invincible s'est éveillé, la fuite seule reste et fuir ne suffit pas. Qui pourra l'arrêter ? Sur qui compter ?

Saison 2 :
Épisode 08 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg132533.html#msg132533) What's a Freedom
Les événements sont passés, les cours ont repris, Bufo croyait pouvoir reprendre le cours de sa vie. Ninja va le détromper.
Épisode 09 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg133115.html#msg133115) Never still
Pearl se réveille en retard pour l'école. C'est la faute de Bufo et celui-ci, réveillé plus tôt encore, s'affaire à se faire pardonner.
Épisode 10 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg133736.html#msg133736) Gunshot
Les derniers préparatifs faits, toute la colocation embarque pour le sud, vers une forêt dense à la recherche de la fameuse fontaine.
Épisode 11 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg133976.html#msg133976) Your own celebrity
Le G.U.N. est arrivé, tandis que tout le monde s'inquiète Pearl découvre son ravisseur. Son aventure est sur le point de prendre fin.
Épisode 12 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg134440.html#msg134440) Him again
C'est le matin, tout le monde à peine remis de la veille découvre les téléphones éteints et bientôt les sirènes les alertent.
Épisode 13 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg134845.html#msg134845) Halloween
Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il...
Épisode 14 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg135350.html#msg135350) I see it now
Sonic n'est pas arrivé à bout de la machine. À présent les missiles tombent et dans les gravats, au coeur des combats, Bufo et ses amis doivent se sauver.

Saison 3 :
Épisode 15 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg138803.html#msg138803) Wrong pace
Cette fois ça y est, la vie reprend comme autrefois, Bufo y croit et n'a plus qu'une idée en tête : aller au magasin trouver un cadeau.
Épisode 16 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg139284.html#msg139284) She's gone
Rye accepte, en attendant qu'elle le rejoigne l'étudiant s'équipe. L'important, c'est qu'ils soient ensemble.
Épisode 17 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg139523.html#msg139523) Another day
Ce n'est rien, Pupil a été enlevé. Et tandis qu'il l'explique à Rye celle-ci décide de l'accompagner dans cette aventure sans conséquence.
Épisode 18 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg139949.html#msg139949) The one left
Bufo a un visiteur, dont le biplan est parqué sur le trottoir. Cela ne peut signifier qu'une chose, et soudain il s'énerve, et personne ne comprend pourquoi.
Épisode 19 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg140188.html#msg140188) Star-Egg, launch !
Une base au milieu de l'océan, un chasseur avec sur l'aile un hérisson bleu, et un étudiant paniqué à l'arrière. Il n'aurait jamais dû accepter.
Épisode 20 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg140402.html#msg140402) Live on TV
Juicy trépigne devant le téléviseur mais personne ne partage son excitation. La cité vit sa vie loin des aventures de Bufo.
Épisode 21 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg140828.html#msg140828) What...
Après encore une nuit de combats l'étudiant profite du matin sur une plage pour se reposer. Il veut rentrer et un appel de Hazy va lui en donner l'occasion.

Saison 4 :
Épisode 22 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg144649.html#msg144649) Nowhere to go
À peine rentré, Bufo est mis face au fait accompli. Il lui reste à découvrir ce qui s'est passé, et ce qui reste à faire. Lui seul peut le dire ?
Épisode 23 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg151223.html#msg151223) Who is left?
Tout semble si lointain désormais, mais rien n'est fini. Que Bufo le veuille ou non, les héros de Mobius vont se battre.
Épisode 24 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg151308.html#msg151308) Another chance
La vie reprend son cours, Bufo retrouve cette routine d'antan, à se soucier seulement de savoir où est Maize, et à passer le temps.
Épisode 25 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg151338.html#msg151338) Time to go
Soudain la nouvelle se répand, un nouveau combat, rien d'autre à faire que de regarder et d'attendre le résultat. Encore une fois.
Épisode 26 : (http://www.planete-sonic.com/forum/index.php/topic,5260.msg151398.html#msg151398) Just no one
Comme dans ses souvenirs, il y avait les flammes, et comme dans ses souvenirs, il y avait Sonic. Et comme un miroir, Bufo s'était trompé sur tout.

The chao's
theory

Épisode 1

L’ignorance impliquait l’innocence, les animaux étaient innocents. Dans cet état de fait les criminels trouvèrent un refuge en se couvrant des attributs de la faune. Ils devinrent eux qui étaient bêtes, sauvages dans leur cœur, ils devinrent des bêtes tout à fait. Leur nom était monstre. Il y eut toujours plus de monstres et toujours moins de criminels, jusqu’à ce que ce nom-là comme tout le reste, ils l’ignorent également.

Une société prospéra. Une société vécut dans l’insouciance, sans passé ni héritage mais pour lieu de connaissance la prestigieuse université de Spagonia. Cet établissement sans âge se donnait pour mission méritoire d’être la dépositaire de tout le savoir comme de tous les artefacts laissés par l’histoire, les fragments millénaires avec le mystère de leur genèse, et elle délivrait des licences de droit. Sans être la seule elle était l’université la plus reconnue, la plus célèbre et la plus difficile d’accès. Il en existait d’autres. La région voisine de Lagonia possédait sa propre cité universitaire dans un large creuset de terre pilée que la brique et le mortier, les immeubles enfin, avaient recouvert et débordé.

Ce lieu aussi possédait son nom, son histoire, tout ce que les gens qui y vivaient avaient oublié depuis longtemps. De loin venait la ligne du train, dans un large coude pour éviter la vieille ville. De loin elle était visible, les murs vieillis plus souffreteux, asséchés sous le soleil ainsi que les toits de tuile rénovés mêlés de panneaux solaires. Le coude cessait, la ligne se dirigeait au centre sur la gare, le réseau ferroviaire se suspendait à de hautes poutrelles, toujours plus loin du sol à mesure qu’allait la pente. Les ruelles par nœuds chevauchaient des terre-pleins de petits immeubles, de grands espaces, de parcs verts remplis de gouilles ou de petits lacs. Tout était encore lointain et vague, brillant de soleil. Le réseau ferroviaire s’entrelaçait près du centre en un amas de rails qui formaient la gare.

De la gare il prit le bus et là, la tête calée entre deux sièges, il laissa le décalage horaire réclamer son dû. Ses yeux entrouverts bercés par le doux ronronnement du moteur flottèrent sur les façades blanches de son souvenir. À part la blancheur des façades aucune mémoire ne lui revenait. Le bus glissait au-dessus de la vieille route parmi les avenues vides de trafic, ses sièges également vides de passagers. C’étaient encore les vacances pour un mois, une semaine avant les cours intensifs. Il jouait entre ses doigts avec l’annonce de journal et le billet de train retour, sans lutter vraiment contre la somnolence du paysage.

Dehors les jets d’eau étincelaient, de même étincelait la surface des fontaines, le verre léger des fenêtres, les fleurs. Ici et là les détails témoignaient d’un passé désirable dont autrement personne ne prenait conscience, le lierre grimpant, la sève fraîche, et qu’il lisait au passage le reconstituant. Ses doigts s’arrêtèrent de jouer, la tête dodelina. Le bus ralentit à l’intersection, s’arrêta. Il tourna ses pupilles sur le feu, jaunes, ses pupilles étaient couleur de braise tiède, un peu sales et humides aux feux de la circulation. Dehors la bruine brillait, sur la ville, dessinait dans l’air les arcs-en-ciel.

Il se souvint du ciel, un tremblement sous ses pieds, il se souvint du ciel brutalement illuminé et le sifflement comme une vague qui soulevait son cœur. Il avait attendu le regard dressé et le ciel en plein jour s’était soudain obscurci. En plein jour, il avait vu les étoiles. En plein jour, il avait vu le ciel s’enflammer, une langue de feu couvrir la distance du soleil à la lune, illuminer la ceinture, l’oblitérer. Et alors que ses yeux s’écarquillaient, les jambes flageolantes sans comprendre ce qui arrivait, il avait vu un feu bleu pur sublimer, il en avait senti la chaleur, il avait été glacé. Personne d’autre ne s’en souvenait. Personne d’autre n’en avait la mémoire. Il avait vu, avant que son souvenir ne se noie, il avait cette image du héros planétaire dans la flamme froide.

Les doigts solés du conducteur le réveillèrent. Il jacassait rieur à côté du siège, deux minutes que son passager dormait, sur le trottoir avenue du lien une bulle de verre incrustée bordait le bus à l'arrêt. Des filaments de rêve s’échappèrent de son air encore assoupi. Il se leva sous les jacassements bavards du conducteur, il allait descendre quand ce dernier le rappela, lui tendit le billet de train qu’il allait oublier. Dehors l’air humide le surprit, un léger frisson de froid qu’il réprima. Les portes se refermèrent, le bus repartit le laissant là, un peu seul et désorienté. Il mesura la distance qui lui restait à parcourir : le numéro vingt-quatre, un immeuble moins haut que large, se trouvait à quelques pas.


Titre: Re : [Fanfic] The chao's theory
Posté par: Miko le Janvier 07, 2010, 02:49:41 pm
._. C'est agréable de te revoir ici. Surtout pour amener un texte. J'ai toujours autant de plaisir à te lire. C'est tellement diffèrent de ce qu'on trouve d'ordinaire sur le forum. ^^ Enfin passons au texte. Sur le fond je ne dirait rien pour le moment. C'est bien trop court pour émettre un avis. Par contre sur la forme :  j'ai repéré une phrase qui me semble étrange.

Citation
Ils devinrent eux qui étaient bêtes, sauvages dans leur cœur, ils devinrent des bêtes tout à fait.

J'ai l'impression que le second "Ils devinrent" est de trop.

Une que je n'ai pas comprise.
Citation
Tout ce temps l’arrêt avenue du lien avait attendu son réveil, une bulle de verre sur le bas-côté, incrusté dans le trottoir.
De plus : C'est la bulle qui est incrustée ?




Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Janvier 11, 2010, 02:45:23 pm
Je n'ai pas réussi à reformuler la phrase sans le "ils devinrent". Ce doit être possible mais je crains trop la confusion qui est ma bête noire. Il faudra me méfier des répétitions. Je cherche toujours comment reformuler la seconde phrase, c'est à corriger. Dans ma tête tout l'arrêt est "incrusté" mais le terme est problématique.

****

Au pied de la pente l’immeuble faisait face à toute la ville, guère plus de cinq étages aux fenêtres sans volet, aux balcons épars, le toit nu surélevé du bloc de ventilation, dans l’alignement des autres bâtiments de l’avenue. Du trottoir aux murs plâtrés frais se trouvait la distance d’un carré d’herbe sauvage, une bordée de haie complétée d’un muret. Derrière dans la cour s’alignaient les places de parc.

Il consulta une première fois les sonnettes à l’entrée puis à l’intérieur les boîtes aux lettres. Au fond à moitié cachée par les marches se trouvait la porte de la gérance. Ce lieu respirait la morne tranquillité, la simplicité également. Encore occupé à ses boîtes aux lettres il entendit une petite chanson et des petits bruits de sauts dans les escaliers, il tourna la tête. Un chao descendait par bonds successifs, en même temps chantait à sa manière quelque ritournelle qu’il ne connaissait pas. Ils se virent l’un l’autre au travers des barreaux de la rambarde. Ils s’observèrent, étonnés. Ensuite le chao reprit sa ritournelle et passant devant ses genoux il sortit par la porte ouverte. Dehors encore le chao était visible, jusqu’à ce qu’il tourne et disparaisse derrière le muret, sur le trottoir.

Ensuite l’escalier parut vide et terne bien que rien n’ait changé, simplement parce que la ritournelle ne s’était pas gravée dans les murs. Il passa à l’étage, au second palier indiqué par l’annonce. L’indication s’arrêtait là, arrivé au bout il se retrouva entre deux portes, l’une avec un paillasson, l’autre sans, toutes deux dépourvues de sonnettes. Son choix fait il frappa quelques coups suivis de l’index, et attendit, droit, un peu raide.

Dans la seconde la porte s’ouvrit et une tête enfantine, qu’il trouva fouineuse, guigna au travers les yeux pleins d’une curiosité luisante. Elle se tenait à hauteur de la serrure si bien qu’il crut avoir affaire à un enfant mais même alors un malaise, le silence vague de cette personne le fit balbutier. Il dut répéter son nom plusieurs fois, dans le vide, il s’appelait Bufo, il répéta Bufo des quatre manières puis se rappela l’annonce. « Je viens pour ça » dit-il en désignant, à la manière d’une pièce d’identité, le morceau de journal cerclé au stylo. La mine fouineuse parut s’éclairer, toujours curieuse mais contentée, elle répondit d’une voix en mue : « Ah ? D’accord ! » Et lui claqua la porte au nez.

Il en resta coi, bête devant la porte fermée sans savoir quoi faire ni ce qui se passait, et les yeux moyennement ouverts d’incrédulité. Mais la porte était bien close. Alors sans s’embarrasser plus longtemps Bufo se mit à descendre l’escalier. Il hésita juste encore quand il lui sembla entendre un éclat de voix mais sans autres, guidé par le besoin d’agir selon sa conscience, le futur étudiant se prépara mentalement à la recherche d’un autre logement. Il n’avait aucune idée de ce qui se passait derrière la porte.

Derrière la porte Rye secouait la cadette du groupe comme un prunier. Celle-ci par jeu l’avait saisie de même et elles se secouaient ensemble jusqu’à s’étourdir. Ce n’était pas grave, riait la plus jeune, le visiteur se contenterait de frapper à nouveau. Elle n’aurait pas compris, même après des heures de cueillette, quel mal elle avait pu causer. Il n’y en avait pas et elle-même était prise d’hilarité, surtout parce que la tête lui tournait seulement personne ne frappait plus alors oubliant de la gronder, empressée soudain elle alla à la porte puis par la porte ouverte sur le palier et « attendez ! » À temps pour le retenir au milieu de l’escalier.
Cette voix mature, d’ores et déjà familière, mit fin à la vogue de ses pensées. Il s’était arrêté à hauteur de la prochaine marche pour se retourner. Ce ne serait pas la petite tête fouineuse qui s’était jouée de lui mais quelqu’un d’autre, et il la vit.

Il vit une gazelle de son âge, juste de son âge il le sut à sa taille svelte, à son haut corps que le sable du désert avait dû mouler. Une même ligne fine coulait sur ses épaules, sur son cou, sur ses joues sur ses tempes le long du museau, la même ligne traçait gracile l’arcade de ses yeux baignés de mirages et glissait la même ligne sur ses oreilles dessinait ensuite la courbe de ses cornes en arrière et striées. Il n’oubliait pas ses membres bien en chair, l’idée de ce mot dans sa tête qui tambourinait, le sourire un peu triste et ouvert, ses minces lèvres. Ses yeux s’étaient embrasés au pelage d’un grain mûr d’automne, comme le seigle dans les silos en train de sécher. Elle était la créature des oasis, là dans cette cage d’escalier, qui lui disait de la rejoindre. Lui avait été frappé par ce pelage parce qu’elle l’avait voilé, une jupe courte qui la coupait à la taille et un t-shirt aux manches courtes flottant sur son torse.
Elle s’appelait Rye.

Quand tous deux se retrouvèrent sur le même palier, elle à un pas le jaugeant de pied en cap retint quelque remarque amusée et la discussion prit naturelle, sans gêne de par l’assurance qu’elle dégageait. Bufo répéta son nom assez de fois pour l’épeler. C’était bien son surnom. À un an de la maturité il se préparait pour sa première année d’étudiant à la cité universitaire, seul lui manquait le logement. Leur annonce avait été la seule qu’il avait consultée. C’était Rye qui avait insisté pour ajouter la mention « étudiant », ils iraient sans doute ensemble, quand les cours reprendraient. La discussion allait ainsi quand il se rappela le détail qui, à son entrée, l’avait interpellé :

« Les chao sont interdits, n’est-ce pas ? »

« En effet, pourquoi ? »

Sitôt qu’il lui expliqua ce qu’il avait vu elle le gronda pour avoir laissé s’échapper le chao sans réagir. Lui surpris de cette réprimande vit sur son visage de gazelle un voile d’inquiétude, il n’ajouta rien. Elle jeta un œil en bas puis alla à la porte voisine pour donner de petits coups répétés. Elle murmura : « madame Betty », elle répéta ce nom le visage presque contre la porte. Il nota que la leur était restée entrouverte, sans savoir que faire, il s’approcha également. Madame Betty mit encore quelques instants à leur ouvrir, encombrée de sa canne. Elle avait des rides jusqu’à son bec, la plume fripée, le regard un peu éteint dans ses petits yeux mais toujours cet air joyeux quand elle recevait de la visite.

« Madame Betty, votre chao. »

« Quoi ? » dit-elle surprise de sa voix faible, puis soufflant : « Flak ! Flak ! » Mais elle n’élevait pas la voix, elles murmuraient entre elles sur le pas de la porte. La vieille tremblait ses mains élimées à la recherche du chao, elle le cherchait, elle tendait le cou sur le palier. Elles discutèrent encore jusqu’à ce que madame Betty, limitée de par son âge, ne remercie sa voisine de l’avoir avertie. Il n’y avait rien de plus à faire. Elle répéta encore que son Flak ne posait que des problèmes et refermait derrière elle. Une bouilloire avait sifflé au fond, le bruit cessa net une fois la porte close. Rye fit promettre à son invité qu’il ne dirait rien de tout cela, madame Betty avait déjà assez souffert.

Madame Betty était une des rares locataires à avoir vieilli là, qui n’était pas liée de près ou de loin à l’université. Elle aurait laissé depuis longtemps sa place à des étudiants s’il y avait eu un ailleurs pour elle où aller. Rye en parlait encore mais l’étincelle de complicité qui s’était formée se détendait à présent et Bufo, quoi qu’il eût fait, ne se sentait plus que cet étranger venu pour l’annonce. La porte voisine ne portait plus trace de l’événement. Alors elle l’invita à le suivre, elle poussa la porte de l’appartement. Sa chevelure en queue de cheval dans un même mouvement coula sur son cou.

Sa première surprise fut de découvrir le silence de l’appartement. Dans l’escalier il avait pu voir l’usure des marches, les plis, les rebonds du chemin. Sur le palier il avait vu le défaut de la lampe, l’imprégnation du bois. Ils étaient dans le corridor, le couloir en coude qui menait à toutes les pièces et il ne voyait rien que de la propreté, rien qui aurait pu raconter l’histoire de cet appartement. Les seules portes ouvertes de la cuisine et de la salle de bain lui révélaient un carrelage dénudé, net comme au jour de leur installation. La seule lumière venait de là, elle était suffisante. Ce silence jusque dans la matière, le peu d’odeurs très faibles qu’il pouvait sentir auraient fait croire à un lieu inoccupé.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Miko le Janvier 11, 2010, 04:29:10 pm
Toujours aussi plaisant à lire. J'ai cru voir des répétitions, mais je m'abstiendrais dorénavant de tous autres commentaires sur la structure du texte en lui même, je n'en suis absolument pas capable.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Janvier 15, 2010, 11:59:07 am
J'ai noté pour ma part un manque de vocabulaire (toujours les mêmes mots, les mêmes structures qui reviennent) et, malgré la foule de détails, une tendance à présupposer trop d'éléments qui neutralise beaucoup d'effets. Notamment mes dialogues doivent sembler rachitiques.
Pour l'anecdote, je tiens un journal de mes difficultés et de mes erreurs sur cette fic'.

****

« Alors là, c’est les toilettes. »

Il se retint de dire « oui je vois » car il n’aurait jamais osé. Une toute petite pièce sombre était couverte de catelles jaunies par le temps avec juste, sous les tuyaux du plafond, un soupirail. Elle lui ouvrit l’armoire d’entrée puis ils passèrent à la salle de bain.

Très vite le soupirail lui sauta aux yeux, en haut à l’angle, un détail rassurant en ce lieu étranger parce qu’il pouvait le situer dans sa mémoire, parce que cette ouverture mieux que la fenêtre le rattachait à un monde connu. La pièce était carrelée en bleu de mer tirant sur le vert. Il découvrit derrière son rideau une énorme baignoire qui servait aussi de douche, et face à laquelle il eut un frisson sans en connaître encore la cause. Soudain il se rendit compte, il était seul. Rye se trouvait à la cuisine, sûre qu’il aurait suivi. Un léger affolement le prit qui le poussa à quitter au plus vite la pièce, si soudainement qu’il se retrouva face à face avec une autre locataire.

« Kh ! »

La gazelle revenue sur ses pas apparut derrière l’épaule et : « C’est notre nouveau locataire ! Bufo, voici Luck ! »

Elle montrait les crocs, sur la défensive, le regard hostile. Il pouvait sentir l’haleine froide des babines et la tension qui hérissait le poil. Avant qu’il n’ait dit un mot Bufo sentit la poigne s’abattre sur son épaule, l’écarter brusquement, le jeter hors de la pièce avec le porte qui claqua. « Elle est gentille » précisa Rye comme il se massait le bras, encore sur le coup de la surprise. Ils devaient continuer du côté de la cuisine mais lui ne savait que regarder du côté de la porte fermée à se poser mille questions, les jambes faiblies malgré toutes les paroles prodiguées parce qu’il avait le besoin de comprendre.

Une fois la porte close Luck jeta sa serviette sur la barre et la regarda s’effondrer sur le tapis. Son sang bouillonnait encore, elle jeta un regard farouche au miroir, par-dessus le bric-à-brac de brosses à dents de tubes et de lotions. Son poil restait hérissé, elle secoua la tête pour dégager sa chevelure jusqu’au bas de son dos, elle les brassa sans peine avec les doigts, les trouva secs. À dix-sept ans malgré un corps d’athlète la louve se sentait toujours trop jeune, comme si elle aurait dû grandir encore. Elle pesta entre ses crocs serrés contre ce visiteur, jeta un œil à la baignoire, glissa un pied dedans.

L’eau coula en abondance, à peine tiède, plutôt froide, qui la fit frémir et la calma. Toujours en premier geste elle se massait la base de sa nuque, elle fermait les yeux la tête ruisselante, elle laissait les filets d’eau couler sous le museau le long de sa gorge. Elle ne retira pas ses mains, elle resta plus longtemps avant de chercher le shampoing et ses cheveux allèrent couler sur ses épaules. Ses gestes étaient plus brusques, la colère ne partait pas. Sa main frappa le rideau de douche, elle le trouva collant et désagréable. Enfin la mousse couvrait son corps, elle frottait fort comme pour exprimer le désordre de ses pensées. Au moment de rouvrir les robinets sa main s’attarda plus longtemps sur le deuxième.

Une vapeur légère alla gonfler le rideau. Elle frottait encore pleine des embruns, elle dégageait son pelage, elle sentait qu’enfin la frustration la quittait. Les doigts allèrent plus lentement sur ses membres, ses doigts glissèrent plus longuement, son corps se détendit sous le geste. Sa chevelure lui tirait la tête en arrière, elle passa les doigts sur son cou puis plus bas, toute la mousse qui s’écoulait dans la baignoire. La vapeur la couvrait à présent, elle sentait la chaleur, un peu désagréable, pas tant. Il y eut encore quelques sursauts de colère alors qu’elle se laissait glisser dans la baignoire. Une minute, juste une minute, elle resterait sous la douche un peu plus longtemps que d’habitude.

C’était son odeur, c’était l’odeur de Luck dans la cuisine. Elle se chargeait seule de la cuisine et Bufo, sans peine, trouva pourquoi, en regardant les taches de sauce vainement récurées au plafond, sur les meubles et jusqu’au fond des étagères. C’était une des raisons. Dans la même pièce se trouvait la salle à manger, une table bordée de près par les bancs. Il sentit la chaleur des radiateurs chauffer cette place. Il devina qui gardait la table si propre, gardée vide entre les repas. Quelques plantes occupaient le fond de la pièce, près de la grande baie vitrée. Rye lui fit signe de la suivre dans la prochaine pièce. Ils se retrouvèrent face à la seule porte à gauche du couloir, juste avant le coude.

La gazelle soupira. « Et là, c’était le salon. »

Elle ouvrit, aussitôt l’odeur des parfums sauta à leur visage. La pièce était dans un capharnaüm d’habits jetés et de bandes dessinées, de revues, de posters poinçonnés. Ce n’était plus un salon mais une vaste chambre au mur du fond vitré. Il nota d’abord le cartable négligé derrière la porte puis la loutre fourrée dans le canapé, les écouteurs sur la tête, et qui riait. Une autre personne se trouvait là, qu’il ne remarqua pas tant elle était discrète, et qui l’observait près du téléviseur. La gazelle s’avança d’un pas souple pour obliger la loutre à se lever.

Déjà Bufo avait reconnu ce visage enfantin qui lui avait claqué la porte au nez. Elle était la plus jeune dans l’appartement, quelque part vers treize ans. Sa coiffure était celle des écolières, sans soin ni préoccupation, les mèches libres de s’écarter. Son pelage aplati faisait penser aux feuilles brunies par l’automne, les mêmes teintes captivantes. Elle s’appelait Juicy. « Tu viens payer la hausse de loyer ? » Pris de court il chercha chez sa guide une défense mais Rye n’était pas troublée par la question. Alors qu’il balbutiait sa réponse la loutre le tira par le bras et se lova contre pour ronronner.

« Voici Juicy. »

« Sa peau est toute froide ! »

Il retira son bras à l’air surpris de la petite qui d’un bond en arrière lui présenta sa chambre. Lui, il regardait son bras sans pelage, nu à même la peau, un peu calleuse, un peu visqueuse, couverte de pustules. Il en avait, mêlés de bubons, tout le long du dos, par plaques le long des bras, le long de l’arcade, sur son crâne chauve par petites grappes, un peu partout sur le corps. C’était un crapaud. Et il était voûté, les lèvres épaisses, la joue droite enflée, il avait le teint livide enfin, à la place de la gorge un goitre. Ayant perdu son attention la loutre eut recours à une nouvelle stratégie. « Tiens je te présente Pearl ! » Et elle tira l’autre occupante de la pièce, elle l’amena à bout de bras au milieu de la pièce.

Elle aussi était blanche, mais chez elle c’était normal. C’était une souris également d’un jeune âge, rougissante devant leur visiteur. Elle avait la silhouette d’une ballerine, fragile dans ses gestes. Une fois découverte la souris se présenta d’elle-même. Pearl avait des goûts simples, à côté de la loutre elle paraissait une princesse. Ses espadrilles d’un blanc brillant contrastaient avec les sandales de Juicy, ses gants fins de même couleur avec les gants violacés, dégradés en vagues de la loutre. Il fit la remarque, Bufo malgré lui dit à voix haute cette différence. Aussitôt Juicy : « Y en a une autre ! » Et elle se tapa en riant sa poitrine plate comme une limande. La pauvre Pearl rougit jusqu’aux oreilles, en même temps que Bufo et Juicy évitant les reproches bondissait déjà par la porte.

« Excusez-nous » dit hardiment la gazelle en se précipitant à sa suite.

Laissée seule la souris se chercha une place dans la grande pièce. Le silence la gênait. Elle demanda soudain, avec tant d’espoir, avec tant d’émotions que Bufo se sentit désarmé sur l’instant, elle demanda si le petit Flak irait bien. Il fallut un temps, durant lequel il balbutia, pour qu’il comprenne de qui elle parlait, puis il se rappela le chao des escaliers. Aussitôt l’idée lui vint qu’elle avait dû écouter derrière la porte, tout le temps qu’ils étaient restés sur le palier, avant de se réfugier au salon. La volonté lui fit défaut complètement quant à songer à un reproche, devant son air innocent. Il se sentait fondre.

Elle vit que sa question le dérangeait, s’excusa et, avec la même sincérité de cœur, lui demanda si son aspect le gênait. Elle ne parlait pas de son espèce, seulement du teint livide de sa peau, du blanc maladif qui était son trait remarquable. La petite Pearl avait remarqué comment il avait retiré son bras et elle ne voulait pas qu’il se sente mal. Il se sentait mal du fait qu’elle avait posé la question. Il aurait voulu pleurer de ne pas pouvoir lui répondre d’égal à égal tant il craignait de la blesser à son tour, à la manière du cristal. Pearl était blanche aussi. Son poil brossé était d’un blanc de nacre remarquable. Elle rougit au compliment.

« Mais ma peau est rose. »


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Hygualanga le Janvier 16, 2010, 01:51:28 am
Je trouve que la narration est très bien faite, c'est plaisant de lire cette fic'. Pour moi tout s'enchaîne sans problème et la description des différents locataires s'est bien passé. C'est fluide pour résumé, ce n'est que mon avis. Hmm au niveau de l'histoire, je dois dire que je ne vois absolument pas ce qu'il se pourrait se passer, tant mieux.

Le principe de colocation me fait étrangement penser au film "l'Auberge Espagnole"... moi et mes références.

Je ne suis pas doué pour les commentaires, et même si Katos dit que je ne devrais pas me tracasser pour cela, je trouve dommage que je n'arrive pas à dire plus. Peut-être la suite.
En tout cas bonne continuation.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Miko le Janvier 16, 2010, 07:54:16 am
Toujours aussi agréable à lire. Hum la présentation des protagonistes fait un peu listing mais bon.

Les dialogues ? Rachitiques ? Hum je ne sais pas trop pour le moment il n'y en a as vraiment besoin. Ca aurait été stupide d'en mettre plus. Ils me semblent très bien.

Citation
Pour l'anecdote, je tiens un journal de mes difficultés et de mes erreurs sur cette fic'.
Comme tout le monde je suppose. Enfin sans tenir un journal j'ai tendance à noter dans un carnet les remarques.

L'intrigue : Pour le moment on a fait le tour du propriétaire. Et pourtant je n'arrive toujours pas à visualisé l'appartement. j'ai bien chaque pièce en tête. Enfin celle décrites, j'ai plus ou moins les locataires. Quoique cela passe un peu trop vite pour les retenir tous. (J'ai juste cru comprendre que c'était que des filles ?)Par contre l'agencement des pièces m'échappe. Finalement ce n'est peut être qu'un détail sans importance.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Katos le Janvier 16, 2010, 09:07:34 am
J'ai aussi lu, et je suis d'accord par le fait que ce soit très agréable à lire ^^. Pour ma part, l'unique chose qui m'a génée fut le fait qu'il semblait "bondir" de pièce en pièce, comme si c'était une série de pièce qui se suivaient. Sinon, je suis d'accord, il n'y en a pas vraiment besoin, l'utilisation du style indirect est très bien, et combiné à la forme du texte, cela rend un certain style, calme, nous faisant glisser dans ton écriture. Sinon, pour la phrase :

Citation
Ils devinrent eux qui étaient bêtes, sauvages dans leur cœur, ils devinrent des bêtes tout à fait
Si la répétition de "ils devinrent" peut donner du style, il manque en fait, je crois, une virgule avant le eux :
Citation
Ils devinrent, eux qui étaient bêtes, sauvages dans leur cœur, ils devinrent des bêtes tout à fait
Et on peut alors se débarrasser de la répétion :
Citation
Ils devinrent, eux qui étaient bêtes, sauvages dans leur cœur, des bêtes tout à fait

Voila, le lion vient ici faire suer le monde o/


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Janvier 20, 2010, 08:55:49 am
Plus je vais plus le manque d'unité de ce chapitre me dérange. La collocation me pose aussi quelques problèmes de vraisemblance, sans plus.
Ce tour de propriétaire est trop listé, il manque une tension sous-jacente. Sans véritable planification, c'était à prévoir.
Si j'accepte ta correction Katos il me faudrait enlever "sauvages dans leur coeur". L'autre solution serait de supprimer le premier "ils devinrent", reste à voir le cotexte. Je ne pense pas retoucher cette phrase.

****

« Il faut la voir tondue ! »

Juicy roula aux pieds du crapaud, roula encore un peu plus loin les bras tendus puis au canapé elle se releva d’une pièce. À sa suite entra Rye, faussement épuisée, qui proposa de terminer la visite. Après quelques minutes passées en compagnie de la loutre, Bufo sentait ses tempes lui battre et la fatigue, qui n’était plus celle du décalage horaire, l’étourdir. Il accepta. Déjà Pearl s’était effacée au fond de la pièce et elle ne souffla un mot qu’à demi-voix, couverte par la déferlante de bonne humeur de sa comparse. Il venait seulement de rejoindre le corridor que dans son dos Juicy changeant de ton s’exclama : « Encore un garçon ?! Les filles, réagissez un peu ! » Et tout de suite plus bas, pour elle-même, elle mit le doigt à son museau et prit l’air songeur.

« Luck est encore sous la douche, c’est bizarre. »

La souris eut un sursaut. Elle se précipita après lui mais, en pleine course, un remord la prit de n’avoir pas parlé plus tôt et elle s’arrêta. La loutre connaissait cette scène, elle n’eut qu’à poser la question pour que Pearl aille se serrer contre elle. Juicy adorait quand sa comparse jouait la victime. « J’ai oublié de lui proposer ma chambre » et elle glissa sa tête dans le creux du bras. La plus jeune lui tapota la tête et dès que le sourire revint sur ce visage candide elle se jeta à pieds joints sur le canapé, lança un cri et se laissa tomber d’un coup sur les ressorts. Elle venait de remettre ses écouteurs.

Il n’y avait que quatre chambres. La première, qui terminait le couloir après le coude, était la plus grande et celle de Rye. Il eut le temps de la voir bien rangée, pleine de décorations exotiques et de plantes. Deux autres chambres avaient été aménagées après coup et de même taille, elles étaient à Pearl et à Luck. Chacune avait sa clé et bien qu’elle eût pu les ouvrir, elle ne le fit pas. La dernière chambre « eh bien… c’est un mystère ». Elle appartenait à Coal, le seul garçon du groupe, arrivé tardivement.

La porte était la plus proche de la cuisine. Elle frappa pour qu’il ouvre mais ses appels restèrent vains. Coal affalé sur le matelas, la tête en arrière, ne prêtait attention qu’à son vieil écran, seule lumière dans la pièce. Il n’y avait guère entre les deux murs que l’espace de la porte. Ses habits roulés sous le matelas, à part la petite table qui supportait la télé, il y avait un amas de déchets, de bouteilles vides, un peu de crasse, des boîtes empilées, des piles et les boîtes de jeu éparses sur les branchements. Il jouait sur le dos, manette en main, même lorsque Rye tenta d’ouvrir la porte. Le matelas bloquait. La chambre sentait fort le renfermé, la sueur moite, le son grésillant résonnait jusqu’au plafond.

Elle referma la porte, dépitée. Depuis son arrivée Coal n’avait causé que des problèmes mais, d’une certaine manière, ils ne voulaient plus s’en passer. Aussi, il était le seul à vouloir occuper cette chambre ou, du moins, cette pièce. Bufo ne sut pas comment le dire d’autre. « Avec le salon, ça ne fait que cinq. » Il manquait une pièce pour un locataire, lui en l’occurrence. Et malgré sa nature il n’espérait pas dormir à la cave de l’immeuble. Rye le détrompa, la colocation avait déjà résolu ce détail. Pearl allait quitter sa chambre pour le salon, ils mettraient une cloison au besoin.

Elle parlait encore mais Bufo avait tourné la tête quand la porte de la salle de bain s’était ouverte. Luck sortit la serviette de bain en toge sur son corps, aussi sombre qu’à son souvenir. Elle eut pour eux un regard agressif, elle marqua un temps d’arrêt. Sa chevelure libérée se déversait en cascades. Son poil de cendre, plus vif encore après la douche, avait frémi dans un nouveau sursaut de colère. Son museau se fronçait. Bufo balbutia une salutation trop pauvre que la louve rendit dans un grognement avant de passer entre eux pour s’enfermer derrière la porte de sa chambre. Il avait eu le temps d’apercevoir, à son passage, ses pattes nues et sa queue rêche que la serviette aplatissait en partie.

« C’est… mieux ? »

« Flatte sa cuisine, un peu, et ça ira. »

Ils réglèrent encore quelques détails puis la gazelle s’éclipsa le temps d’aller chercher Pearl. Elle s’était penchée par la porte du salon pour l’appeler et à cette posture, au bruit qu’elle fit, à la réponse empressée qui succéda, Bufo trouva enfin quelle était l’histoire exacte de cet appartement. Il engloba tour à tour toutes les pièces et sut que, quand dans une semaine il y reviendrait pour ses études, il se sentirait chez lui. Déjà Pearl s’était immiscée dans le corridor, en présence de Bufo elle le pria d’accepter sa chambre. Même sans qu’il y tienne, Rye voulait la lui montrer.

Ce n’était pas une bien grande pièce mais malgré le grand lit à ressorts, malgré la commode et la petite table, malgré l’étroit bureau et les innombrables posters qui couvraient les murs, il fut frappé par la place qui restait, où ils se tenaient à trois sans effort. Elle lui demanda innocemment si la chambre lui plaisait, surprise qu’il admire son aménagement. Il passait en revue, comme hypnotisé, tous les posters de paysages, d’animaux, toute une faune et toute une flore pêle-mêle avec des groupies et des dessins d’enfance. Pearl heureuse qu’ils lui plaisent lui montra son préféré, vers le fond à hauteur du coussin, qui représentait le héros de tous. « Ce n’est pas lui » souffla Bufo, sans même y penser. Elle crut que c’était une contrefaçon mais il corrigea, « ce n’est pas Sonic » et cette fois la souris se sentit désemparée. Son regard se fit suppliant auprès de Rye.

Il s’agissait bien de lui mais même s’il se plia à leur volonté combinée, et fit mine d’approuver, le crapaud garda ses deux pupilles de braise baissées.

Rien à ce qu’il savait ne justifiait vraiment sa réaction. Il avait seulement suivi sa conscience et sa conscience lui avait fait dire cela, sans qu’il se sente le besoin de le justifier ou de le défendre. Bufo se montra plus vivant après cela, malgré la fatigue qui lui pesait. Saluer tout le monde ne lui sembla pas nécessaire. Après avoir assuré qu’il serait des leurs le crapaud rejoignit l’entrée. Du palier il regarda encore ce corridor blanc comme les façades de sa mémoire, et chaleureux désormais, où il voudrait revenir. Le visage de cette gazelle qui lui souhaitait bon retour, la beauté de son trait, la bonté de son sourire, s’imprima dans sa mémoire. Il partit avec ce poids.

Quand le crapaud fut partit Rye soupira. À nouveau désoeuvrée au milieu de ses vacances elle retourna se coucher dans sa chambre. Il y avait mille choses à faire qu’elle ne faisait pas. Étalée sur son drap la gazelle écouta par sa porte ouverte les faibles rumeurs de l’appartement. Elle entendait seulement les rumeurs de musique qui perçaient du salon, parce que la porte était également ouverte, et presque inaudible la rumeur des jeux vidéo de Coal.
Elle repensa à la manière dont le crapaud l’avait dévisagée. Elle ferma les yeux pour se l’imaginer, puis se mit à rire. Ses études duraient depuis un an, les connaissances ne manquaient pas mais ce soir, même en y réfléchissant bien, il n’y avait personne avec qui passer sa soirée. Sa tête se lova à l’angle du coude, elle se tourna tout à fait pour regarder sur sa table de nuit les photographies de son passé. Ces présences-là étaient tout ce qu’elle pouvait secrètement désirer.

« Il est parti ? » Demanda Juicy en se retournant une quarantième fois. Pearl à moitié effacée par l’encadrement de la porte fit signe que c’était le cas. Alors la loutre s’étira jusqu’à sentir l’effort de ses articulations, elle força encore puis se lassa. Son amie était passée de la porte à la baie vitrée. Elle regardait au-dessus des toits les arcs-en-ciel, sans se rendre compte que Juicy lui parlait. Avant qu’elle ne comprenne l’une roulait sur l’autre pour l’obliger à jouer. Sur le coup les écouteurs avaient été débranchés et la musique, presque trop féminine, se mit à crier dans la radio. Toutes deux riaient, l’une un peu, l’autre franchement.

Les oreilles de Pearl se dressèrent au petit bruit contre la baie vitrée. Elle se dégagea, se releva et dans une précipitation maladroite elle ouvrit l’une des fenêtres basculantes. Flak lui tomba entre les bras dans un petit cri de joie. Il était trempe assez pour que de grosses gouttes s’écrasent sur le tapis mais la petite ne songeait à rien de cela. Elle le fit tourner autour d’elle comme une enfant et revint avec lui près de son amie. « Il faut le rendre à madame Betty. » Celle-ci plongée sur l’écran de son portable répondit un « ouais, peut-être » désintéressé. Pearl put l’entendre encore depuis le corridor s’exclamer sur le tout et rien des internautes, et le cliquetis pressé du clavier quand elle ricanait. Elle ne s’en préoccupait plus mais, prudente, sur la pointe des pieds se glissait vers la porte d’entrée.

Un pas prudent l’amena sur le palier. Flak entre ses mains s’agitait pour bondir en direction de la porte voisine mais elle le retint et du doigt lui fit signe d’être discret. Elle se colla contre le mur pour progresser, une fois à la porte, frappa le plus silencieusement possible. Il n’y eut aucun bruit. Pearl insista, plus fort, puis plus fort encore avant que la voisine ne lui ouvre. Son doigt refit le signe d’être discret puis elle tendit Flak qui d’un saut alla se coller contre madame Betty. Aucune scène ne pouvait lui faire plus plaisir. Mais un bruit les surprit au rez-de-chaussée, une porte s’était ouverte et des pas résonnaient dans les escaliers.
La porte de l’appartement claqua.

La souris derrière entendit les pas s’arrêter juste devant, piétiner un peu puis quelqu’un frappa. Elle recula de quelques pas, de quelques pas encore quand les coups reprirent. Son visage exprimait un peu de frayeur. Juicy cria d’aller ouvrir et bientôt Rye parut au coude du corridor. Ce fut elle qui alla ouvrir mais avant qu’elle n’atteigne la poignée la souris s’était jetée pour la retenir, d’une voix effrayée elle lui fit le récit chaotique de son expédition et la supplia de ne rien dire à la gérante. Alors depuis le palier Bufo se contenta de dire « c’est moi. » Il ne comprit pas pourquoi Pearl s’élança une fois la porte ouverte pour l’enlacer.

Adossée au mur, les bras croisés, l’étudiante s’enquit : « Un problème ? »

« Une étourderie. »

Il avait perdu son billet de train, celui qui devait lui permettre de rentrer. Sans doute durant la visite celui-ci lui avait-il échappé, du moins c’était son espoir. Cette histoire attira aussitôt l’écolière qui, dans un grand cri, se laissa tomber par la porte du salon sur le sol. Elle se mit à renifler les alentours à quatre pattes jusqu’aux portes des chambres, jusqu’à celle de Luck qui s’ouvrit. La louve trouva juste à dire « encore là ? » Le mot siffla entre ses crocs et quand les autres lui proposèrent de chercher avec eux, évitant l’enlacement de l’écolière elle s’en retourna dans sa chambre. Le claquement de la porte jeta un froid.

Après cinq minutes Bufo proposa d’abandonner. Il avait jeté un coup d’œil partout où il était passé, surtout dans le couloir mais sans rien trouver. Juicy ressortit de sous le coussin du canapé, déplacé d’un mètre dans le salon. Tour à tour les autres locataires admirent n’avoir rien trouvé. Elles insistèrent en cœur pour continuer et devant le regard mouillé de la petite, la sentant prête de pleurer s’ils ne retrouvaient pas ce billet, leur obligé abdiqua. Il y eut un cri de plaisir depuis le salon et durant une demi-heure encore, tournant en rond tour à tour dans toutes les pièces, ils se heurtèrent  à la même absence de résultat.

« J’abandonne ! » Lança Juicy en s’abattant sur la table de la cuisine. Tous réunis là se joignirent à son avis et à la surprise, mitigée, de Bufo la souris toute petite dans son coin ne versa pas de larmes. Il apprenait déjà à la connaître. L’argent lui manquait pour acheter un autre billet, il se refusait à emprunter. Pearl lui proposa son téléphone pour appeler chez lui. Elles le laissèrent dans la cuisine et entre elles, à messe basse, discutèrent d’une éventualité, presque certaine, où il devrait rester.

Une minute après Bufo vint rendre le téléphone. Sa mère lui enverrait ses affaires par la poste. « Je vais dormir à la cuisine. » C’était ce que sa conscience lui dictait de faire et quoique les autres lui dissent il s’y tint. Alors que le soir n’était pas encore tombé, le dîner restait à faire et déjà il aurait voulu pouvoir dormir. Elles le laissèrent couché sur le banc de la cuisine pour s’en retourner chacune de son côté. Rye, en passant, alla frapper à la porte de la louve. Elle dit simplement « Bufo va rester ce soir. » Ces mots-là restèrent gravés quelque part, comme dans l’air, comme dans les murs ou imbibant le bois, ces mots ce soir-là ne partiraient pas.

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Journal :
Les premiers paragraphes ont été réécrits trois fois, un problème de transition jusqu’au bus. La solution est apparue au moment de motiver le trajet, d’où l’épisode où il voit le héros planétaire.
Cette difficulté a donné ma ligne de conduite pour toutes les difficultés à venir. En cas de problème chercher à motiver le passage ou revenir plus tôt et reformuler dans une nouvelle direction.
La description de Rye dans les escaliers a peu changé. La grande évolution est le « trait gracile » qui sert surtout à excuser une liste, une facilité. C’est néanmoins le meilleur moyen que j’aie trouvé pour lui donner corps.
Mon coup de génie a été de me décider à abandonner la focalisation interne et à m’autoriser des coups d’œil. Je parle de la scène de la douche avec Luck. Leur relation est ambiguë et beaucoup d’actions sont inexplicables sans toute une série d’indices. Elle est peut-être, ainsi, moins caricaturale.
Il était prévu au départ que Pearl, rencontrée en dernier, parle à Bufo seule à seul dans sa chambre. Ce passage immotivé a été abandonné. J’ai également abandonné le sentiment de rejet social de Bufo, trop difficile à mettre en scène.
Une difficulté s’est présentée après la visite. Flak a motivé l’entrée dans l’immeuble, je l’ai complété avec la voisine. J’ai donc réutilisé cet élément en le liant à Pearl, qui est typiquement la princesse mystique. Cela m’a permis de déclencher le retour programmé de Bufo.
Je ne suis pas mais pas du tout content de la manière dont ce chapitre se conclut. Il m’a fallu d’ailleurs réécrire les dernières phrases. La recherche du billet est creuse, les comportements trop vite brossés. Juicy est un casse-tête à mettre en œuvre.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Janvier 28, 2010, 11:59:58 am
Dans l'épisode précédent Bufo découvrait son nouveau logement où suite à une étourderie il sera forcé de passer la nuit. Quel suspense.

The Chao's
Theory

Épisode 2 :

Depuis le banc de la cuisine il pouvait voir défiler le ciel, pas un nuage mais les vastes arcs en gouttelettes sur le verre. À mesure que le soir tirait vers la vieille ville les clochers avaient dû sonner une heure supplémentaire, il se demandait si le voile était celui de son sommeil ou bien les premières lueurs des étoiles. Une à une s’effaçaient les couleurs torrentielles et les lumières du sol trop discrètes ne concurrençaient pas l’espace, la voûte se détachait au sein d’un océan céleste, le relief prit un éclat fauve qui imprégna tout un côté de la fenêtre, lentement, tandis que l’autre côté s’assombrissait. Il rêvait, les yeux mi-clos, que le ballottement d’un train le ramenait dans sa ville natale.

Pour Rye ce moment était un peu triste mais ce qu’elle préférait voir, par la fenêtre quand le froid de l’hiver l’empêchait de sortir, était le brouillard qui pouvait s’abattre sur la ville. Quelques lueurs de phares le perçaient à peine au pied de l’immeuble sans quoi c’était l’infini à portée de mains. Certains déprimaient, elle trouvait cela magique. Ils étaient en été, le brouillard ne viendrait pas. La gazelle s’était adossée au mur pour regarder par la fenêtre se coucher le soleil. Elle avait revêtu un foulard dont l’étoffe laissait voir au travers, tout le long du cou, son pelage de seigle mûr. « Luck va bientôt venir » le prévint-elle, il fallait préparer le repas. Mieux valait pour lui d’être parti avant.

Quelques éclats de voix enfantins ponctuaient leur conversation. Il avait voulu se lever mais c’était inutile, aussi la force lui manquait. Son corps lui paraissait lourd, ses membres engourdis reposaient sur le banc. Elle gardait la tête en arrière les cornes touchant le mur de carrelage, elle s’adossait contre la paroi froide et regardait trop haut pour le voir. Quand il rouvrit ses paupières la gazelle dans un mirage s’était évanouie, leurs propos lui revinrent et il comprit qu’après son départ, enfin, il s’était endormi.

Il faisait plus sombre, les gouttes un peu plus fortes dans la fraîcheur de la nuit glissaient sur la vitre presque sans bruit. Lui avait encore le regard perdu quelque part du côté de la porte, dans le corridor, sans rien voir. Puis il comprit dans un sursaut que c’était encore un rêve, un souvenir figé à la frontière de sa conscience, ou vitreux dans le voile de ses paupières. Il y eut un bruit de casseroles. Bufo se réveilla.

Une pointe d’affolement, un peu tard, l’avait retiré à ses songes. Cela ne se résumait pas à une seule émotion. Quand Luck plaça les casseroles sur les plaques le crapaud préféra ne plus bouger, mais derrière ses yeux clos l’écouter faire vivre la cuisine pour tout le monde. La porte était restée entrouverte, juste entrouverte. Il écouta le couteau s’abattre en une série de coups secs sur la planche, l’eau bouillonner, il sentit un tourbillon d’odeurs et la vapeur sans aération rouler sur les meubles, sur le plafond. Il écouta sans y croire et quand elle s’approcha de la table pour poser les assiettes un frisson faillit trahir qu’il était réveillé. Il ne sut pas combien d’assiettes elle avait posé.

Enfin sa conscience lui dicta de se lever. Alors ouvrant les yeux il la saisit à l’instant où sa queue rêche passait derrière le meuble, il la surprit en pleine tâche. La louve lui tournait en partie le dos et ses pupilles de braise se perdaient dans la cascade de cheveux sombres. Luck l’ignora même quand le crapaud fut debout. Elle s’efforçait de ne pas le voir le nez froncé, absorbée par sa cuisine et comme pour le faire taire la ventilation se mit à souffler. Un instant d’inattention, en maniant le couteau elle s’entailla le doigt. « Dis » l’interpella Bufo qui contournait la table pour s’approcher. Elle se braqua en lui faisant face et lui jeta un regard noir qui lui empoigna le cœur.

« Je peux t’aider pour le repas ? Ou mettre la table… »

La porte claqua dans son dos, lui dans le couloir massait son épaule tout en se traitant d’imbécile. Surtout cet état de fatigue qui lui avait pesé toute la journée s’était comme évanoui, un poing de ressentiment le tenaillait, qu’il essayait de calmer. Sans la cuisine il considéra la chambre de Rye fermée, le salon seul s’offrait où aller. Bufo rejoignit les deux plus jeunes de l’appartement, leur demanda ce qu’elles faisaient. Elles étaient l’une contre l’autre à lancer de petits rires derrière l’écran du portable. Juicy tirant la tête par-dessus : « Tu ne vas pas visiter la ville ? » Il faisait nuit déjà, bien trop tard pour une promenade. Son amie sembla paniquer par ce qu’elles pouvaient manquer sur l’écran et toutes deux retournèrent à leurs petits rires et leurs phrases sibyllines.

Tout de même l’une se décida à lui expliquer : « On suit Pupil ! » Et ce fut tout.

L’une et l’autre étaient presque étalées sur le tapis à jouer des jambes dans le petit espace que leur laissait le canapé. Les pieds de la loutre, négligents, se déchaussaient sur les coussins. Elle s’agitait pour deux, frémissait, son petit nez tout émoustillé tremblotait et elle se balançait alors au rythme de ses passions. Les cheveux courts lui chatouillaient le haut de sa nuque. « T’as vu ça t’as vu ? » Il n’y avait rien à voir sur l’écran sinon une demi-douzaine de discussions en ligne dont les réponses s’enchaînaient. Elle tapa de l’épaule la jeune souris qui près d’elle, dans toute la douceur de son pelage nacré, eut la crainte toute innocente de ne pas le voir. « Là ! » Lui désigna la loutre et elle de son côté se mit à rire la main sur la bouche, les doigts si fins qu’ils couvraient à peine ses petites lèvres. Elles riaient des mots qu’employaient les adultes pour parler de sujets de leur âge.

Comme il n’y comprenait rien Bufo en retrait préféra ne poser aucune question. Il se sentait absent de cette effervescence quand « allume la télé ! » Le doigt de Juicy le désignait lourdement. Il alluma sans comprendre, les chaînes défilèrent jusqu’au journal au moment où passait l’actualité sur le héros planétaire. « Alors qu’est-ce qu’ils disent ? » Les nouvelles étaient celles qui passionnaient tous les habitants de Mobius, les faits et gestes de leur gloire vivante au jour le jour, qu’il se retrouva à décrire pour elles. Il se mit à les commenter, sans comprendre, s’il arrêtait aussitôt quelques plaintes le rappelaient à l’ordre, si bien que se prenant au jeu le crapaud ne vit plus passer le temps. Rye frappa à la porte les avertir que le dîner les attendait.

« C’est pas trop tôt ! » Cria Juicy au passage de la porte.

Sa télécommande en main, resté seul dans le salon devant le téléviseur actif le crapaud hésita à suivre. Il regarda l’écran du portable où les fenêtres réduites avaient laissé place au fond d’écran. C’était le visage aux trois quarts d’un berger aux oreilles tombantes, approchant la vingtaine, sur fond arc-en-ciel et qui même sur cette photo d’amateur dégageait un charisme étonnant, celui des chanteurs ou des acteurs célèbres. Pearl revint lui dire de les rejoindre. La souris effacée en partie par la porte sembla rougir, elle coucha sa joue de nacre contre le bois et le remercia d’avoir passé du temps avec elles, puis s’échappa.

La bonne humeur qui se dégageait des discussions encouragea Bufo au moment de les rejoindre. Il ne reconnut pas la cuisine auparavant propre, métamorphosée par la petite foule de têtes autour de la table, les odeurs stagnantes et toute la masse des ustensiles sur le mobilier. Luck ne tourna même pas la tête quand il entra. Elles étaient trois sur le banc, Juicy se balançait sur sa chaise. Les assiettes chaudes disposées pour chacun lui parurent lourdes pour cette heure tardive.

Il fut le centre d’intérêt. À part la louve en bout de table, le hasard avait voulu qu’ils se retrouvent face à face, il cherchait son regard, elle évitait le sien, sans cela elles lui demandaient des détails sur sa vie qu’il donnait toujours volontiers, mais au travers d’une mémoire trop impersonnelle. Il se souvenait d’objets, de détails, il leur décrivait des lieux et des habitants de sa ville natale sans parler de sa ville natale jamais. Elles brûlaient de l’entendre poser des questions à son tour mais il s’était tu et tandis que Juicy parlait pour quatre sans l’attendre, il suivit des yeux le dernier arrivé.

Celui-ci traîna le pied jusqu’au réfrigérateur, fouilla dedans et quand il eut fini, sa canette en main, il le referma à moitié pour rejoindre la table. Cela fit tiquer Bufo, désagréablement. L’œil morne, rougi par des années d’écran, le scorpion avait le corps sec un peu cassé aux membres, les bras laissés libres le long du corps et tout le corps relâché sans aucun souci de tenue. Sa peau molle était mate et seule sa carapace lui donnait de la consistance, qui courait du crâne jusqu’au dard atrophié. Il ouvrit d’un doigt sa canette, de sa main libre attrapa le verre levé de Juicy sans qu’elle ne s’en rende compte et alla s’asseoir sur sa chaise, pieds tendus.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Février 05, 2010, 11:44:36 am
The following as planned.

****

Tout s’était déroulé dans un tel naturel que quand Juicy se leva pleine d’ire elle surprit toute la table. Le doigt tremblant pointé sur le coupable après un cri aigu : « Il y a des doigts sales sur mon verre ! » Le scorpion réagit lentement. Il observa son cirque l’air indifférent, puis son regard tomba sur le verre, et il le lui tendit. Le verre était déjà plein. « Non ! J’ai plus soif ! » La loutre pleine de rancune se rassit pour bouder.

Coal passa tout le dîner la tête dans son assiette, extérieur à tout ce qui pouvait se produire autour de lui. Il mangea tout d’un air égal, sans éponger, seulement préoccupé de mâcher et d’avaler à son train.

Quelques plaisanteries animaient la table. « Rends-moi mon pain ! » Les sujets glissaient entre leurs doigts aussi vite qu’un fleuve, n’importe quel propos pour se réjouir qui se partageait entre eux. Bufo y participait et bientôt il riait comme elles à la première des anecdotes, secrètement émerveillé par cette énergie, cette lutte presque, pour retarder l’heure de se séparer, au point de laisser leurs assiettes refroidir. C’était un plaisir aussi que de voir s’illuminer leurs visages sous le plafonnier, un autre plaisir que de partager cet instant avec elles et de le faire durer. « Il fait chaud tout de même. » Et près de lui le bras le frôla lorsque Rye voulut défaire sa queue de cheval pour laisser glisser ses cheveux sur la nuque. Il la moqua un peu et dans ce geste, alors tourné, il ne vit pas Coal se lever de table. À peine fini celui-ci avait fait grincer les pieds de sa chaise, sans un mot il les laissait pour retourner à sa chambre.

Sur son autre chaise la petite trépignait : « Celui-là ! »

Ils finissaient également, alors Luck se leva et rapporta de la cuisine les desserts, cinq coupes qu’ils vidèrent en quelques instants. Les odeurs tournaient dans leurs têtes. Une tête de souris épuisée se laissa tomber contre sa voisine dans une excuse murmurée. Elle avait fermé les yeux, elle dormait presque. Un peu repliée, le visage serein, ses deux bras contre elle Pearl se laissa entraîner jusqu’à la salle de bain. Alors Juicy sautant sur l’occasion alla se saisir de leur nouveau locataire pour l’entraîner avec elle au salon. Restée seule la louve sentit ses muscles se détendre. Elle se mit en devoir d’empiler la vaisselle.

« J’oubliais ! » Lança la loutre en rouvrant grand la porte, « bonne nuit Luck ! »

En deux sauts la petite alla s’écraser au milieu du salon pour s’y rouler de toute sa longueur. Sans réaction en retour elle bondit sur le canapé, à côté de lui, voir comment il s’en sortait avec toute sa musique. Il fouillait dedans l’air perdu par tous ces noms sur des enveloppes aux couleurs criardes et recouvertes d’étoiles ou de fleurs. « Dis tout de suite que tu n’aimes rien ! » Plusieurs fourres lui tombèrent entre les mains, plus anciennes et sombres, qui appartenaient à Coal. Son choix était fait, elle le traitait de tricheur quand la salle de bains se libéra. Pearl le visage ensommeillé, se frottant l’œil tout doucement, leur glissa un mot avant de se rendre aux bras de son lit.

Sans ses affaires Bufo ne vit pas la nécessité de se rendre aux eaux, s’y rendit néanmoins poussé par l’écolière, ils se retrouvèrent tous deux dans la pièce où les radiateurs distillaient une chaleur plus moite. La porte restait ouverte. Sur le rebord de la fenêtre la louve de cendre avait laissé une trousse de bain ainsi qu’une serviette, qu’il n’avisa pas tout d’abord mais que la petite tête près de lui finit par lui tendre. « C’est pour toi ! » Sans lui laisser le temps de répondre la loutre défit sa coiffure à pleine mains et se soigna le corps, au peigne, en lui demandant en permanence son avis. « Et là ? » Il avait la brosse à dents dans la bouche. « Et comme ça ? » Son pouce levé sembla la décevoir.

« Et Rye tu l’aimes bien ? »

Des clameurs se bousculèrent dans la salle de bain, Juicy en surgit toute heureuse de son effet et courut pouffer de rire dans sa vaste chambre, l’oreille collée contre la porte, puis elle se lassa. Son doigt passa sur l’interrupteur. Avec seulement la lumière du portable elle alla se rouler sous sa couverture, parmi les coussins. Son petit corps de loutre alla chercher de la chaleur contre le tissu, s’étira soudain, sa patte dépassa au bout ce qui la fit frémir. Elle cala son museau dans le coussin, avec pour veilleuse cet écran allumé, à la recherche du sommeil. Ses dents la piquaient un peu, pas longtemps.

L’appartement se couvrit de torpeur. Seules restaient les lumières du corridor et vers l’entrée celle de la salle de bain. Il en ressortit frappé de retrouver cette atmosphère plus silencieuse encore parce qu’il pouvait entendre grésiller les ampoules au plafond. Toutes les autres portes étaient fermées. Seul éveillé encore, il alla à pas de loups jusque dans la cuisine. Les trois fenêtres y jetaient leurs rais éthérés et les étoiles débordaient à travers dans la pièce par de petits éclats. À tâtons, prudent, Bufo sentit qu’il venait de donner du pied dans le meuble. Il clocha les dents serrées jusqu’au banc.

Sa main s’appuya sur la table débarrassée, dans le noir sentit le contact lustré du bois, coula dessus. La peau calleuse passa dans les rayons nocturnes, éclairée elle apparut livide, plus blanche encore que la craie, avec ses pustules. Il s’étendit sur les coussins, les trouva durs. Les formes des corps s’y étaient imprimées, celle menue de Pearl, celle de Rye et au bout, la sienne. Au travers leurs présences duraient encore. D’autres senteurs s’ajoutaient aux leurs, le fumet des plats stagnait mélange de tous les mets, et le dessert perçait qui lui faisait penser, dans ce mélange, il y pensait, il songeait à de la crème brûlée. C’était l’odeur de la crème brûlée dans l’air, mais onctueuse, qu’il respirait.

Le sommeil ne venait pas. Ces effluves pleines de souvenirs emplissaient la salle et le dérangeaient. Il se retourna une fois puis sur le dos observa une portion du ciel aux couleurs secrètes. Contrecoup à sa sieste une énergie nouvelle lui tenait les yeux ouverts, la pénombre se relâcha, il distingua tous les détails qui l’entouraient un fourmillement innombrable. Un léger frisson l’obligea à se retourner encore. C’était cet air stagnant et la tiédeur humide qui le captivaient, qui l’obligèrent à se relever. Au fond se trouvait la porte-fenêtre. Il alla de ce côté le pas toujours prudent, il ouvrit et le froid de la nuit le frappa en plein visage. Pris dans cette bourrasque d’air translucide il s’avança sur le balcon.

Deux ou trois pots de plantes encombraient l’étroit balcon de fer au garde-fou grinçant. Les feuillages traçaient dans l’air des arabesques en toute liberté. Il respirait avec cette flore le regard perdu quelque part sur la ville, parmi les immeubles, les façades à peine teintées de quelques lueurs. Seules là-bas un peu partout murmuraient les fontaines, à peine, qu’il ne voyait pas. Le froid mordillait sa peau, un peu plus haut, il serra les bras. Des reflets sombres trahissaient dans leur large tracé les pylônes du réseau ferroviaire. Il observa les rails, il les laissa l’emporter sur leur courbe allongée, interminable, qui dans la nuit n’avait plus de distance, qu’il aurait cru toucher.

L’imagination lui manquait. Il n’arriva pas à imaginer quelqu’un d’autre que lui-même dans l’obscurité, une personne qui comme lui aurait observé la ville, sur le toit peut-être, qui dans la fraîcheur le poil humide plaqué sur sa peau serait restée à contempler les soupirs de la cité. Il aurait pu imaginer cette personne, discrète juste au-dessus de lui, qui aurait eu accès au toit grâce à un double de la clé, qui se serait glissée par les escaliers et sur la surface rugueuse du toit, en ce point précis proche du vide se serait penchée pour sentir au plus près le souffle de la nuit la bercer. Pearl, pourquoi pas.

Un bruit lui fit lever la tête, là-haut la vieille antenne se pliait un peu sous le poids des gouttelettes. La nuit était claire, parfaitement sereine. D’immeuble en immeuble parmi les rues désertes la flore bruissait à peine, les véhicules rangés s’alignaient assoupis. Il restait la lumière des feux aux intersections, ainsi que le miroitement de l’eau. Dans le désert de cette heure tranquille les bouches du réseau étaient entrouvertes, la lune rayonnait sur leurs canaux, comme un appel. La frontière de deux heures, de deux jours, de deux semaines, aussi éloignée que l’était un mois de son prochain se dessinait aux angles amollis des artères, sonnait silencieuse au sein du vide.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Février 12, 2010, 09:29:12 pm
Environ deux pages encore.

****

Déjà montait une rumeur nouvelle, un picotement de toit en toit qui les faisait frémir, la sensation grandissante de leur venue se déversait aussi le long des murs et entre eux leurs petits cris pour se reconnaître, des souffles que le poids de la terre suffisait à étouffer. Leur arrivée perturba ce seuil de ténèbres, ils émergèrent au travers du voile minuscules silhouettes encore, indistinctes. La rumeur avec eux s’élevait, sans gagner en force, seulement en hauteur, toujours plus claire, elle vibrait à la manière du verre ou bientôt, du cristal.
Ce souffle l’avait atteint, ni le vent ni le bruissement des feuillages, un trouble à sa surface, ni même l’éclat des gouttelettes touchant terre, le souffle incertain d’une présence, ni le battement de son cœur, des milliers de présences, et sonore.

Quelques notes légères émergeaient de l’abyme à peine audibles elles résonnaient sur les pentes, depuis le centre se déversaient suivant leur nombre, chaque voix nouvelle d’abord solitaire se joignait à l’ensemble et leurs ombres sur les ombres des structures traçaient une ligne gracile à peine discernable. Aussi loin qu’elle pouvait s’étendre l’immensité avait pris vie. Une naïve mélodie accompagnait cette foule qui emplissait le bassin de la cité universitaire, d’un petit chant sensible, né de l’infime, où les rêves ou les songes ou les souhaits ou l’impossible allaient se noyer.

Il entendit la nuit ruisseler de ce chant comme l’humidité sur ses membres, comme le froid dans sa chair, la ville entière s’offrait à lui animée par ce frémissement toujours voilé qu’il pouvait de loin caresser sous ses doigts tant que durait la mélopée.

Au chœur de ces voix unies une lueur apparut nouvelle qui vacillait, une lumière diffuse se fit au lointain plus aiguë, ensuite une autre, elles se multipliaient, des quartiers au complet s’y plongèrent, la surface des fontaines laissait s’échapper ces halos de flammes aux teintes translucides, une aurore fraîche à la manière d’embruns s’éleva sur la cité. Le bleu si clair se confondit avec la foule des petits êtres qui chantaient, les lueurs s’intensifièrent et soudain tout brilla, tout étincela, les surfaces sans exception se paraient de perles aux milles éclats, il vit les gouttes sur ses bras sur son corps jeter mille éclats enchanteurs.

C’étaient eux qui libérés, poussés par quelque secret sans âge, avaient rendu à la cité son vrai visage. Le crapaud était aveuglé. Derrière ces flots de rayons au bleu pur, derrière leur chant si clair il les savait là et ne pouvait pas les distinguer. Ils chantaient sans gêne ayant imposé leur monde sur tout autre, protégés par cette réalité éphémère ils s’étaient accaparés de la cité et lui spectateur n’arrivait plus à s’en détacher, à l’étroit sur son balcon de fer dans la nuit froide il subissait charmé leur immuable récréation.
Un coup de feu mit fin à tout.

Alors se réveillant en sursaut les doigts serrés aux barreaux de fer Bufo se demanda s’il n’avait pas rêvé. La ville à nouveau muette replongeait dans des abymes d’obscurité, le relief découpé de ses toits s’étendait monotone. Une sirène mugit vers le centre, une intervention de police. Il éternua. Il se sentit stupide et meurtri de savoir que ce qu’il avait vu, bien réel, ne reviendrait pas, et de l’attendre quand même. Le crapaud se tendit pour regarder les fenêtres de l’appartement, leurs rideaux tirés, à se demander si d’autres que lui avaient regardé le phénomène, si d’autres avaient écouté, si c’était normal.

Il s’entendit prononcer à voix basse : « C’est mieux ainsi. » Cela le décida à rentrer. Quand il se détacha de la barrière ses bras devinrent de coton, ils lui tombèrent tremblants d’un effort insoupçonné. Ils s’étaient agrippés si fort, tout ce temps, au coup de feu s’étaient relâchés le laissant essoufflé, il n’avait pas senti son cœur étreint l’étourdir, trop détaché, tout ce temps, de ce qui constituait sa réalité. Ses jambes le portaient encore. Il joua de l’épaule pour refermer la porte-fenêtre. Derrière lui les plantes se laissaient bercer en douceur, et reposer dans la fraîcheur nocturne, les gouttes d’eau continuaient à luire mais d’un éclat à peine discernable, surtout, inaudible.

Par la fenêtre à nouveau fermée s’étaient échappées toutes les odeurs, toute la chaleur, le renfermé. Au dos du banc le radiateur avait cessé de combattre cet air plus frais, une mince pellicule d’humidité recouvrait les meubles, à l’intérieur était plus sèche. Il retrouva l’obscurité découpée de rayons lunaires, la propreté de la cuisine, les coussins plus lâches sur lesquels se coucher. D’abord de travers il ramena les jambes, passa les mains sous sa tête en guise de coussin. Entre le choix du sommeil et de la veille il choisit de regarder se déplacer la lumière céleste, aussi parce qu’elle contenait un peu de ce qu’il avait vu cette nuit. Elle évolua sur la table, tomba, remonta contre le comptoir qui séparait l’espace où manger de la cuisine même. Tandis que les faisceaux lumineux grimpaient en contraste se détachait plus nettement une masse noire incongrue qui attira son attention.

Enfin la lumière révéla un oreiller à la taie noire posé sur une couverture de même étoffe, pliée de telle sorte qu’elle ne prenait presque pas de place. Il se leva, s’en saisit, chercha une odeur autre que celle du savon après quoi, amusé par ce geste étrange qui avait consisté à déposer la couverture non pas sur le banc mais à l’écart, il fit passer le tout avec lui pour se recoucher enroulé dedans. Là, un sourire sur son visage qu’il aurait refusé d’expliquer, Bufo se plongea dans un sommeil sans peine.

Ses yeux s’entrouvrirent alors que la nuit étalait toujours son voile, il les referma. Ils s’ouvrirent à peine lorsque les ténèbres se mirent à faiblir, sans lui. De là sa conscience sombrée dans quelque rêve brassa les craintes de sa première nuit à des milliers de kilomètres, loin de ses proches, loin des lieux de son enfance. Il dormit bien.

Dès les premières lueurs du matin ses pupilles de braise tiède mimèrent deux étoiles perdues au sein de cette cuisine sombre. Un bruit d’écoulement l’avait surpris, qui passait par les canalisations, il leva la tête quelque part au plafond où elles devaient passer depuis la salle de bains. La fenêtre brillait de tous les feux de l’aube. Son ventre gargouilla. Lui-même fourbu se dégagea de la couverture, s’étira autant que lui permettait sa nature et dans cette pose, avisant la porte close, il voulut voir qui s’était éveillé si tôt le matin. Le jour lui échappait si tôt au réveil, toujours courbaturé il passa dans le corridor. Il avait dormi avec ses gants, il était un peu défait. Aucune porte n’était ouverte.

Sa conscience le poussa à ouvrir le réfrigérateur. À force de fouiller très vite la table se couvrit de petites assiettes, de verres, de lait, il changea d’avis, abandonna le pain, échangea les couverts pour des bols, ne s’en sortait plus entre tous ces préparatifs quand la voix enrouée de Pearl lui donna un répit. Elle tombait de fatigue, son pelage lissé par la nuit, le froid la faisait se serrer les bras. « Tu as dormi comme ça ? » La souris fit quelques pas vers lui, ses pieds fins touchaient à peine le plancher. Elle demanda ce qu’il préparait, toutes ces assiettes, chacun déjeunait de son côté à cause de leurs horaires.

La question qui le préoccupait depuis le milieu de la nuit ne dépassa pas son goitre. Ses yeux cherchèrent sur elle, alors qu’elle lui tournait le dos pour entasser les bols, un indice lui révélant si elle avait regardé, si elle avait été dehors. Ils s’assirent tous deux la mine devant leurs céréales, elle s’excusa soudain de lui avoir fait passer la nuit dans la cuisine, et qu’elle se sentait coupable. Ce n’était qu’une idée en l’air, enfantine, qui lui tenait à cœur. Ensuite, elle retournerait se coucher. « Les cours sont à huit heures. » Il en avait presque oublié que c’était une écolière.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Février 19, 2010, 07:20:46 pm
Fin du second épisode. Oui, pas d'action avant l'épisode... six.

*****

Ils furent interrompus. Lui qui l’avait cru, il n’avait encore jamais vu Luck enragée. Ses membres devinrent lourds ses jambes flageolèrent il sentit les poumons lui brûler un poids le frapper à la poitrine, sur le coup la peur et la colère mêlées lui vinrent à son tour. Elle hurlait ! Ses mots sifflèrent à ses oreilles. La petite Pearl se leva effrayée, d’un pas précipité recula jusqu’à la porte-fenêtre.

« Mais de quoi tu m’accuses ?! »

Une voix derrière eux : « Qu’est-ce qui se passe ! » Rye n’osa pas approcher les éclats de voix la sonnèrent, la louve de cendre n’écoutait plus rien.

« Tu trouves ça drôle ! Tu trouves ça drôle hein ! »

En quelques secondes elle avait hurlé plus qu’elle ne pouvait penser, Luck sentit ses mots lui racler la gorge, elle étouffait de rage, elle l’aurait, volontiers, étranglé. Déjà ses sens lui revenaient, se rendant compte que tout le monde la regardait, Bufo s’était tu enfin, elle regardait autour d’elle un mot en suspens et refusant de s’expliquer, alors excédée la louve quitta l’appartement, dans les escaliers se mordit le poignet pour se calmer. Rye avait tenté de la rattraper, elle n’écoutait rien, elle ne voulait rien écouter.

Resté interdit Bufo vit la jeune écolière s’enfuir dans sa chambre. Cette vision de la jeune souris meurtrie par tant de colère se grava dans sa mémoire. Il ne chercha plus à comprendre mais en voulut à la louve et quand les pas revinrent depuis la porte d’entrée, croyant que c’était elle, il se détourna. Ce n’était que Rye, encore sous le choc, qui dut s’asseoir. La pièce résonnait tant de la dispute passée que s’ils avaient dit un seul, ils se seraient reportés l’un contre l’autre. Dans le silence, sans savoir quoi dire, tous deux patientèrent. Un lent travail se fit en eux qui les calma. La gazelle la première soupira et sur le coup l’atmosphère se détendit. Enfin, il lui proposa des céréales.

Quand Luck repassa dans la cuisine, un peu plus tard, ils discutaient joyeusement, ils se turent à son entrée. Elle ne dit rien, ne les regarda pas, posa la viande congelée près des plaques et se retira. Il le remarqua enfin, les cheveux en cascade de la louve avaient été teints en un noir de charbon, comme de la poussière, où le regard pouvait se noyer. La main posée sur son épaule, Rye le retint de demander ce qui lui avait pris.

« Je ne l’avais jamais vue comme ça. »

Elle voulait dire, plus depuis longtemps. Lui : « Elle est folle ? » La réponse tarda sur ses lèvres.

« Juste solitaire. »

La porte d’entrée se ferma tout à fait, sans claquer. À cela elle sut que Luck se rendait à son travail, au magasin, et ne reviendrait pas avant le soir, sans avoir pris un repas. Leur discussion changea rapidement, pour rompre la gêne, ils parlèrent de la rentrée. Il voulut lui demander de lui faire visiter la cité. La gazelle hocha tristement la tête. « J’ai un engagement. » Il ne la vit pas habillée autrement que hier, la même jupe courte, le même t-shirt sur sa peau de seigle. Elle dut le quitter peu après, à son tour quitta l’appartement. Le jour prenait enfin toute son ampleur, il regarda le regard effacé cette lumière vive faire miroiter son bol de lait.

Son visage était toujours aussi mélancolique quand Juicy lui tomba dessus. « T’as fait pleurer Pearl ! » Il allait rétorquer mais ce n’était pas un reproche, et ces mots l’avaient déridé. La frimousse joyeuse qui le titillait le poussa hors de sa réserve. « Pourquoi tu m’as rien préparé ! » Elle se mit à tartiner son assiette, les yeux pleins de convoitise sur son bol où les céréales achevaient de se désagréger. Avant qu’elle ne le saisisse, il avait tout avalé. « T’es pas drôle ! » Pearl les rejoignit entre deux de leurs rires. Elle avait séché son visage, fait un peu de toilette. Sur son dos le cartable était déjà prêt.

Aucune des deux ne pouvait lui faire visiter la ville, l’une à cause des cours, l’autre parce qu’elle ne voulait pas. Ils parlèrent encore un peu de l’actualité, un mot sur leur activité de hier puis toutes deux s’enfuirent par la porte. « Et pas de malheur en mon absence ! » Lança la loutre l’air farouche avant de disparaître.

Il nettoya comme elles son bol à l’évier, ensuite alla faire sa toilette. L’idée de se promener, seul, au centre ville ne lui plaisait pas. À peine ses dents lavées il s’installa au salon, sur le canapé, chercha une chaîne qui lui plairait.

La seule porte restée fermée s’ouvrit dans un grincement. Coal en sortit l’air plus morne encore que la veille. Il revint de la cuisine les bras chargés d’affaires pour s’enfermer à nouveau, de longues minutes. Rien sur le téléviseur sinon les nouvelles du héros planétaire. Bufo désespéra de trouver quoi que ce soit sur le phénomène de la nuit. Il se décida pour le premier documentaire venu, sur une chaîne au nom mal choisi, la tête calée en arrière il écouta les explications biaisées du commentateur. Coal rouvrit sa porte, se dirigea au salon, s’arrêta près de lui. « Eh. » Bufo s’aperçut un peu tard qu’il s’adressait à lui. Le scorpion les bras pendants le regardait sans le voir, d’un geste de la tête désigna une fourre dans sa main. Il s’agissait d’un de ses jeux.

Le crapaud n’avait rien de mieux à faire. Dès qu’il eut accepté son compagnon traîna le pied jusqu’au téléviseur, derrière lequel se trouvait l’une de ses consoles. Il brancha, revint avec deux manettes dont les câbles à rallonge traversaient toute la pièce. « Fais de la place. » Puis sans un mot il se laissa tomber sur le canapé, pieds sur la table, une main tendue pour donner la seconde manette.

Aux premières minutes Bufo excédé de perdre se jura d’arrêter. Aux environs de midi il pensa à se préparer un repas. Il ne remarqua même pas Rye lorsque celle-ci passa dans le corridor. L’après-midi tirait à sa fin, la porte s’ouvrit, les deux écolières revenaient épuisées par leur journée, l’une de cours, l’autre de parcours, tous deux jouaient encore incapables de décrocher du même jeu et ne se parlaient plus que par code.

« Quoi ?! » Se scandalisa la loutre. « Vous jouez sans moi ! » Ils se retrouvèrent à quatre absorbés par l’écran jusqu’au dîner.

Finalement Coal abandonna sa manette, plantant là les trois perdants, et avant que Rye ne soit venue annoncer que le repas était prêt, il s’y rendait. Juicy n’avait pas mangé non plus à midi, elle bondit de joie à la nouvelle. La gazelle attendit que le salon se vide pour glisser un mot à celui qui prenait la peine de ranger les manettes. « Elle s’excuse pour son comportement. » Des heures de jeu avaient définitivement effacé toute rancune. Une aigreur au ventre lui fit comprendre qu’il ne pardonnait pas, juste qu’il ne gagnerait rien à se disputer. Il était vain de demander la moindre explication.

Il fut donc agréablement surpris de voir, en s’asseyant, que la louve gardait les oreilles basses par une sorte de dépit, traître victoire mais suffisante, qui maintint sa bonne humeur. Les mêmes plaisanteries de table reprirent, tous les six à leur manière profitaient de ce temps passé ensemble, les couteaux découpaient dans leurs filets. Tour à tour ils racontaient leur journée ou le beau temps, éclairés par les arcs-en-ciel, ainsi que de leurs projets. Il avait beau faire, le silence forcé de Luck lui pesait.

« Quand veux-tu faire cette promenade ? »

La gazelle s’était penchée de son côté pour s’assurer d’avoir son attention. Il se rappela le lui avoir proposé ce matin même, se rendit compte à quel point le temps passait. Ses doigts se replièrent sur le décompte des jours restants. Elle, elle serait encore en vacances pour un mois. Ils se reverraient souvent à la bibliothèque.

« Mercedi, d’accord. »

Cette fois Bufo en était sûr, la louve leur avait jeté un regard avant de retourner à son enfermement. Coal n’avait pas terminé encore qu’elle se levait et débarrassait son assiette. Juicy se mit à chanter d’une voix faussée : « Luck-euh est malad-euh ! » Elle trouva sa prochaine rime avec salade, arrêta là parce que la concernée avait quitté la pièce. La loutre se remit à discuter de l’université, de sa bibliothèque, elle se proposa même pour la lui faire visiter, devant son refus le trouva bête.

Juste après le dîner, lorsque la louve revint pour débarrasser, il était en train de le faire, elle lui tira les services des mains. Aussitôt : « Tu es dans ma chambre. » Et elle le fit sortir. Bufo réalisa seulement quelques secondes après. La porte de Luck était ouverte, la pièce dénudée, le bureau, le lit fait, un simple mobilier, aucune affaire personnelle. Elle venait de lui donner sa chambre, il ne trouvait pas la force de la contredire, ne sut pas comment le prendre. Alors il la prit. La nuit même couché sur ce lit neuf, il gardait les yeux ouverts, il imaginait sa journée à l’université, pressé d’y être, il trouvait que le temps ne passait pas assez vite et attendait, la tête tourné vers la fenêtre, rideaux ouverts, qu’une lueur se manifeste. Le jour passait, la nuit s’écoulait sans lui. Le lendemain ses effets personnels arrivaient par la poste.

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Journal :
D’emblée le plus grave problème a été l’unité. Le premier en avait une, pas le second. J’ai trimé mais au final il y a une certaine cohésion, même si c’est critiquable. Quelque part c’est le chapitre de Coal.
Le coup de feu est bien sûr le fait de Fang.
Le dîner s’est bien passé et pourtant j’ai eu du mal à le finir, il n’y avait rien à conclure. Normalement l’effet de Juicy dans la salle de bains devait tomber à plat. Trop difficile à mettre en œuvre, comme les petits pois que Bufo devait détester : ces scènes ont été abandonnées.
La scène des chao dans la ville a été un véritable cauchemar. Au départ il s’agissait d’occuper la nuit qui devait quand même durer deux pages. J’avais abandonné la scène avec Juicy, trop présente dans ce chapitre, aussi il me fallait remotiver ce passage.
Ce fut un cauchemar, des heures de prise de tête. Finalement le bon choix a été de me détacher de Bufo et de regarder la scène de loin. Il fallait que les chao existent plutôt qu’un simple ressenti.
Le reste est allé tout seul, les noms s’entrecroisent trop. J’ai toujours la crainte que la dispute soit ridicule. J’ai failli oublier la permutation des chambres, le chapitre se termine bien grâce à ça.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Katos le Février 20, 2010, 02:27:54 pm
Bien qu'il ne se passe "rien" dans le sens ou il n'y a pas vraiment d'action, cela reste intéréssant à lire, on suit, on ne s'arrete pas, on en a même pas la moindre envie. Notamment par les personnages, auquel on s'attache facilement (j'adore notemment Pearl et Juicy). Ensuite, pas de problème de confusion de personnage, ils ont chaqu'un leur personnalitée propre ^^

De temps en temps, il y a des oublies niveau de la ponctuation - enfin, je pense, je ne suis pas un expert - avec par exemple :

Citation
Tout s’était déroulé dans un tel naturel que quand Juicy se leva pleine d’ire elle surprit toute la table.

Ce n'est que mon avis, mais j'aurais plutot mit une virgule juste après ire.

Citation
Ses membres devinrent lourds ses jambes flageolèrent il sentit les poumons lui brûler un poids le frapper à la poitrine, sur le coup la peur et la colère mêlées lui vinrent à son tour.

J'ai tenter de prononcer cette phrase à voix haute, et c'est pas facile - bon, ok, c'est peut être moi qui n'ai pas de souffle. J'aurais mit pas mal de virgule pour l'énumération. J'aurais également mit le "sur le coup..." comme une autre phrase. Aussi, je suis pas sur, mais ce ne serait pas plutôt "à leur tour" ?

Et voila, bon courage pour la suite !


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Février 26, 2010, 12:02:42 pm
J'ai passé des années à alléger mon écriture, avec pour résultat cette ponctuation déficiente. Il doit y avoir, pour résoudre les problèmes que tu soulignes, d'autres solutions que de remettre des virgules. Je persévère à les chercher.

Dans l'épisode précédent Bufo futur étudiant passait la nuit en catastrophe à son nouveau logement, assistait à un spectacle nocturne et subissait une dispute au réveil. Incroyable.

The Chao's
Theory

Épisode 3 :

Trois cartons, une vieille trousse d’école, quelques effets, du linge, des souvenirs, un ordinateur suffirent à reconstituer son univers. Rangés épars dans sa chambre ils lui donnèrent une assurance nouvelle, de ne plus se sentir étranger, une part de lui s’ancra dans l’immeuble locatif, au pied des pentes. L’horizon auparavant limité du balcon en peu de temps s’étendit jusqu’à la pointe des faubourgs. Ses souvenirs, la première fois, n’avaient conservé que les façades blanches. Il découvrait désormais une cité familière, à force d’arrêts, à force de détails, il se l’appropriait. Les fontaines lui servaient de repères.

Même si le jour tirait à sa fin, de voir tomber le soir en même temps que s’achevait la promenade loin de le troubler le comblait. Ils approchaient de la cité universitaire, l’université même, faite de cent instituts et plus, ils s’y rendaient par le côté du grand bâtiment de l’administration. Elle dit au hasard : « Là c’est un dortoir » en désignant deux immeubles arrondis, fusionnés dos à dos, méconnaissables sinon de toutes les autres structures. Elle avait voulu dire que l’université leur était déjà visible, qu’ils la longeaient. La gazelle ses épaules en arrière aussi regardait la floraison aux pieds des murs, sans cet œil brillant d’excitation parce qu’elle-même les connaissait depuis un an. Le vent faisait battre son t-shirt, elle devait parfois le tenir. Les soles de ses pieds touchaient sans poids le trottoir. Elle n’était qu’une ligne svelte mêlée aux quelques passants. Il ne la regardait pas.

Le bâtiment de l’administration se présentait à l’angle. Huit colonnes d’eau dévalaient sa façade entre les grandes fenêtres de verre bleuté. Il pressa le pas fasciné à l’idée que ce serait son lieu d’étude, une part de lui-même. Elle suivait concernée par le dégradé du ciel dans sa mue plus fauve, qui déclinait.

Un ruisseau empierré longeait l’administration d’un bout à l’autre, coupé seulement au centre où la route entrait. Là un tunnel soulevait l’ensemble de deux étages, assez grand pour provoquer l’écho. Il arriva devant juste quand les flammes du soleil léchaient le relief. Des feux sauvages le traversèrent, de l’autre côté firent miroiter le grand parc. À peine quelques silhouettes occupaient les sentiers parmi de vastes jardins, des étendues d’herbe et de fleurs ponctuées d’arbres. « C’est plus triste en hiver. » Tout autour cachés par les bords des tunnels s’étendaient les bâtiments des facultés. Au centre, effort réuni de tous les arts, s’élevait une merveille de verre et de marbre entrelacés. Ils avaient sculpté les bassins, les avaient disposés pour varier à l’infini le même motif et les cascades se déversant dans de grands éclats d’écume alimentaient cet ouvrage, avec un peu d’aide, en un mouvement perpétuel.

« J’ai hâte d’étudier là. »

« On se lasse, avec le temps. »

L’humidité couvrait de perles leurs visages, charmante sur elle, sur lui, grossier. Une goutte lui tomba de l’arcade. Comme la température baissait elle frissonna, elle frotta de ses mains son pelage mûr, secoua la tête pour en dégager la nuque des gouttes qui s’y glissaient et ses cornes brillèrent. Le bus s’imposait. Dans le ciel les nuages s’avançaient, avec eux la pluie, un à un les arcs-en-ciel s’effacèrent. Ils s’étaient abrités, juste à temps, sous la bulle de verre de l’arrêt.

Plusieurs éclairs s’abattirent lors du trajet retour. Ils s’étaient installés un peu à l’arrière, ne faisaient plus rien sinon regarder les vitres se couvrir de trombes. Le conducteur avait allumé ses phares, son véhicule glissait dans un grondement au virage, sans prévenir, ils furent bousculés. Une main levée du volant, insouciante, s’excusa pour tous les passagers. Il nota juste qu’ils étaient solés. Rye à côté de lui avait éternué, elle se couvrait le nez avec son mouchoir, tourna la tête, embarrassée.

Depuis le balcon couverte par son parapluie Pearl les regarda courir jusqu’au porche et disparaître. Elle traversa le salon au pas de course, devant la porte d’entrée, se mit en embuscade. Ses espadrilles avaient laissé de petites flaques dans le corridor. Les mains croisées sur sa poitrine elle dressa la tête aux pas dans l’escalier. Sa petite personne s’effaça plus contre le mur, lorsque la poignée s’abaissa elle partit se cacher dans sa chambre puis par la porte, continua d’épier. Rye était entrée la première. Ils causaient. Elle les entendit alors qu’ils se séchaient, appeler dans l’appartement, Juicy leur répondre depuis le salon après quoi, satisfaite, la souris referma sur elle sa porte.

Son inquiétude ne s’était pas évanouie pour autant. Troublée par mille idées elle alla à sa fenêtre, la tête sous les rideaux Pearl regarda l’eau s’écouler, contre la vitre tapoter en un rythme naturel. Il n’y avait là aucune réponse, seulement les masses découpées des immeubles voisins, de l’autre côté de l’avenue, sous ce rideau de pluie. Un éclair illumina sa chambre. Elle baissa les oreilles, un peu plus, encore plus, courba la tête, au coup de tonnerre sursauta, la jeune souris posa sans y songer sa main fine sur l’une des nombreuses photographies du héros planétaire. Un petit murmure roula sur sa gorge lisse, encore tremblante.

Puis elle alla se coller au mur, et à genoux, essaya de deviner ce qui se passait de l’autre côté, dans l’ancienne chambre de Luck. Parfois, elle arrivait à surprendre un bruit, un son quelconque étouffé par les cloisons. Un sourire éclaira son museau, elle colla l’oreille, ferma les yeux. La porte s’ouvrit, surprise dans cette position la souris se releva très vite, elle sentit devant l’adulte au visage sombre que ses mots se noyaient. Trois années les séparaient l’une de l’autre mais dans l’hostilité qui lui comprimait le cœur, elle ressentit, là, un peu de complicité, et releva la tête. Le repas était prêt, elle ne voulut plus songer à son trouble, le sourire lui revint fragile, elle alla rejoindre les autres.

La première question que lui posa Rye, déjà assise, lorsque la souris entra fut pour ses devoirs. Le soir avançait plus vite qu’ils n’auraient pu le dire, leurs conversations s’entremêlaient de rires. Ils n’auraient pas cru que Bufo les avait rejoint si récemment. Plutôt ce nouveau locataire, avec eux, entretenait déjà leur passé et leur présent, se mêlait à leurs propos, savait quand la salle de bains se libérait, il les faisait exister dans ses yeux. Lui-même n’y songeait plus. Quand vint pour lui l’heure de se coucher il salua tout le monde, dans sa chambre son cartable de cuir occupait la chaise. Il retira ses gants, tira sur lui la couverture et d’un même mouvement ses jambes s’y glissant laissèrent les chaussures sur le plancher.

Alors la même odeur s’infiltra jusqu’à lui. La louve en lui laissant sa chambre avait auparavant changé le lit, tourné le matelas, remplacé la housse, le drap, elle avait rendu le lieu aussi propre que possible. Il se souvenait de la fenêtre ouverte pour aérer, et de n’avoir plus rien senti que la fraîcheur. Même ce soin et même ses propres draps une fois ses affaires déballées n’avaient pas pu, lorsqu’il se couchait, éviter l’odeur légère, un peu amère, comme de la poudre, de la poussière qui le picotait, de venir le déranger. Il la croyait venir du bois. Il songeait en s’endormant que Luck aussi avait dû s’y faire.

Tôt le matin toutes les fenêtres de la cuisine ouvertes refroidissaient la pièce sans que le radiateur n’y puisse rien. Il se dépêcha, à peine entré, de les fermer toutes. Il cherchait toujours, pour l’avoir vécu, une trace de la louve sur les coussins du banc mais ne voyait rien. À la fin de son déjeuner l’air tiédissait. Bufo ne songeait plus qu’à son cours.
Il eut la bonne surprise de trouver Rye éveillée également. Il la trouva devant le miroir en train de refaire la queue de sa chevelure. « Désolé ». Le crapaud attendit dehors le temps qu’elle termine, ils parlèrent un peu. Elle voulait se rendre à la bibliothèque.

Tous deux allèrent ensemble, de même qu’ils étaient sortis hier, jusqu’à l’arrêt à quelques pas de l’immeuble. À cette heure, ils étaient seuls. Un journal abandonné titrait les nouvelles du jour, les combats de l’armée, avec le hérisson en image. Il secoua la tête soudain détaché, ne répondit pas à l’inquiétude de son amie, aussi quand elle insista. « Dis-le moi. » À la suite de quoi le silence s’immisca entre eux. Sa conscience lui disait de parler, tout autant, sa conscience lui disait que c’était inutile. Pour toute réponse à peine audible il glissa entre ses lèvres. « Ce n’est pas lui. » Il ne se comprenait plus lui-même, ce qui lui avait paru si clair, à quoi il s’accrochait incapable de se l’expliquer.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mars 06, 2010, 02:27:50 am
La suite, évidemment.

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Bientôt le bus amena avec lui d’autres préoccupations. Une remarque entre eux suffit à ranimer leurs visages, un poids invisible s’estompa, ils montèrent ensemble salués par le conducteur, ils l’écoutèrent aussi jacasser. Bufo avait la main à son abonnement, il n’eut pas à le montrer. Le conducteur venait de l’appeler par son prénom, un grand rire lui découvrit les dents, agita sa crinière, il leur fit signe de s’asseoir. Dix ou douze personnes se répartissaient les sièges, vieux ou jeunes, occupés à leurs affaires, à ne rien faire sinon regarder la route. L’étudiante tendit la tête en quête d’une connaissance, sûre d’avoir reconnu quelqu’un, elle ne montra rien de sa déception. Comme ils quittaient l’avenue du lien Bufo remarqua enfin qu’il avait oublié son cartable.

Sa première réaction devant la même entrée de l’administration, à présent que plus de gens la fréquentaient, devant l’immensité des lieux il arrivait les mains vides, il gonfla son goitre d’une longue inspiration.

« Tu vas t’en sortir. »

La gazelle le tira par la main sous le tunnel, jusqu’à l’avoir traversé, le lâcha ensuite en lui désignant sa faculté. Leurs chemins se séparèrent là. Il la regarda s’éloigner parmi les sentiers, sa silhouette s’effacer derrière quelque arbre, reparaître plus loin, disparaître encore, pour de bon. Derrière le grand panneau d’accueil à la lettrine dorée se trouvait un plan, presque deux cents lieux listés de couleurs différentes déferlèrent sur lui. Des ombres tirées au sol coloraient l’herbe, ses yeux suivirent la courbe des jardins de fleurs, leurs pétales scintillants sous les gouttelettes. Il lui restait du temps, assez pour s’asseoir aux bancs autour de la fontaine centrale, au plus près de ses chutes et de ses bassins.

De loin en loin les étudiants passaient sans le remarquer. Ceux-là vaquaient à leurs problèmes, tous chargés d’histoires que le crapaud pouvait lire dans leur démarche, dans leurs regards, aux objets qu’ils portaient, au fait, simplement, qu’ils se trouvaient là, au cœur de la cité universitaire. Il savait déjà, par les canaux chargés d’écume, mieux qu’avec aucun plan à quelle faculté appartenait chaque bâtiment. Le grondement des chutes, leur fracas, l’écoulement des bassins, la fraîcheur insoupçonnable au pied de cette fontaine lui rendaient son assurance, il se rappelait dans la multitude de tous ces détails, dans les passés enfouis ce qui l’avait conduit jusque là, quel but le poussait en avant.

Il allait se lever quand une pensée le traversa. Rye avait étudié là, quelque part. Alors l’histoire morcelée se focalisa, il distingua l’année telle qu’elle avait pu la vivre, elle assise dans les amphithéâtres, elle entre amies devant les entrées, elle encore en train d’attendre, à la porte d’un cours, quand personne ne venait. La gazelle couchée les bras ouverts, dans la neige. Il chassa cette dernière image parce qu’un étudiant à proximité avait attiré son attention, d’au moins deux ans son aîné, dont le pas hésitait. Ses lunettes ne lui servaient à rien, il les secouait à trois doigts, les retira à l’approche de la fontaine. La peau avait pris un aspect fripé. Leurs visages se croisèrent. Son gant droit, élimé, serrait ses doigts.

« C’est où le cours de Frédéric ? »

Bufo toujours assis sentit son sourire s’élargir. « Tu as de quoi écrire ? » Leurs deux mains se serrèrent.

« Conclu. »

Huit ou neuf personnes qu’il avait croisées portaient déjà son nom, probablement plus d’un million de par le monde mais son entourage avait tenu à l’appeler Shell. « Pourquoi Shell et pas Cartridge ? Franchement… » Le crapaud avait dû lui épeler le sien, ils l’avaient prononcé tout au long du trajet, encore en entrant, jusqu’à ce que les vitrines du bâtiment d’histoire leur coupe le souffle. Un fourmillement d’impatience les saisit, l’envie d’explorer la multitude des artefacts exposés, qui n’étaient qu’une fraction des connaissances que possédait l’université, rien en comparaison des archives de Spagonia. La pièce maîtresse s’élevait copie de fresque de la tour Paltopec au sanctuaire du ciel. Ils croyaient toucher l’histoire en touchant la vitre.

Presque au fond de l’aile, éclairée par deux côtés s’ouvrait la petite salle de cours où une trentaine d’étudiants causaient déjà dans l’effervescence, presque tous à leur premier jour comme à leur première rencontre, qui se liaient d’amitié. Le professeur une panthère noire s’affairait dos à sa classe. Le pelage luisait au soleil, la barbe d’or, il n’avait pas trente ans. Deux toutes petites incisives dépassaient de ses lèvres. Shell lui donna un coup d’épaule, désignant le professeur : « Vise l’assistant ! » Sans conscience de son erreur avisa une place libre, toutes lui convenaient, ils se retrouvèrent au second rang sans personne devant eux, à attendre que le cours commence.

Beaucoup d’étudiants apportaient leurs ordinateurs, branchés aux prises ils les gardaient éteints, certains seulement l’écran entrouvert. Shell, lui, montra sa plume d’oie en manière de trésor avant de sortir les stylos. Le jaguar ses doigts en coque tapa sur le banc pour obtenir de l’attention. Son accent du sud trahi entre deux mots ne déplut pas à Bufo.

Ni la présentation ni rien n’eut lieu, le professeur Frédéric enclencha immédiatement une image sur l’écran, demanda à sa classe ce que c’était. Ils découvraient une plaque murale, de granit, taillée au burin d’une multitude de traits en séquences étagées, sans logique apparente. À part ces traits, tous de même longueur, il n’y avait rien. Une main audacieuse rompit le silence, quelqu’un proposa un langage. « Nous sommes en histoire, pas en littérature. » Il rabroua une autre proposition du même calme simulé qui déstabilisait la classe. Tous se regardaient préférant éviter le professeur, ils murmuraient entre eux, ne réagissaient plus. Le jaguar nota à peine, au second rang, l’étudiant qui dessinait.

Bufo leva la main. « C’est un plan. » Il sentit le besoin de combler les secondes qui suivirent, de n’importe quel mot, mais se retint. Enfin une voix enrouée d’agacement :
« Devant mon bureau après le cours. »

Ces mots tombaient à peine que déchargé de quelque tâche incompréhensible le professeur Frédéric changea de ton et d’attitude, d’une manière plus dégagée, plus amicale, présenta enfin son cours. Un crépitement de claviers salua l’ouverture et Bufo, entraîné comme les autres, oublia ce qui venait de se produire pour noter le flot d’informations. Il laissa les mots désordonnés s’accumuler sous son dessin, releva parfois la tête, ne remarqua pas son voisin qui tentait de l’interrompre. Très vite les feuilles volantes passèrent entre les rangs, un affolement de première heure raidit les doigts, ils fatiguaient. Le professeur n’accorda aucune pause. À chaque fois que, forcé, il posait une question de circonstance, tout de suite le jaguar se tournait vers le second rang si bien qu’arrivé à terme Shell trouva là une sérieuse raison de se plaindre. Il n’avait presque rien noté. Comme ils se levaient prêts à partir, tout de suite « on va boire un verre ? » Mais le professeur, sur le point de sortir avant même sa classe, glissa au crapaud la cote de son bureau. Ils se séparèrent là.

La cote était inutile, l’étudiant n’eut qu’à suivre le professeur parfois forcé d’accélérer le pas, à la limite de courir, pour se retrouver dehors, dévaler le sentier d’un bâtiment à l’autre. Il crut manquer de souffle à l’entrée de l’institut d’archéologie, il faillit jurer quand le jaguar gravit les escaliers. Trois étages plus haut ils traversaient une passerelle vitrée, débouchaient dans un étroit couloir que les vitres serrées au plafond éclairaient. Comme ils s’avançaient le crapaud crut respirer la poussière accumulée, les meubles vieillissaient, le lieu parut de plus en plus abandonné. Enfin la porte isolée du bureau se présenta tout au fond.

Dedans deux bureaux l’un contre l’autre occupaient presque toute la pièce, autrement limitée par toutes les étagères remplies de classeurs, d’ouvrages, de cartons empilés, au fond un tableau noir. Il resta sur le pas, se racla le goitre. Une odeur de macération flottait depuis des jours, peut-être les livres eux-mêmes. Les feuillets encombraient le plancher, un tapis décoloré. Sur la porte en toutes lettres s’étalait le nom du professeur. La plaque avait été posée sur une autre, plus ancienne.

Enfin le jaguar revint à son étudiant, le fit reculer dans le couloir, lui tendit un billet de train.

« Départ le huit à la première heure direction la bordure tiède puis régional jusqu’aux grottes de cristal, Ninja te prendra là-bas. Je compte sur toi. »

Pour toute explication le professeur ne montra qu’un sourire mordant, presque malsain, fait d’une vexation accumulée durant des mois, cet agacement qui avait percé en début de cours, éclaté à la réponse de Bufo, qui trouvait là son exutoire. Il ressemblait à ces fauves acculés n’ayant plus rien à perdre. À force d’insistance les raisons vinrent, parcellaires. Le siège vide du second banc, dans la pièce, appartenait à Mirror. Alors qu’en moyenne les professeurs disposaient de deux à trois assistants, Mirror était le seul. Leurs obligations les retenaient à la cité universitaire, loin du projet de recherche mené au cap glacial. Alors le jaguar avait décidé d’engager un étudiant, n’importe lequel, afin de l’envoyer là-bas.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mars 13, 2010, 06:33:36 am
Presque oublié...

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En quelques mots plus autoritaires que raisonnables, par une audace que le crapaud n’avait jamais rencontrée auparavant, il se retrouva dos au mur à se chercher des excuses aussitôt balayées, il s’enfonçait. Le billet avait changé de main, le tenir scellait la discussion. Un premier gain dans sa décision fut de pouvoir appeler son professeur Field. « Tu regrettes déjà, pas vrai ? » Il dut avouer que oui. « Ne regrette rien. Jamais. » Ces mots bien moins que la face sévère du jaguar résumaient toutes les luttes menées, lesquelles pesaient désormais sur les épaules de l’étudiant. Ils se séparaient, en repartant dans le couloir, sa main passait sur les pustules de son bras, sur sa peau calleuse, il prit pleinement conscience d’avoir accepté quelque chose sans comprendre exactement quoi.

Dehors la première rafale le réveilla. Il leva la tête, là-haut les arcs-en-ciel irradiaient de beauté, le plus grand touchait les deux pointes de la cité. Une voix en écho lui répéta de ne rien regretter, si près du gouffre, le cœur incertain, de tenir tête.

« Tête en l’air avec ça ! » La voix brusque le prit sur le fait. Il tordit le cou, se tourna maladroit, l’entrée de l’institut plongeait dans les ombrages. Shell le rejoignait, le temps qui avait pu s’écouler entre la fin des cours et cet instant s’effaça. Son camarade venait récupérer le stylo qu’il avait oublié de lui rendre, à peine cela fait à nouveau il lui proposa d’aller boire tous les deux, n’importe où, à la première buvette qui se présenterait, à une table, il avait devant lui l’après-midi complet. Comme réponse le visage de Bufo se voila, s’alourdit de tous les doutes qui le rongeaient, qui l’empêchaient d’accepter. Il baissa le cou, bafouilla quelques mots. Son camarade lui tapa dans le dos, lui lança un encouragement avant de le laisser à ses problèmes, bien décidé à ce qu’un jour ils aient ce verre quelque part, en manière de promesse.

Il regarda la tortue s’éloigner, dans un geste de la main, à l’angle du bâtiment d’histoire s’évanouir emporté par d’autres chemins. Aussitôt le regret lui vint d’avoir décliné l’invitation, un mauvais goût dans le goitre. Des pensées confuses pesaient sur ses tempes, trop de préoccupations pour pouvoir rien faire, les questions s’enchaînèrent jusqu’à le faire tituber, la coïncidence de tous ces événements menaçait ses jambes de se dérober. L’université rieuse plus tôt lui apparut étrangère, il cherchait Rye du regard, le bâtiment qui pouvait l’abriter.

Son téléphone ne répondait pas, elle lisait en bibliothèque, prise d’une bonne habitude, il ne pouvait pas l’atteindre. Midi avait passé, la faim dans son ventre noué se faisait plus insistante, il jugea la tâche de la retrouver trop grande, tapa un bref message pour le répondeur avec l’intention de rentrer. Un vent plus fort ondulait sur l’herbe, brassait les feuillages, dans les passages étroits sifflait. Il alla le long des cercles des facultés, de fontaine en fontaine, suivant les canaux, les rigoles, son chemin croisa le bâtiment des dortoirs aux portes bondées d’adolescents. Il pressa l’allure en quête d’un visage familier, d’une gazelle à la sortie de ces perrons larges, ses yeux graciles à une fenêtre, il traversa la place.

Au lointain le réseau ferroviaire laissa glisser un train, sans bruit, sur les pylônes suspendus, que le crapaud regarda. Son téléphone en main aucune réponse ne venait, l’impatience prenait le dessus le bus tardait, il cala la tête contre la bulle de verre, les doigts se serrèrent sur son billet de train. Les yeux ouverts, ses pupilles jaunes s’étaient rétrécies en un point lointain, il chassait tous les doutes, toutes les peurs qui l’assaillaient, ne pensait plus qu’à sa chambre, ne pensait plus qu’à son amie injoignable, voulait s’inquiéter pour elle. Alors quand les portes du véhicule s’ouvrirent pris d’un état second il monta détaché de tout ce qui l’entourait, trop préoccupé lui-même pour rien montrer, les portes se refermèrent, l’emportèrent avec elles.

Le conducteur, toujours le même, avait remarqué son billet. Il s’ébroua la crinière, fit une remarque mais Bufo n’écoutait plus rien, ne se rendit pas compte qu’il était le seul passager, durant une demi-heure, il monologua.

L’instant d’avant, à l’université, la chaîne des événements l’avaient perdu. L’instant d’après le crapaud retrouvait le corridor silencieux de l’appartement. Tout ce qu’il laissait en arrière, ses devoirs ses rêves sa volonté, ce qu’il aurait pu faire ce qui l’attendait, restèrent dans l’escalier. Il trouva les lieux vides, désertés, seul le couloir l’accueillait qui lui parut trop étroit. Tous les autres dehors vivaient d’une certaine manière, lui, à bout de force, titubait jusqu’à sa chambre. Là près du sommier sans plus rien faire, ses notes de cours allèrent s’étaler, il cessa de lutter contre ses craintes, les genoux lâchèrent tout à fait, il ne vit plus que le plafond sans être sûr de savoir s’il avait atterri sur le lit ou bien par terre.

Il gémit : « Mais qu’est-ce que j’ai fait. » Quelques secondes puis : « C’est loin en plus, le cap glacial. » Le reste fut un murmure incompréhensible.

Ce qu’il avait réussi à oublier tout ce temps avec tant de soin lui revint trop brutalement, lui rappela à quel point il était effrayé. Il suait. Refuser étrangement, à force de revenir comme l’action la plus évidente, lui paraissait de moins en moins possible. Les doutes, les peurs, la panique ne se bousculaient plus pour savoir ce qu’il devait faire, mais face à ce qu’il allait faire. Son regard tangua vers le long billet de bleu clair, à destination du cap glacial, un aller simple. Rien ne l’attendait là-bas qu’il connaisse, rien au bout du monde qu’il puisse désirer. Les souvenirs de l’université se bousculaient dans sa tête, les vitrines au rez-de-chaussée, et dans le bâtiment d’en face, le contact râpeux, et glacial, du mur dans cette fin de couloir contre lequel son dos s’était tout entier plaqué.

Grâce au temps écoulé par la porte, depuis la fenêtre, par grands rais que les arcs-en-ciel teintaient, le plafond cessa de lui tourner, il prit du recul. Il dit « j’irai », il répéta quelque chose de semblable qui ne le convainquit pas plus, ses préoccupations à force de s’éloigner libérèrent sa poitrine. Alors son ventre gargouilla du même bruit que de l’eau bouillonnante, ses craintes rejetés à la mémoire, pour plus tard, malgré un léger mal de crâne Bufo rejeta sa couverture, abandonna son lit et l’odeur de bois cendrée, pour la cuisine. Ce pas franchi plus rien, à cet instant et à cet instant seul, il le pensait, ne pouvait plus l’effrayer.

Venant de la cuisine un grondement l’inquiéta, il s’effraya devant le réfrigérateur entrouvert, les glaçons qui fondaient, une flaque sur les catelles. Sur le coup tous les graves problèmes qui pouvaient le poursuivre encore se figèrent, lui-même ne songea plus qu’aux gestes les plus triviaux. À peine la porte refermée accroupi sur le sol il se mettait en devoir d’éponger, il grommelait, imaginait la réaction de Luck. Malgré ses efforts de larges traces liquides restaient sur le plancher tranchant avec la propreté dans le reste de la pièce. Il fit le pari qu’elles sècheraient, revint au frigidaire tant pour constater les dommages que pour chercher de quoi faire son repas.

Quelques heures n’avaient pas suffi à réchauffer les aliments. Ses mains fouillèrent parmi les assiettes et les plats de restes recouverts, la glace gouttait toujours, le touchait parfois, il retira ses bras. Rien ne le tentait dans tout cela quand il remarqua deux grandes boîtes d’œufs. Il en tira deux de leur emballage cartonné, la main pleine, voulait en saisir un troisième, ses doigts glissèrent, la prudence l’emporta. Il les déposa près des plaques, fit chauffer, revint pour le beurre. Dans le bloc glacial, au fond, serré, se trouvait un paquet de petits points, des champignons de la forêt feuillue. Le crapaud s’en empara, resta songeur le paquet sur la paume, à le soupeser. Un bruit d’œuf cassé l’avertit de nettoyer pour la seconde fois.

En peu de temps le beurre crépita, les plaques se tachaient autour, une odeur encore ténue de brûlé monta vite couverte par le bruit de la ventilation. Il souffla, constata la trace du jaune d’œuf essuyé, les coquilles finirent dans le troisième bac. Alors éloigné de quelques pas Bufo composa le numéro de sa famille, écouta la sonnerie puis les voix familières, si lointaines dans le décalage de la communication, tandis qu’ils parlaient lui revenait sa ville natale. À trois reprises l’étudiant tenta d’expliquer la situation, pourquoi il risquait de sauter les cours intensifs comme la moitié de l’année, l’avantage d’être engagé dans un groupe de recherche. Enfin les encouragements fusèrent, le blanc d’œuf éclatait, il dut couper.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mars 20, 2010, 09:43:19 am
Fin de chapitre. Je passerai ensuite à un rythme de quatre pages.

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Beaucoup d’épices firent passer le mauvais goût de sa cuisine. L’humeur n’y était pas, les pensées ailleurs, entre deux points extrêmes de quelques seize mille kilomètres. Il nota l’heure, par la fenêtre le ciel clair, les quatre murs de la cuisine le serraient. Entre deux bouchées Bufo se leva pour ouvrir la porte-fenêtre, laisser l’air frais envahir la salle. À nouveau assis le silence le stupéfia, alors qu’il se forçait à vider son assiette, comme si l’activité de la ville s’arrêtait au seuil de l’appartement. L’assiette finit dans l’évier, il laissa l’eau couler dessus un peu plus songeur.

Quand il en eut fini avec son repas, l’air dans sa chambre lui sembla trop chargé, il aéra puis revint au balcon de la cuisine, s’appuya sur le garde-fou en fer, laissa son regard se perdre parmi les façades.

La cité universitaire s’étendait insouciante à peine troublée par les rires d’enfants. Au croisement de cinq rues étincelaient les surfaces vitrées du magasin où travaillait Luck, arrondi autour de sa fontaine de façon un peu ridicule, et par terrasses, qui fourmillait d’activité. Il essaya de deviner presque à l’angle du mur, là-bas sur les pentes, l’école où devaient se trouver les deux plus jeunes colocataires. La vue coulait à chaque fois jusque sur le centre, par tous les espaces verts, les grands parcs qui ponctuaient la cité, à la vue des grandes fontaines des bâtiments publics celles-ci lui arrachèrent un soupir. Une envie nouvelle, trop imprécise, le brûlait d’errer au hasard dans cette ville, qu’il réprima.

Il chercha en se penchant les bâtiments de l’université, cachés par l’angle de l’immeuble, il les imagina mêlés aux autres rues, méconnaissables. La bibliothèque là-bas lui aurait permis de sortir mais la bibliothèque était un autre enfermement, égal au cloître de sa chambre, au téléviseur du salon. Il chassait les idées en vain, elles revenaient, le besoin d’abandonner toute mesure, le besoin, il n’aurait pas su dire, de vivre chaque instant tant qu’il le pouvait encore. L’envie s’ancra en lui trop obsédante. Ses doigts se serrèrent sur la barrière, prêts à l’enjamber, il se sentit faire le geste, passer par-dessus le vide, se jeter jusqu’au sol, partir errer dans la ville, il se sentait entraîné, lâcha.

Le téléphone vibra seul dans la chambre. Personne n’était là pour répondre. À force de le consulter Bufo l’avait oublié sur le lit. Un message s’afficha en attente, venant de Rye, qui prévenait de ne pas l’attendre. Par les fenêtres le milieu d’après-midi lançait tous ses feux, des lames d’humidité scintillaient dans l’air, par les rues les enfants couraient, les véhicules passaient en bourdonnant. Bientôt le ciel tira vers des teintes plus douces, le temps se rafraîchit. Un second message annonça qu’elle rentrait. Dans la chambre la fenêtre ouverte avait laissé des gouttes d’eau se former sur le drap tiré. La porte était fermée, dessus les ombres couraient à la mesure du temps, quand elles couvrirent la serrure quelques longs coups toquèrent et la voix de la gazelle appela.

Personne dans la chambre ne répondit. Elle n’avait pas appelé fort aussi, se rapprochant du battant, elle appela encore puis ouvrit. Tout comme la porte d’entrée, celle-ci n’était pas verrouillée. La clé s’y trouvait encore. Elle découvrit les notes étalées à terre, le désordre du lit et la fenêtre grande ouverte. « Je suis là » dit le crapaud après avoir rouvert la porte du salon. Il avait passé toute la journée effondré dans un coin du canapé, à regarder des documentaires. Ses yeux s’étaient un peu rougis de fatigue. Rye après quelques reproches se fit raconter les événements de la matinée. Il résuma tout sur un ton détaché, presque anodin, qui lui fit douter de la réaction à adopter.

Cependant il lui demandait : « Et toi ? »

« Tu ne vas pas refuser ? »

Un léger trouble entre eux les gêna, vite éclipsé, ils échangèrent encore quelques mots après quoi la gazelle dut s’éclipser dans sa chambre, il lui fallait se changer. Bufo avait remarqué, et senti la forte sueur qui se dégageait d’elle, sur son pelage, ses épaules, ses bras. La fatigue de cette journée lui fit baisser les yeux, il retourna à son émission, écouta distrait quelque théorie vulgarisée. Le poing qui le rongeait au ventre n’était plus dû au billet de train mais à un autre inconnu plus proche, pour lequel il ne se sentait pas concerné.

De grands cris à la fin de l’émission éclatèrent depuis le corridor, il allait se lever quand la jeune loutre lui roula dessus décidée à lui parler de tout ce qu’elle avait en tête. Dans la foule de paroles il crut comprendre que Rye l’avait mise au courant, d’où il conclut que toute la colocation savait. Pearl avait été chassée de sa classe en l’apprenant, non pour son cri mais pour avoir gardé son téléphone allumé. Elle prit bien la peine de le préciser, ensuite, s’approchant d’un pas en équilibre sur la pointe de ses pieds, la souris demanda s’il ne pouvait pas rester. Elle usa d’un ton suppliant, assez pour ébranler Bufo dans ses convictions. Mais déjà Juicy : « Tu vas te transformer en bonmob de glace ? » Et elle lui tâtait le bras avec sa règle d’école.

Au dîner toutes les discussions convergèrent vers ce seul sujet et lui, en bout de table, une fois de plus devait expliquer ce qu’il savait, répétait qu’il avait accepté en toute conscience, que c’était une chance à prendre, mille raisons agglutinées sur la seule raison qu’il n’en avait pas de refuser. « Mh… » fit seulement son voisin. Le scorpion, tout à fait étranger à l’ambiance, avait lancé son onomatopée les yeux rivés sur son assiette, même quand Bufo lui demanda son avis il ne réagit pas plus. En face, prise par sa mauvaise humeur, la louve de cendre mangeait également en silence. Elle écoutait mais refusait de prendre part à la discussion, cela suffisait, pour le crapaud, il comprit qu’elle désapprouvait.

Du moins il croyait le comprendre.

Quand le repas fut fini et que Coal laissant tout derrière lui se renferma dans sa chambre, Juicy avait aussitôt bondi et emporté la gazelle avec elle, tout l’appartement pouvait entendre la loutre parler d’habits chauds de moufles et de bonnets, de skis et de raquettes à neige. Pearl jouait avec sa serviette, avec ses fins doigts à peine gênée par ses gants elle l’avait pliée de telle manière qu’une fois reposée celle-ci ressemblait à une grosse araignée. Resté avec elle, tandis que Luck débarrassait, le crapaud rassembla son courage pour lui demander, un peu trop tard, sans grande assurance, si elle avait observé la nuit l’apparition de chants ou de lumières bleutées. Elle baissa les oreilles tristes de ne pas pouvoir le renseigner.

« Tu seras parti longtemps ? » Il la vit qui touchait ses deux index dans un geste un peu nerveux, qui ne lui convenait pas. Il répondait, la vaisselle s’entrechoquait dans l’évier, il pensa au jaune d’œuf, au réfrigérateur entrouvert. Alors en sorte d’aveux il dit à Pearl combien lui manquait le goût des champignons de sa forêt natale. Elle le traita de bête, pas méchamment, puis s’excusa parce que ses devoirs l’attendaient.

Lui, il n’aurait pas de devoirs. Field, il pouvait à présent l’appeler ainsi, le professeur Frédéric s’était montré assez clair sur ce point. Oubliant Shell, oubliant son camarade qui l’attendrait, il songea à ne pas se lever le lendemain, profiter des jours qui lui restaient d’ici au départ. Une main serrée sur son bras le tira de sa rêverie, la table débarrassée, Luck le fit sortir en un rien de temps, referma derrière, le laissa soupirer de son côté dans le corridor. Il n’arrivait pas à lui en vouloir, pas ce soir, pour bien des raisons.

Quand la nuit les surprit ils étaient cinq autour du jeu de société, Juicy boudait d’avoir été éliminée, la louve fit signe qu’il était tard. Dans leur dos tournaient au hasard les musiques de la loutre. Ils retournèrent chacun à leur chambre, le crapaud s’attardait pour ranger le plateau et les dés, la jeune écolière le poussa dehors à grands cris. Pearl l’attendait dans le corridor. Elle le tira dans un coin et, chuchotant, lui proposa une escapade nocturne, sur l’instant, s’il voulait la suivre. « Maintenant ? » Elle hocha la tête, ils n’auraient sans doute plus d’autre occasion. La porte d’entrée se referma sur eux.

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Journal :
Mon mode d’écriture avoue ici ses limites. Il a fallu plusieurs réécritures, à partir du point où Field lui donne le billet. Je suis inquiet pour mes descriptions et je me rends compte que sans une lecture attentive, le survol des événements rend l’histoire très vite confuse. Un passage a été supprimé, où Bufo errait dans une bibliothèque à la recherche de Rye.
La scène avec Pearl a été totalement improvisée, sans grande raison d’être. Il devait juste s’agir d’une transition du bus à l’appartement. Elle devait revenir sur l’idée de donner sa chambre à Bufo, propos qui n’avait plus sa place.
Shell, avant de recevoir son nom, devait apparaître dans le bus et Rye devait regretter cette compagnie qui la séparait de Bufo. À cause de la blague improvisée du cartable cette rencontre a été repoussée à la fontaine et, finalement, c’est mieux ainsi. Ce devait être un étudiant peu sûr de lui, timide, probablement un mouton. Mais le geste des lunettes en a finalement fait le gars cool dont Bufo avait grand besoin.
La plus grande difficulté a été de motiver la fin du chapitre. Le repas a été ajouté dans ce but, et réécrit. Il était prévu que Rye le rappelle, j’ai développé là-dessus. Un passage où Rye est au parc a été effacé, je préfère faire planer une inconnue.
L’escapade nocturne, qui conclut le chapitre, est rendue nécessaire pour rendre Pearl… intéressante… et pour motiver le retour de cette nuit des Chao. C’est un épisode que je ne traiterai pas mais qui reviendra en filigrane.
Une autre scène, qui date déjà du chapitre deux, avec Juicy a été abandonnée et renvoyée aux chapitres sept ou huit.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mars 27, 2010, 06:32:02 am
J'ai achevé l'épisode sept, rien de neuf d'ici juin. Le postage devrait décaler doucement vers dimanche. Quatre pages comme prévu.

Pour son premier jour de cours Bufo reçoit un billet simple en Holoska, formidable.

The Chao's
Theory

Épisode 4 :

Un coup de feu avait fait bondir son cœur, l’avait tiré à la frontière de la conscience, dans l’obscurité de sa chambre les rideaux ondulaient et sur le plancher en une longue traîne l’humidité offrait quelques lueurs, il avait voulu soulever la tête, ou un bras, ou un membre, le drap lui avait trop pesé, ses paupières se refermaient sur le songe. Bientôt la chaleur matinale vint le bercer, peu à peu les entraves du sommeil se dénouèrent, il laissa monter par la fenêtre les premiers chants d’oiseaux suivis des premiers véhicules. Le drap pendait à moitié sur le sol. Emporté par l’indolence des derniers instants son bras allait de droite à gauche, pendait dans l’air sans force. Il se frottait les jambes, cherchait le sommeil enfui au fond de son oreiller, tandis qu’une pâleur légère envahissait la pièce, son bras continuait de bercer, il cherchait un dernier espace où faire durer la veille.

Son corps bascula sur la gauche. De ce côté obscur l’odeur de bois s’imprégnait plus forte, un peu amère, la tête s’enfonçait en quête d’un second sommeil. Sur ses membres contre les pustules durcis coulaient des gouttes de sueur, le matelas était humide, il devinait à peine son corps entre des filets de l’aube naissante, les pieds à l’abri sous le drap, froissés dans le tissu, ses paupières tremblaient pour rester closes. Le bras se balançait toujours de gauche à droite, le matin paisible avançait quoi qu’il fasse. La peau blanche, calleuse, luisait un peu sous les premiers rayons, rendait des éclats froids. Il se souvint de son billet pour l’Holoska. Le corps bascula à droite et alors le bras entraîné dans le mouvement alla frapper dans le cadre du lit.

Bufo se réveilla dans un cri de douleur. Il se mordit la lèvre pour ne pas gémir, voulut saisir son bras inerte mais une décharge souffrante l’arrêta. La peau bleuissait, au lieu de s’atténuer la sensation de brûlure s’intensifiait. Dans la pénombre il n’arriva pas à juger, chercha l’interrupteur, la lumière crue éclaira la pièce. À l’endroit où le bras avait frappé le cadre du lit s’était enfoncé, une fine fêlure en avait tiré quelques fragments. Cependant le bras perdait sa torpeur, il put le soulever, bouger les doigts, de son autre main il tâta la plaie. Sous l’ecchymose qui gonflait affleurait la forme dure de l’os.

Devant le miroir de la salle de bains l’eau glacée coulait sur la plaie, la situation lui parut triviale, presque drôle. Le crapaud en profita pour se mouiller le visage, sa tête bourdonnait encore il découvrait le jour nouveau, malgré la douleur, l’envie le prit de retourner dormir. Dans sa précipitation Bufo avait oublié de revêtir ses gants.

La chambre de Coal s’ouvrit dans un grincement. Le scorpion saisissant l’encadrement d’une main s’y laissa suspendre en guise d’étirement puis le visage encore embrumé par le sommeil, de son air morne, il se rendit dans la cuisine. Sa queue atrophiée pendait au sol, disparut avec lui. Dans les yeux du crapaud les pupilles d’un jaune de braise s’agrandirent, dans le couloir, sans bouger, il attendit crispé que se produise la suite. Le scorpion devait ouvrir le réfrigérateur, il y fouillait, en même temps d’autres bruits sortaient de la cuisine, une série de pas excédés et bientôt le scorpion passa tête la première pour s’étaler dans le corridor. La patte féminine de Luck claqua derrière, une clé tourna.

Le crapaud s’approcha : « Ça va aller ? »

Tant de bruit avait dû réveiller les autres locataires mais soit qu’elles étaient habituées, soit qu’elles ne voulaient pas s’en mêler, aucune ne réagit. Dans le silence les deux mâles de l’appartement partageaient la première heure de cette fin de semaine. Le scorpion se releva, massa sa nuque, s’épousseta les bras l’air lâche, le corps amolli. Sur sa peau rougie les marques d’une nuit blanche étaient visibles. Son regard s’attarda sur la blessure du crapaud, après quoi d’un geste oublieux il lui souhaita une bonne nuit, s’en retourna dans sa chambre. Par la porte entrouverte Bufo l’entendit allumer sa console, la lumière de l’écran irradiait, il entendit les sons criards et ne sut pas s’il devait le plaindre ou l’envier.

D’abord le crapaud alla mettre des gants. Ensuite retourné dans le corridor une idée incertaine le poussa à suivre, il poussa la porte, se glissa dans la pièce, n’y trouva pas même la place pour étendre les bras. Coal s’était couché sur son matelas à nu qui débordait contre les murs. Des odeurs de vieux emballages et de boisson se mêlaient au grésillement du téléviseur. Le scorpion sans tourner la tête lui tendit une manette. Quand enfin l’aube s’imposa tout à fait, l’un couché, l’autre resté debout, ils jouaient encore, ne s’étaient même pas aperçus quand la louve de cendre se rendit à sa toilette. Grisés tous deux d’insouciance ils enchaînaient les combos, pour un temps, oubliaient le monde.

Après la louve Rye à son tour les aperçut qui jouaient à l’étroit. La gazelle décoiffée par sa nuit ramassait sa chevelure en gerbe, une serviette à l’épaule elle allait prendre sa douche quand cette porte entrouverte l’attira. En la poussant elle tomba nez-à-nez avec Bufo, tout près, lui troublé s’écarta, montra leur jeu en cours. Un grognement de Coal le rappela à sa partie, il regarda la gazelle s’éloigner avant de reprendre. Ses dents se serraient encore de temps en temps sous la morsure, le bras toujours douloureux. Le tas de pixels qui le représentait à l’écran venait de perdre une vie.

Il abandonna peu après poussé par le jeun, laissa le scorpion à son petit écran, quand il se retrouva dans le corridor ses yeux le piquèrent. Sa surprise fut grande de découvrir l’appartement plein d’animation, la lumière venait de partout, un monde s’était écoulé dans son dos qui se découvrait à l’instant. Seule la porte du salon fermée encore conservait quelque chose de la torpeur. À la cuisine Luck débarrassait sa propre assiette, le visage sombre, par gestes brusques, elle rongeait sa rancune du matin comme un chien son os. Les cheveux en cascade, teints de noir, creusaient son dos, elle gardait sa queue rêche presque au sol. Ils n’échangèrent qu’un mot, lui intimidé et ne voulant pas l’admettre alla manger à l’écart.
Elle avait dû lui jeter un coup d’œil furtif, sans qu’il le note. Laissant là sa vaisselle la louve partit d’un pas sec dans le corridor, il l’entendit ouvrir l’armoire d’entrée, la vit revenir avec une trousse de soins. Ses protestations moururent assez vite dans son goitre, la louve se baissant sur son bras pommadait déjà l’ecchymose. Il sentit la brûlure se raviver. « Tu es blessé ? » Ces mots de Rye, qui se voulaient inquiets, sonnèrent plus pour Bufo comme un reproche. L’étudiante les rejoignit à la table, à son tour s’assit et demanda ce qui s’était passé. Avant qu’il ne réponde la louve serra la compresse d’un coup sec, le faisant crier, puis elle quitta la pièce.

Il resta une seconde le regard vague du côté du corridor. Ensuite à la gazelle : « Elle est vraiment impossible ! » Elle de son côté se contenta de rire, un peu, sous main. Elle se fit expliquer l’incident du matin.

Depuis la veille Juicy et Pearl s’étaient enfermées dans le salon et devant le portable se partageant le casque à microphone elles avaient suivi une soirée à laquelle participait Pupil. Une excitation dès le départ les avait saisies toutes deux si bien que se relayant toute la nuit, jusque tard le matin, le temps avait perdu de son sens, une véritable aventure leur avait servi de sommeil, qui s’étirait même après sa fin. La loutre avait retenu jusque là toute la tension dans ses bras serrés contre la poitrine, elle se trémoussait, électrique : « Je veux pas que ça se termine ! » Son amie recroquevillée près du portable s’était endormie depuis longtemps. Elle lui glissa dessus la couverture et par les fenêtres, le soleil l’avertit de l’heure avancée, l’écolière trouva dans cette matinée une nouvelle raison de ne pas fermer l’œil.

Son téléphone vibra. Elle se jeta dessus, retint un cri de joie et bondit jusqu’aux fenêtres au bout du salon ouvrit, rejoignit le balcon. En contrebas dans le carré d’herbe son ami l’attendait. Elle lui fit un grand geste puis « Shard va te voir ! » Lui s’en fichait, il fit signe de venir, Juicy avisa la petite souris endormie près du portable éteint, elle courut déverrouiller la porte, passa en coup de vent dans le couloir, eux à la cuisine n’eurent que le temps de la saluer. Rye lança : « Bufo s’est blessé ! » Elle était déjà dans les escaliers, lança fort tout en courant : « Je suis content pour lui ! » Après quoi la jeune loutre se trouva dans la rue, son ami l’attendait, ils roulèrent dans l’herbe en riant.

Après son passage Pearl pleine de fatigue, d’avoir tant veillé, les rejoignit à la cuisine. Elle traînait avec elle la couverture, n’en avait pas conscience, la remarque l’étonna. Même épuisée elle trouva la force de plaindre Bufo, d’un petit air malheureux, demanda ce qu’elle pouvait faire. Ils la voyaient qui ne tenait debout que par la fragilité de ses jambes, en équilibre sur un fil invisible, ses mains glissaient constamment sous les cils de ses paupières. Elle demanda encore, d’une voix effacée, s’il était allé voir mademoiselle Nathalie, la gérante, à propos de son départ. Rye attendrie raccompagna l’écolière à sa chambre. Bufo rejoignit la sienne avec l’impression qu’une journée entière s’était écoulée depuis son réveil. Il se laissa tomber sur le lit, sentit la sueur imprégnée dans le matelas, gelée.

Le temps passant le détachait toujours plus, à mesure qu’approchait le jour de son départ pour l’Holoska, de la cité universitaire. Alors qu’il discernait seulement toute une vie seconde que les seules façades blanches de la ville n’avaient pas suffi à connaître ce voyage, qui pouvait durer un jour, qui pouvait durer six mois, jetait l’incertitude sur son retard, sur cet environnement pourtant familier, une distance infranchissable. Lui qui se sentait à sa place, ici, il ne voulait pas tout perdre.

Une clameur monta de la cuisine où Luck était retournée terminer sa vaisselle avant de partir à son travail. Il avait oublié que, même en fin de semaine, la louve travaillait encore. Il avait oublié, depuis deux jours, que d’autres avaient des obligations. Elle se révoltait. « Que je l’emmène ?! » Devinant la raison Bufo se leva, alla les rejoindre. La gazelle bras croisés pesait de tout son calme pour persuader la louve, pour les habits chauds et pour aller voir au moins un pharmacien. C’était le dernier jour pour se rendre au magasin, personne mieux qu’elle ne pouvait l’y accompagner. Elle-même avait ses obligations. Leurs deux regards se croisèrent, la louve détourna la tête.

Une poignée de minutes plus tard l’un et l’autre se suivaient à quelques mètres de distance. Il aurait préféré aller seul, n’avait accepté que pour éviter d’autres explications. Devant lui parfois séparée par un passant la chevelure noire ondulait masquant presque ses épaules, elle allait si vite qu’il lui fallait parfois courir pour combler l’écart. Ils se retrouvèrent à attendre devant un feu, malgré l’absence de circulation. Ses tentatives de parler se heurtaient au silence de la louve. En pleine rue son pelage de cendre s’éclaircissait, l’humidité dessus lui donnait des éclats poudreux. Il n’arrivait jamais à la rattraper, derrière elle, s’essoufflait.

Depuis la rue piétonne, large, encombrée d’arbres, s’ouvrait directement la fontaine de la grande surface, avec tout autour les portes d’entrées, les vitrines, au-dessus les terrasses à ciel ouvert. Elle continua jusqu’au croisement des cinq rues, où se trouvait le hall, entra là suivi de peu par le crapaud au souffle court, qui se tenait les genoux. La foule qui se pressait aux portes le bousculait, il s’écarta, leva la tête. Les cinq ou six étages s’ouvraient en balcons aériens, couverts de la première activité du matin, des fontaines un peu partout côtoyaient les bandes de tapis sinueuses. Le temps de se remettre de ses impressions, Bufo se rendit compte qu’il était seul. Elle était déjà aux escaliers, aux premières marches.
Il se précipita à sa suite, arrivé au premier étage lui lança « Eh, attends ! » La louve s’arrêta en serrant les poings. Il la rejoignit, la vit ravaler les mots dans sa gorge. Le supermarché s’étendait devant eux avec ses alignements de caisses, Bufo remarqua quelques vendeuses qui les saluaient. L’une plus hardie alla à leur rencontre.

« Mais quelle surprise, Luck, tu ne nous avais pas dit ! »

Cette parole trop jouée, sur un ton trop vif, respirait la plaisanterie. Pour toute réponse la louve repoussa Bufo de la main, le planta là et dans un grognement passa dans les rayons pour y disparaître. Après elle le jeune singe qui tenait le stand des poissons, qui avait attendu son arrivée, lui enchaîna le pas. Il jeta à ce crapaud un regard mêlé de curiosité et de méfiance que ce dernier ne sut pas déchiffrer. La hase ses mains perdues dans ses oreilles demandait du même ton joué quelle était sa relation avec leur collègue. Il comprit, s’il en était encore besoin, ce qui avait pu tant l’agacer dans sa présence, s’expliqua du mieux qu’il put, montra sa blessure, demanda où trouver la pharmacie, n’ayant rien compris aux directives, s’en alla au hasard explorer le magasin.

Après son départ la vendeuse retourna dans les allées jusqu’aux rayons surgelés où le singe à son étalage, avec deux collègues, soupirait. Il ne cachait rien d’un amour dont ils ne savaient pas s’il était simulé ou réel. Ils comptaient attendre qu’elle ressorte pour lui parler mais la hase, trop impatience d’échanger quelques mots avec elle, décida d’aller la trouver sur l’instant.

Un trajet au plus court par l’accès du personnel la mena jusqu’aux lourdes portes de la chambre froide. Tout de suite son poil se souleva tremblant au changement de température, elle se frotta les bras, crut que ses dents et son museau gelaient. Il fallait le tempérament de Luck pour supporter ces conditions. Elle avait revêtu l’uniforme du magasin et, entre ses quartiers de vente, reprenait l’inventaire. Ses gants bandés jusqu’aux coudes contrastaient avec la tenue, pourtant de couleurs proches. Ils étaient d’une mode trop ancienne pour que sa collègue s’en souvienne.

Elle alla s’accrocher à son épaule à la manière des écolières, soupira pour la faire parler, insista pour tout savoir de cet inconnu qu’elle ramenait dans l’antre secret de son travail. La louve sur la défensive ne donnait que des réponses lapidaires. Quand elle se décida à redevenir sérieuse, enfin : « Il est haïssable. » Ces mots la surprirent, l’envie lui vint de défendre ce crapaud trop poli, un peu simplet. Le froid l’engourdissait, entre deux remarques elle vit son haleine lui échapper. Luck décrochait sans grande attention, elle avait réussi à changer le sujet.

Alors, pour plaisanter : « Tu crois que lui et moi… » Tandis que tombait un quartier de viande.
Luck donna dedans plusieurs coups de poing. Elle faisait cela, parfois, avant d’envoyer la pièce à dégeler. Cette fois il sembla que les coups donnés lui avaient fait mal. Elle regardait son poing encore serré, l’air ailleurs. Un petit frisson passa dans la nuque de sa collègue, au souvenir de cette légende. Les premiers jours où elle les avait rejoints, la louve de cendre s’était attirée la réputation de manger la viande congelée à grands coups de mâchoires. Il s’agissait de son caractère mais, en la voyant ainsi, la hase se demanda si l’histoire n’était pas plus littérale.

Le froid l’avait vaincue, elle allait quitter la chambre froide. En partant il lui fallut quand même dire le fond de sa pensée. D’une voix plus faible, sérieuse : « Va le rejoindre. » Elle laissa Luck donner d’autres coups de poing.

Un énième plan l’avait fait se diriger vers l’animalerie puis, un peu plus loin, redescendant d’un étage Bufo s’était retrouvé face au jardin de chao. Il se demanda à nouveau ce qui justifiait ses efforts, à tout hasard se renseigna auprès du gérant qui le renvoya dans l’aile opposée du magasin. L’épuisement des grands jours lançait ses tempes, il se tint la tête en quête d’un banc où s’asseoir. Dans son dos les quelques chao jouaient ensemble, ils lançaient de petits cris brefs et se giclaient avec l’eau de la fontaine. L’un d’eux se détachant du groupe alla jusqu’au crapaud, passa à sa gauche alors qu’il tournait la tête à droite, passa à sa droite quand il tourna la tête à gauche, resta interdit lorsque le crapaud s’en alla.

C’était Flak.

À défaut de trouver la pharmacie son errance le conduisit jusqu’à un premier magasin de vêtements. La collection d’été s’étalait au grand complet, il entra, se renseigna pour des habits chauds. Le vendeur le regarda sans bien comprendre. Il ne venait pas faire un cadeau à son amie, c’était pour lui. « C’est… un magasin féminin… » fit remarquer le vendeur. Bufo quitta les lieux le visage cramoisi. Il eut l’envie facile de retourner à la surface où travaillait Luck mais sa conscience, très vite, l’en dissuada. Alors descendant d’un nouvel étage la foule se faisait de ce côté moins dense, les vitrines affichaient encore des vêtements, il tenta une fois de plus sa chance.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Avril 04, 2010, 07:36:53 am
J'avais quasiment oublié cette fic'...

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Il ne fut pas surpris d’apprendre qu’en fin d’été trouver de véritables habits chauds tenait de la gageure. L’Holoska, après tout, se trouvait à cinq ou huit mille kilomètres. Sa meilleure option restait d’acheter les vêtements au premier arrêt, avant de prendre le régional, quitte à manquer sa correspondance. Déchargé de cette première tâche il considérait d’abandonner la seconde, sa blessure ne le faisait plus tant souffrir, une semaine suffirait à la faire disparaître. Aussi se dirigeait-il du côté du hall, sans grand but pour le reste de la journée. Dans l’escalier bloqué par la foule il écouta, distrait, l’enfant assis à la fontaine jouer de la flûte.

Un bras familier se glissa à son bras, la hase avait réussi à le retrouver et le tirant en arrière le ramenait à l’étage. Elle continuait avec ce ton enjoué, trop vif, plein de gestes démesurés pour l’obliger à la suivre entre les vitrines, l’employée savait où trouver ce qu’il cherchait. Il l’entendait rire sous barbe, ne s’en inquiétait pas, se demandait seulement pourquoi elle n’avait pas lâché son bras. Sur leur route se présenta un caducée qui aurait pu être une pharmacie, ils ne s’arrêtèrent pas. D’un pas pressé la hase lui faisait traverser presque tout le magasin, montait presque tous les étages.

Presque au fond de la seconde aile se trouvait une grande chute d’eau plongeant dans un bassin profond le long de cinq étages. Les embruns étaient tels que la foule se tenait à distance, le bruit couvrait les conversations. Ils allaient dans cette direction, ils arrivaient au point où la chute prenait sa source, là où le sol se couvrait d’éclaboussures. À son mouvement de recul l’employée le tira, le mena jusqu’au garde-fou. La vue plongeante le fit déglutir. « Beau coin pour les amoureux n’est-ce pas ? » Bufo nota qu’il n’y avait pas de pharmacie. Il se retournait quand la hase le poussa par-dessus la rambarde.

Au moment de chuter le crapaud tenta de se rattraper la barrière, y parvint mais de son bras blessé. La plaie le fit hurler, il lâcha et s’effondra dans le bassin. La chute le fit plonger presque au fond, près des coraux qui couvraient la surface de pierre, que ses doigts auraient pu toucher. Parmi les remous qui agitaient le fonds il y en eut pour le repousser à la surface, il émergea le souffle court, et trempe, sans y croire. La hase lui fit signe depuis le cinquième étage, un téléphone en main. Il n’essayait plus de comprendre, un peu perdu, cherchait à rejoindre le bord où les remous le poussaient.

Une fois au bord, une main se tendit.

Il attrapa cette main tendue, se laissa tirer hors de l’eau, une fois debout toussa encore, se tapa la poitrine. Son bras le brûlait intégralement. « On dirait un de ces jours » lui fit remarquer Shell, à quoi le crapaud haussa les épaules. Son camarade de classe avait pris le temps de replier et ranger ses lunettes avant de venir le secourir. Il se souvint n’être pas allé en classe, le second jour, sut que la tortue avait dû l’y attendre, ne sut pas trop quoi dire. Cinq étages plus haut l’employée exigeait qu’on remette le crapaud dans le bassin. Les passants la regardaient sans s’arrêter. « Tu viens prendre un verre ? » Il voulut accepter mais, dans son état, avant tout il lui fallait trouver de quoi se sécher. Aussi, son bras le lançait atrocement. Son camarade lui reprocha de se chercher des excuses, ils partirent tous deux pour la pharmacie laissant l’employée déplorer l’échec de son plan.

Elle reprit son téléphone pour avertir ses collègues de la situation, apprit que Luck était déjà partie. Il ne lui en fallut pas plus pour se retourner. La louve de cendre, dans son dos, serrait les crocs. Elle prit le temps d’écouter les explications, soupira, étouffa une réaction trop violente. Du doigt, elle poussa la hase et le regarda plonger à son tour dans le bassin. Cela ne la fit même pas sourire. La louve se mordit un doigt, au travers du gant, puis d’un pas sec repartit.

Plutôt qu’une pharmacie Bufo se crut dans une brocante. Il laissait le vieux gérant remplacer sa compresse, de son côté regardait les étagères pleines de pots, de vases qui côtoyaient les emballages plus modernes. Shell causait au comptoir avec la fille du vieillard, de façon informelle, il se renseignait sur la dingue qui avait poussé son ami depuis cinq étages. Elle se cachait le visage, montrait ainsi encore plus vivement son trouble, s’embrouillait dans ses réponses. Le vieux gérant leva les yeux au ciel, une seconde, avant d’achever ses soins. Il laissa son jeune client se redresser.

Cela fait le scorpion trouva bon de demander : « Est-ce Coal qui t’as soigné ? » Et satisfait de la réponse, un sourire sous sa moustache, il retourna à son comptoir. Sans le temps qui l’avait assombrie la peau du pharmacien aurait été d’un rouge plus vif.

Ils ressortirent animés d’une discussion nouvelle sur le second cours du professeur Field, que Bufo avait de plus en plus de mal à appeler Frédéric. Leurs propos les ramenaient à la terrasse où la tortue avait laissé son verre, ils allaient d’un pas peu pressé, jetaient un œil aux vitrines. Il devait toujours lui expliquer la raison de son absence, le voyage qu’il avait accepté de faire, son engagement, il attendrait d’être assis pour commencer. En même temps il n’arrivait pas bien à cerner Shell, c’était plus que de la camaraderie, tout à la fois il le trouvait toujours brusque et détaché, une personne trop étrangère avec laquelle il ne partageait rien de commun sinon un cours quelconque, qu’il ne suivait plus déjà.

Plus loin un attroupement compact les obligea à se détourner. La foule s’était réunie devant les écrans géants qui diffusaient l’actualité. Alors qu’ils approchaient les personnes présentes commencèrent à se disperser, les murmures puis le flot de conversations couvrit le son des téléviseurs. La tortue demanda ce qui se passait, écouta le récit du combat, le héros planétaire avait encore sauvé la situation. « Ces militaires, quels incapables ! » Lança une hérissonne l’air irritée par un mauvais spectacle. Quand la masse se fut suffisamment dispersée les deux étudiants se glissèrent jusqu’aux écrans pour écouter le présentateur résumer les faits et passer quelques images de l’événement d’ores et déjà passé.

« Ça ne te donne pas envie d’aller te battre ça ? » Demanda Shell.

« Non. »

La tortue lui tapa dans le dos jovial, aussi fort qu’une tortue pouvait le supporter avec sa carapace. Ils devaient toujours boire ce verre, avant d’avoir fait trois pas une voix stridente, extraordinairement aiguë perça la distance, la loutre se jeta sur Bufo sans pouvoir s’arrêter, ils tombèrent tous les deux l’un sur l’autre et Juicy sans même y songer : « Je t’ai cherché partout ! » Elle se sentit soulevée au collet, la tortue reposa l’élève survoltée sur le côté avant d’aider son camarade à se mettre debout. Les présentations faites elle savait où trouver des vêtements, il faudrait faire des essayages à cette perspective la loutre sautait sur place, Shell les laissa avec la promesse que la prochaine fois, ce verre, ils l’auraient.

Arrivés devant la place l’étalage de vêtements sautait aux yeux, Bufo se demanda comment il ne l’avait pas encore remarqué. La loutre le tirait du bras pour le faire avancer, soudain se redressa, fit de grands gestes au travers de la foule pour attirer l’attention. Là-bas Luck la remarqua, les vit tous les deux à l’entrée de la surface. Une seconde la louve hésita, en voyant qu’il allait bien, pour repartir. Sa collègue avec elle l’encouragea à y aller l’air fourbe puis s’éclipsa. Un soupir la décida, la foule s’ouvrit jusqu’à eux, elle grogna en les rejoignant, jeta un regard sans conviction au magasin, aux vêtements étalés là, qui les attendaient.

Sans l’insistance de Juicy l’achat se serait conclu dans la minute. Elle fit toute une scène pour qu’il entre dans la cabine, tandis que la louve patientait dans un coin, elle fouillait déjà pour trouver d’autres habits à essayer. Bufo ressortit vêtu comme un grizzli, presque un mammouth. Il suait depuis l’instant où la veste l’avait recouvert. Mais la loutre fit la moue et Luck, de son côté, secoua la tête. La responsable du magasin se prenait au jeu. Il constata une pile de vêtements qui l’attendaient.

Près de deux heures plus tard la tête lui tournait, il n’en pouvait plus de refermer et de rouvrir ces rideaux, entre deux essayages il lui fallait s’asseoir, une place sur le banc l’attendait, près de la veste doublée à capuche, de la longue écharpe en laine, le bonnet tiret et large, jusqu’au pantalon aux bas et aux chaussettes qu’ils avaient acheté depuis longtemps. Juicy léchait sa glace, en main une autre chemise à essayer, il décida de sauter sur la première excuse venue pour y mettre fin. La louve de cendre, la main sur les yeux, respira enfin quand ils purent s’en aller. « Vous êtes pas drôles ! » Sur ces mots l’écolière retourna courir dans les couloirs, sans les attendre, alla se confondre aux passants.

Il s’attendait à chaque instant que Luck de même retourne à son travail. Elle avait dû l’oublier ou à peu près, côte-à-côte sans destination le hasard des vitrines et des espaces dirigeaient leurs pas, ils se hasardaient en direction du hall, à une aile de distance, lui ne sachant pas où elle voulait se rendre, elle ne se rendant nulle part.

Alors, peut-être pour obtenir une réaction, il se décida à remonter jusqu’au plus haut étage, s’engagea jusqu’au fond de l’aile, jusqu’au sommet de la chute d’eau. Quand ils en approchèrent seulement la louve sembla se réveiller, l’humidité augmentant hérissa son poil, elle ralentit le pas, retrouva son air sombre. Le besoin de savoir le poussa jusqu’au bout, le crapaud s’accouda à la rambarde, avec un mauvais frisson observa le bassin, bientôt rejoint, ils restèrent là une ou deux minutes. Alors la question tomba, pourquoi elle restait, qui resta sans réponse. Ce silence était celui qu’il connaissait bien, comprenant que rien n’avait changé le crapaud ressentit la même hostilité, il abandonna la vue pour le hall.

Quand ils s’approchèrent de la surface où elle travaillait Luck se sépara de lui aussi simplement qu’elle était restée jusqu’alors, sans un mot ni un regard. À son tour le crapaud la suivit, à plus de distance, dans l’espoir de rencontrer un collègue qui pourrait lui répondre. La hase le trouva au détour d’une allée, l’employée qui l’avait jeté dans le bassin le salua comme un ami de toujours. « Alors, raconte ! » Elle sembla déçue du résultat mais, un doigt sur les lèvres, le remercia d’avoir libéré leur collègue de son travail, même pour un temps, de la trouver trop sérieuse, trop dépendante de sa chambre froide. S’il fallait jeter des gens de cinq étages pour la faire sortir un peu, elle recommencerait.

Pour elle la question ne se posait pas. « Elle te hait. » L’employé au poisson trouvant qu’ils disaient du mal d’elle s’approcha pour la défendre, rappela son bon fond. Ensuite seulement, rassuré, il voulut bien admettre un léger changement. Elle qui ne demandait jamais rien, dernièrement, il essayait de se rappeler, « elle avait demandé quoi, des champignons ? » Ils se séparèrent sur ces mots, chacun de son côté, lui pour une destination qui résolvait toutes les questions en les rendant futiles. Il se demanda ce que faisait Rye, lui envoya un message, à tout hasard, pour avertir qu’il en avait fini avec le magasin.

Son doigt allait appuyer sur la touche d’envoi quand il s’arrêta surpris, il se trouvait alors proche des vitres, la vue sur l’extérieur, sur la rue un peu en surplomb. Depuis ce point éloigné sur le trottoir d’en face, il crut bien reconnaître Rye, son pelage de seigle, sa ligne gracile, ses cornes striées. Il l’avait remarquée d’abord à cause de ses vêtements, seulement la distance le faisait douter. À tout hasard il pressa la touche, observa la silhouette qui continuait sans répondre, à cela il supposa que ce n’était pas elle. Les idées s’embrouillèrent l’atmosphère du magasin lui devint désagréable, accusant son bras Bufo se dépêcha de sortir respirer l’air des rues. Malgré l’arrêt de bus, sous le soleil radieux, les arcs-en-ciel boutonnaient, une longue marche faite de détours hasardeux le ramena jusque dans l’avenue du lien où, épuisé, il retrouva l’appartement.

Ce n’était plus l’atmosphère bruyante, encombrée de la grande surface, retrouver le corridor achevé de quelques portes ouvertes, le silence propre du logement après tous les événements d’une journée restait le même. Son téléphone vibra, il avait reçu un message, l’estomac noué le fil du temps s’était perdu en cours de journée, rien ne le tentait, lui seul avait ce réflexe presque stupide de revenir constamment se cloitrer à l’intérieur. Pearl avait dû sortir également, une fois dans sa chambre Bufo regarda sur son lit la trace sèche de sueur, consulta son message. Dans son dos Rye demanda qui c’était.

Elle était rentrée avant lui faire la sieste, entendant du bruit, avait été surprise. Elle le croyait encore au magasin.

Le message venait de Shell, son camarade après l’avoir retrouvé le premier jour à l’université s’était à présent procuré son numéro personnel. Le ton jovial du texto l’irrita quelque peu, il comprit qu’un certain Pupil voulait le voir, ne sut comment répondre. Rye vit le crapaud se tendre, un véritable agacement, elle lui demanda ce qui n’allait pas. Lui n’aurait pas su dire, beaucoup ou peu de choses, un mauvais goût lui serrait le goitre. Il tapa « non », envoya sa réponse, jeta le téléphone sur le matelas, non sans l’éteindre. Le départ approchait, à chaque jour qui passait son humeur se dégradait, à présent il s’en rendait compte. Comme s’il perdait quelque chose qu’il n’avait pas.

« Dis » s’interrompit Bufo lorsque la question qu’il allait poser, parmi toutes les questions qu’il retenait depuis des jours, toutes les préoccupations qui pesaient sur lui, la sensation de ce monde entre ses doigts qui lui échappait, le faisaient se sentir inutiles, cette question inutile le rejeta à son inaction. Mais Rye insista, elle espérait lui remonter le moral. Alors il demanda : « Tes cornes… elles sont rainées. » Quelques secondes de silence, le visage triste de la gazelle, son museau gracile, son pelage, s’agita d’un rire impossible à étouffer, une franche hilarité face à cette remarque. Même si elle ne répondait pas, même s’il se sentait bête, le crapaud sentit qu’il avait progressé d’un pas.

Elle lui rappela entre deux hoquets de rire qu’il devait toujours rencontrer mademoiselle Nathalie à propos de son départ. La journée l’avait miné, la gérante de l’immeuble pouvait attendre, il se cherchait des excuses quand Pearl s’approcha d’eux. La petite souris s’était glissée sans bruit depuis le palier jusqu’à eux lorsqu’ils avaient abordé ce sujet. « J’y suis déjà allée. » Ils montrèrent de l’incompréhension, aussi la souris expliqua-t-elle son entrevue avec la gérante, mademoiselle Nathalie, qui avait tout arrangé. À ce moment la gazelle pointa du doigt le chao que Pearl tenait entre ses bras.

« Est-ce… ? »

Prise sur le fait l’écolière se dépêcha de cacher Flak dans son dos et nia de la tête, recula d’un pas. Cependant le chao bondit, se mit à tourner autour de Bufo, autour de ses épaules, avec de petits cris. Madame Betty s’était absentée, il s’était trouvé seul, elle n’avait pas pu le laisser errer dans le bâtiment au risque de se faire surprendre. Aussi quelqu’un pouvait lui vouloir du mal, la souris avait voulu le protéger. Elle promit de le ramener une fois leur voisine de retour chez elle, puis repartit par l’escalier. La petite créature dans un petit cri paniqué se mit à la poursuivre, ils l’entendirent dans les escaliers, Rye alla fermer la porte.

La main sur la porte la gazelle hésita, se tourna vers son colocataire. Ils pouvaient encore profiter de la journée, le long des rues, dans un parc, ils pouvaient même pourquoi pas découvrir les alentours de la cité, les vieux bâtiments. Il secoua la tête, tâta pensif son goitre tandis que l’idée prenait corps, l’université devait être ouverte encore, plutôt que de se morfondre il pouvait en apprendre plus sur sa destination. Tout ce qu’ils auraient à faire serait de consulter une base de données d’un demi-million d’ouvrages, de quoi combler les dernières heures de ce jour mais aussi, de quoi raffermir son moral. La gazelle aurait préféré lui faire oublier ces histoires, néanmoins, accepta.

Bientôt le soir vint effilochant le ciel de ses ténèbres, les arcs-en-ciel s’étouffaient, doucement l’activité urbaine se tassa, se concentra en quelques points, les parcs se vidèrent. La clé de Luck tourna dans la serrure, elle découvrit l’appartement vide ou presque. Le seul colocataire présent, Coal, passa sans la voir une assiette froide dans une main, une canette dans l’autre, pour s’enfermer. Elle jeta un œil dans l’une des chambres ensuite, chassant quelque pensée noire la louve au pelage de cendre se mit en devoir de préparer le repas, en même temps de nettoyer le couloir, en même temps de préparer un bain. Dans sa chambre froide, toute la journée, elle avait pesé le pour et le contre d’une baignade.

Là, dans la tiédeur de l’eau stagnante, des masses de bulles teintaient la surface d’un bleuté granuleux, les odeurs du savon l’assoupissaient. Personne n’était rentré, dans l’appartement vide la louve avait oublié sa cuisine en cours, les casseroles bouillonnantes. Elle se laissait prendre dans les rets de sa chevelure sauvage. Un claquement sec revint dans son cœur, l’agita. Elle tira à moitié le rideau de douche, inspecta la salle de bains déserte. L’eau de son bras gouttait sur les catelles. C’était le souvenir d’un coup de feu, malgré la fenêtre fermée, elle était persuadée qu’il y avait eu quelqu’un, ou quelque chose.

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Journal :
Il y a eu un véritable syndrome de la page blanche qui justifie que mon héros se casse le bras. Le coup de feu a permis de reprendre, ensuite, tout est allé tout seul jusqu’en page sept. Plusieurs épisodes sont médiocres, la chute d’eau trop isolée ou les essayages qui ne servent à rien. La rencontre avec Field n’a pas lieu.
Le magasin ne servait qu’à accumuler les scènes loufoques.
J’ai repoussé la réaction de Pearl face au direct, sans doute pour les chapitres douze ou treize. L’apparition de Flak est improvisée, il prend en même temps trop d’importance. À force de tout motiver l’enchaînement frénétique devient profondément ridicule, sinon artificiel, on ne s’arrête plus sur les scènes.
Il me reste encore à motiver une page et demi, normalement par madame Nathalie, et déterminer si Shell envoie un message à Bufo – si oui, à motiver. Surtout, ne pas oublier la transition pour le chapitre suivant.
Ce qui me dérange le plus c’est qu’on ne sent jamais que ce monde est celui de Sonic.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Avril 11, 2010, 09:20:45 am
Épisode cinq, ah oui... Bufo à son premier jour d'études reçoit une affectation en Holoska. Après un épisode de détente au magasin, il est fin prêt.

The Chao's
Theory

Épisode 5 :

Le cercle des trains tournoyait à mesure des appels les roues sifflaient, les premières lueurs des arcs-en-ciel faisaient miroiter en contrebas les fontaines, comme des cascades, l’horizon se couvrait de couleurs, il y avait assez de fraîcheur dans l’air pour donner l’impression de pleuvoir, le matin au crissement des freins aux feux des étincelles emplissait la gare d’un tumulte de vie que le reste de la ville ne connaissait pas.

D’un côté du quai Bufo cherchait sa locomotive parmi les entrelacs de rails, accompagné des deux étudiantes qui se penchaient au-dessus du vide repoussées bien vite par les rafales, et qui riaient. De l’autre côté à quelques pas se tenait Rye, à l’écart. Elle gardait la tête baissée, un peu triste, les bras croisés contre le tissu de son t-shirt. Les petites regardaient tantôt l’un et tantôt l’autre, Bufo qui faisait mine de ne s’apercevoir de rien. Parce que Luck travaillait, ils n’étaient que les quatre.

La loutre fronça le museau : « C’est quand même compliqué les grands ! » Mais le signal s’activa, une courte sonnerie les fit reculer, au loin se détachaient les séries de wagons accrochés en long trait argenté qui filait dans leur direction.

Une dernière fois elles contrôlèrent que leur compagnon avait sur lui toutes ses affaires, son ordinateur et son portable, les deux sacs remplis de livres et des vêtements chauds, Juicy l’ouvrit pour y fouiner, elle se méfiait. Tandis qu’ils passaient les bagages en revue le train approchait, une voix les héla depuis le quai voisin, le professeur Field allait à leur rencontre. Il était assez près pour leur parler mais l’arrivée du train couvrit sa voix, aussi se serrèrent-ils les mains en attendant l’arrêt complet. Quand ce fut fait, heureux de s’entendre à nouveau et de rencontrer les amis de son nouvel assistant, Field leur fit remarquer qu’ils s’étaient trompés de voie, qu’ils les avaient attendu à côté.

Sa politesse presque maniérée et son calme frappèrent Bufo, cette assurance du professeur à présent que tout avait été décidé. Rye était revenue vers eux, Field eut avec elle le geste d’un prince un peu ridicule, il y tenait, il relâcha sa main d’entre sa patte noire. Cependant les petites couraient déjà au quai adjacent, les hélait pour qu’ils les rejoignent. Ils suivaient d’un pas peu pressé, ils parlaient l’air détaché, des études et de l’actualité. Devant la porte ouverte sur le marchepied, le crapaud n’avait plus qu’un pas à faire pour les quitter, il repoussait encore cet instant. Quelques minutes le séparaient toujours du départ.

Malgré la discussion animée son regard s’égara en direction de la ville, des bâtiments grisés et somnolents qui dans l’épaisseur matinale s’évaporait, il avait la désagréable sensation de la voir s’évaporer, de ne plus rien sentir sous ses pieds, il l’attribua à sa nuit blanche. Field rassurait encore les petites et leur expliquait ce qu’était l’autel de chair, montrait parfois ses crocs de panthère pour les effrayer et les faire rire. Puis discrètement le professeur se pencha à l’oreille de Bufo et lui demanda ce qu’il avait fait à la gazelle. Rye s’était à nouveau écartée, elle évitait la conversation. « Je ne sais pas » avoua-t-il. Enfin la loutre le poussait dans la voiture, la porte se refermait, le train partait déjà.

Il se plaqua à une fenêtre à temps pour voir le quai disparaître et sur le quai les minuscules silhouettes qu’il avait pu deviner, déjà la courbe faisait apparaître puis disparaître des quartiers de la ville, une secousse légère le fit s’asseoir, les dernières façades blanches avaient disparu. Seulement à cet instant quand ce fut trop tard il murmura entre ses lèvres : « Au revoir. » Les secondes s’accumulaient mêlées à la vitesse la fatigue le gagnait, il cala sa tête contre le dossier, gonfla son goitre, ferma les paupières. Une dernière fois quelques images filtrèrent de filets d’arbres et de forêts, il cherchait dans le rêve à revenir en arrière.

Tout le monde s’occupait dans le train alors qu’au passage des pylônes la voiture tremblait sur leurs sièges ils regardaient leurs écrans et laissaient planer au-dessus d’eux tout ce flot de paroles un peu vague, les bagages entassaient pesaient, l’aération mimait un ronflement malingre. Certains cherchaient leur place même plusieurs minutes après le départ ils passaient entre les rangées, s’excusaient, les enfants ne tenaient pas en place. Les corps bougeaient fébriles entre le voile de ses paupières, il se frotta l’œil, entre les paroles indistinctes dormait la frénésie de vivre de chacun.

Presque au milieu de la voiture un sac remuait qui intrigua l’étudiant. Au siège voisin un jeune criquet trop sérieux pour son âge, solide et l’air soucieux, lui renvoya son regard. Ils n’eurent pas le temps de s’en rendre compte, le sac déjà s’ouvrait, une tête bleue en surgit et joyeux de ce peu de liberté gagnée un chao se mit à tourner en cercles dans le passage. Les réactions de surprise laissaient place à l’amusement, à l’embarras du criquet, les enfants voulaient attraper le chao trop espiègle.

Depuis sa fenêtre il les regardait faire sans bien comprendre, amusé un peu par la scène. Il entendait les « chao, chao » et la créature bleue se défiler, la petite boule cuivrée flotter dans les airs comme une bille de balance, ce petit corps en goutte d’eau animer tous les visages d’émotions diverses. Son compagnon la casquette en arrière se penchait par-dessus le siège, agitait les bras pour le faire revenir en vain, risquait s’étaler par terre. Au cours de quelques secondes, une poignée, une dizaine, les sentiments de tous se cristallisèrent dans ce petit ballet improvisé.

Le chao insouciant remarqua ce crapaud près de sa fenêtre, eut l’envie de le rejoindre et de lui tourner autour jusqu’à l’étourdir. Et le criquet de le rappeler, sans oser se lever, l’air éperdu épiant la porte du fond qui s’ouvrit. Trois agents bondirent dans leurs uniformes et armés, dans leur foulée bousculèrent les passagers encore debout, se frayèrent un chemin vers l’autre côté. Leur arrivée provoqua un choc, chacun de s’agiter à sa place et de se tendre alors qu’ils se saisissaient du jeune voyageur, le plaquèrent au sol et malgré qu’il se débatte, malgré ses cris, lui dictèrent ses droits. C’était un combattant de la liberté.

Il avait capturé ce chao, à présent lui criait de s’enfuir et celui-ci paniqué voletait en tous sens sans savoir quoi faire, tout près de Bufo, si près qu’il n’aurait eu qu’à tendre le bras pour le saisir. Il n’en fit rien, quand le chao s’échappa à l’approche des uniformes il préféra ne pas bouger mais sur la défensive, ne se mêler de rien. Le combattant menotté, retenu par l’épaule, passa également à côté de lui, jeta sur l’étudiant un regard qui lui pesa beaucoup. En moins d’une minute le wagon avait retrouvé son calme, à part la place vide, puis bientôt occupée, et les conversations qui duraient il ne restait rien de l’incident.

Quand il eut à nouveau calé sa tête pour éviter de regarder le couloir vide, à se demander comment cela se terminait, la tension retombée depuis longtemps, ses muscles se détendirent, la somnolence revint l’engourdir sourdement. Aussi les conversations avaient changé de nouveau pour se faire indistinctes. Si son esprit reposait pour autant ce n’était pas le sommeil, le paysage défilait vide, trop rapide pour le détail, seul l’horizon assez lentement gardait quelque relief de montagne pour repère.

Ensuite les vitres passèrent du fond végétal à l’immensité d’un bleu pur, ils venaient de s’engager au-dessus de l’océan, derrière eux le continent disparaissait, le temps qu’il s’en rende compte le train passait parmi les voies de poutrelles, le grésillement soutenu venait des vieux rails que les plus grandes vagues atteignaient parfois. Une ou deux heures avaient dû s’écouler, peut-être, il n’avait plus la moindre notion du temps. L’atmosphère du wagon avait complètement changé pour plus de pesanteur, sous l’effet durable du voyage.

Un soleil incroyable illuminait les flots pleins d’embruns, l’étendue d’eau interminable plus merveilleuse que dans les rêves berçait dans ses profondeurs cette palette de couleur limpide. Des sillons de lumière plus vifs éblouissaient tandis que le ciel tacheté de nuages mimait la même sereine vague ou l’onde légère. Des ombres fugitives laissaient figurer les bancs de poissons, de dauphins, les navires isolés et les baleines qui gonflaient la surface puis se penchaient pour plonger. De tout cela il ne voyait que le trait fin qui séparait la terre du ciel, qui se perdait parfois. Il ne saisissait rien du reste.

Soudain une petite fille cria à bord, de son côté elle avait vu, lui réveillé en sursaut tendit l’oreille, elle avait vu passer le héros mondial. Chez tous le cœur bondit, tous de ce précipiter de ce côté, de chercher quelque trace, un sillage, n’importe quoi, de se rejeter de l’autre côté pour ne pas laisser s’échapper cette chance, ils couraient, se bousculaient, il suivait le mouvement pris par la même excitation irrésistible, se laissait entraîner. Leurs yeux rivés aux vitres les secondes s’effaçaient déjà, certains d’affirmer qu’ils l’avaient vu aussi, les autres de nier, dans la même fascination tous regagnaient leurs places.

Rien ne changeait ni les attitudes ni les paroles seulement la torpeur des passagers à mesure que le temps passait, plus aucun ne songeait à ces incidents, sans influence, sans portée sur leur vie quotidienne ils avaient beau les retenir à chaque fois entre leurs pattes ces instants filaient pour ne plus revenir. Entre les siennes il avait son portable, dans la poche le téléphone l’envie d’appeler l’appartement, de donner des nouvelles, pour rien, pour se donner de l’assurance ou dans le mouvement d’une habitude incontrôlée.

Le temps lui avait une fois encore échappé, les glaces dérivaient brutalement tout devint blanc, ils défilaient devant les glaciers et les congères brisées, à nouveau sur le continent, aussi loin que leurs yeux pouvaient porter tout était glacial. Ils étaient en vérité dans les îles, parmi les blocs dérivants à la frontière de deux mondes. Pleinement réveillé désormais l’étudiant compta les minutes qui restaient, si nombreuses alors que lui venait le mal de voyage, enfin le train se mit à ralentir, l’annonce passa avec les horaires et aux sièges chacun de se lever, de se tenir aux poignées pour le débarquement.

Il découvrait la bordure tiède, une fraction seulement qui constituait la gare bien plus petite qu’en cité, autour des maisonnées toutes neuves fumaient leurs cheminées, l’ambiance enchantait mêlée d’un fin manteau de neige. Enchanté par les flocons il faillit oublier sa correspondance, le contrôleur vint le chercher en riant pour le faire embarquer et d’en rire encore un peu avant le départ. Il montrait son billet mais l’ongulé était déjà retourné à sa cabine, le même rire insistant avec lui.

Sa déception fut grande une fois arrivé aux grottes de cristal, de constater que malgré le froid mordant il n’aurait pas besoin de ses vêtements d’hiver. Ceux-ci lui encombraient le bras. La gare encore plus modeste ne comptait que trois voies, à peine étendues par des quais de rondins elles se perdaient ensuite dans les menées. Il se frappa les bras, s’amusa à voir l’haleine prendre corps, un vieux cadrant sur le toit des bâtiments sonna quelque heure avancée. C’était le décompte du nord où tout allait plus lentement.

Une taupe au-delà de la vingtaine, sans lunettes mais l’air farouche une écharpe roulée au cou s’approcha de lui dès qu’il avait posé le pied à terre. « T’en as mis le temps ! » Ninja lapida sa présentation, lui arracha ses sacs et le tira par le bras vers le motoneige, sans se soucier des balbutiements qu’il essayait d’aligner. Quand enfin son refus prit forme elle poussa un soupir d’exaspération et l’air de le gifler lui rappela qu’il faisait froid et qu’ils avaient encore plusieurs heures de voyage devant eux.

Cependant il parvint à négocier quelques minutes pour envoyer un message chez lui, près des tables recouvertes tous deux aménagèrent un coin, la taupe retournait déjà entasser les bagages à l’arrière tandis qu’il allumait son ordinateur. L’appartement lui avait déjà envoyé un mot, une sorte d’encouragement, il ne songea pas à regarder qui l’avait envoyé. Sa réponse envoyée il lui fallait tout retirer à la hâte, se jeter sur le siège arrière, elle lui ordonnait de bien la tenir pour ne pas tomber, ils partaient dans la désolation glacée.

À des kilomètres, jusqu’aux montagnes, dans toute la plaine aux bordures de la glace et derrière eux au souvenir de la gare déjà effacée, où qu’il regardait la civilisation avait fait place à l’infini du froid. Ils passaient par des sentiers invisibles, presque sans repères, le vent tombé leur visibilité n’avait pas de limites, mais au loin la crête des sommets aux neiges éternelles. « Dis, » demanda Bufo presque par besoin viscéral de remplir ce vide.

Elle occupée à la conduite grogna une sorte de réponse. Petite et tassée, il avait pu voir l’une de ses deux dents ébréchées, elle portait les gants courts et cloutés, des bottes militaires sans doute des surplus ou d’un magasin spécialisé, et parfaitement cirées. Sa bouche avait été faite pour chiquer, son corps, pour prendre des coups. Derrière tout cela se cachait une doctorante, étudiante comme lui, seulement avec une décennie d’avance. Il savait quelle question il voulait poser, ce qui le préoccupait, en même temps n’était pas sûr de le vouloir, le besoin mêlé de confiance l’y avait déjà poussé.

« J’ai cette amie, » il n’était pas sûr de savoir si Rye se considérait son amie, à défaut d’autre chose, ils ne se connaissaient presque pas. « Elle a l’air de m’en vouloir et je ne sais pas pourquoi. » Avant que, sans savoir quoi ajouter, il lui demande ce qu’elle en pensait, la taupe agrippa les freins, en quelques instants ils s’étaient immobilisés.

« Tu parles pas de moi là ? » Comme en air de menace. Il paniqua, essaya de la calmer et elle se retournant faillit hurler : « Comment ça bien sûr que non ?! » Elle déchargea sur lui une colère surgie de nulle part, plus subitement qu’une tempête, qu’il encaissa sans trembler, toujours empêtré dans ses excuses. L’énervement le gagnait, il le savait, ces jambes qui flageolaient, bientôt de répliquer, aussitôt elle changea de ton, redémarra et lui comme honteux, incapable de rien y comprendre se laissa emporter.

Voilà peut-être ce qu’elle lui avait reproché.

Les montagnes se rapprochaient, ils longeaient à présent le lac gelé, « Coal Lake » s’amusait à dire Ninja en référence à l’autel de charbon. Celui-ci se dégageait de la masse des sommets, pic à l’écart bordant un défilé et qui dégageait par ses interstices une vapeur tiède. Ce mont-là devant les autres, au pied du lac, se couvrait de ce voile brumeux que le froid rapidement dissipait. Cela donnait comme des centaines de cheminées d’une ville souterraine. Le motoneige s’engagea sur une coulée qui venait de la voie d’altitude et la rejoignait, aménagée de sentiers, de sorte qu’ils serpentaient sur le flanc de montagne plutôt que de contourner. Arrivés en haut Bufo les yeux fermés ne voulait pas songer à l’altitude.

Ils arrivaient enfin quand le soleil se préparait à se coucher, une vaste faille servait d’entrée à même le chemin si large qu’un camion aurait pu y passer. Une fois parqués Ninja prit la tête, tira une lampe et ils s’enfoncèrent dans les vieilles grottes ruisselantes, pleines de cette vapeur, d’effondrement en effondrement. La nature, aidée par l’activité des jets de vapeur, avait causé ces ouvertures qui avaient permis de redécouvrir l’autel. Celui-ci, souterrain, devait simplement mesurer toute la montagne.

Malgré l’air tiède, si humide qu’il rendait la respiration haletante, les murs se couvraient encore de plaques verglacées, de stries et de stalagmites, de blocs en pleine fonte. Devant eux s’ouvrit un encadrement artificiel, parfaitement taillé dans la pierre, par lequel ils passèrent pour rejoindre un large couloir. Le froid redevint mordant, plus vif encore qu’ils étaient couverts de gouttelettes. Devant eux il reconnut la gravure qui l’avait amené jusqu’ici, le plan fait de traits alignés en strates et qu’il ne comprenait pas encore.

Pris dans la glace le couloir restait assez large pour que chacun puisse marcher de son côté. Les torches éteintes, la lampe suffisait par ses reflets sur la glace pour les éclairer. Des sillons profonds dans le sol avaient dû avoir une fonction antérieure, désormais il s’y prenait les pieds. Ils ne cessaient de tourner dans le même sens, en une longue courbe qui devait former à terme un cercle. Des portes scellées par des surfaces de pierre se dévoilaient ici ou là, comme ils avançaient. Ils approchaient de la salle où l’équipe avait établi ses quartiers.

Quelques morses les saluèrent arrivés là, des habitants de la région du clan Tewac que Ninja présenta en quelques mots avant de jeter les sacs dans un coin, alors que Bufo passait son temps à serrer des nageoires. Leur accent avait quelque chose de rafraichissant, ils n’essayaient pas de le camoufler mais appuyaient dessus pleins de bonne humeur et de sourires. Ce lieu avait quelque chose de sacré et d’interdit pour eux, aussi prenaient-ils un certain plaisir à l’expédition. Pendant qu’ils parlaient la cheffe du projet avec son tic de mordiller son stylo passait l’entrée, constatait le nouveau venu.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Avril 19, 2010, 08:42:53 am
Ce serait dommage de laisser cette fic' inachevée...

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Boulders n’était pas son surnom, les travailleurs l’appelaient Hazy mais il se garda bien de faire de même. Elle le supervisa de la tête aux pieds, rétracta la mine d’un coup de pouce, lui demanda s’il était prêt à se mettre au travail. Il sentit dans cette question un tel poids de sous-entendus que l’exaspération distillée telle des pointes de venin le contamina. Professeure depuis plusieurs années, encore en quête de faire ses preuves, elle prenait assez mal de devoir s’embarrasser d’un premier année sans la moindre connaissance. Bufo l’avait compris. Ce n’était ni contre lui ni contre Field mais une sorte de jalousie à l’encontre de Spagonia, laquelle profitait de toutes les ressources.

La souris avait ce second défaut d’aimer la perfection. Elle était de celles qui avaient accumulé plusieurs travails et qui passaient des nuits blanches à étudier, de celles qui ne comprenaient pas quand s’arrêter, y compris quand il s’agissait de parler. Avec cela sèche, le col des gants sans pli elle ajoutait à ses gestes quelque côté calculé et raide où transparaissait une vie de sacrifices pour autant de fausses passions. Son pelage chemisé de lectrice dans le froid de la pièce la rendait distante.

Son arrivée coïncidait avec le repas du soir tant le soir tombait vite dans le nord, ceux de l’expédition s’étaient retrouvés dans cette pièce en vue de manger la soupe, le repas frugal des chercheurs, épicé par leur bonne humeur. Avant que les tables ne soient montées, les bols en distribution, la cheffe Boulders donnait ses instructions au nouveau venu, lui faisait savoir tout ce qu’il aurait à faire pour leur servir d’ici la fin de la semaine. C’était plus de livres à lire qu’il n’en aurait en un an, peut-être même durant toutes ses études. Le crapaud se sentait tourner la tête, n’en montra rien, par habitude. Ils s’installaient enfin. Devant la soupe déjà tiède Bufo se demanda ce qu’ils mangeraient, à l’appartement.

Bouchée à la reine et salade complète, papillotes de cabillaud aux fines herbes, petits farcis, rissole, rissolée de pommes de terre enfin sablés d’abricots, gratin de fruits rouges, servis dans leurs plats séparés près des sauces, du panier de pain, entre les cinq assiettes. La dernière à s’asseoir la louve ne dit mot, plus songeuse qu’à l’habitude, un geste de son cou chassa la chevelure sauvage qui s’y perdait. Les discussions allaient bon train, toutes de discuter leur journée, l’actualité aussi, l’actualité surtout. La louve écoutait d’une oreille distraite, sans participer, quand tout le monde s’était servi son assiette à elle était demeurée vide.

Sa voisine discrètement lui glissa : « Arrête de te morfondre. » Ces quelques mots valaient entre elles tout un discours. Les jours s’étaient écoulés depuis le départ du sixième occupant, leur vie à toutes avait repris leur cours, Coal ne comptait pas : il ne savait pas vivre. Chacune retrouvait ses préoccupations d’autant plus intensément qu’elles en avaient été un bref instant distraites, ces journées à nouveau remplies de tout ce qui leur était coutumier leur faisait à peine penser, le soir, quand la table était dressée, à l’absence du dernier locataire. Elles en parlaient, parfois, brièvement, comme d’une anecdote.

La lune pesait sur elles par la fenêtre, si tardivement elle les plongeait dans le cru de la lumière artificielle, dans la nuit déjà avancée la cité se couvrait d’éclats étoilés. Très loin comme un point noir au fond des immeubles se détachait la gare ainsi que les courbes frémissantes des rails qui se perdaient, puis le silence de la nuit venait tout recouvrir, des façades blanches de la cité dans la pénombre il n’en restait plus que le souvenir. Son assiette presque vide, arrêtée en pleine action la souris laissait battre ses pieds sous la table, inconsciente, elle guignait par la fenêtre cette montée lunaire, les vastes rais jetés sur les bâtiments, leur déplacement aux milliers d’ombres d’où surgissait une vie nouvelle.

« C’est vrai que les chao disparaissent ? »

De l’autre côté de la table, assise sur le banc Rye cessa tout geste, plus sombre, elle y songea une seconde. Le souci sur son visage de gazelle lui allait mal, aussi bien que si elle avait pris des rides, aussitôt un petit sourire naissait pour effacer la tristesse, un sourire timide qui suffisait à la faire rayonner. Elle avait été émue par les nouvelles, elle aussi, à propos des enlèvements, elle laissa transparaître quelque vive émotion que sa douceur tempérait. La petite souris, comme confortée, de changer de sujet.

Quand elle eut épongé son assiette la première la louve quitta sa chaise, toujours songeuse, elle emporta son service près du lave-vaisselle. Tout de suite après Coal suivait, ensuite le reste de la table, une par une elles achevèrent le repas, la hâte du sommeil ou du temps libre les titillait mais aussi, pour les petites, le dessert. Dans le réfrigérateur ouvert sa patte entre les glaçons, elle songeait encore, elle pouvait toucher du doigt le paquet de champignons. Luck pesta contre elle-même, se reprit, d’un geste claqua la porte.

Minuit quelque part sonnait, pas dans la ville mais plus loin, aux abords des pentes, dans quelque vieux clocher de Lagonia. Le plafond blanc la journée la nuit venue se couvrait de fissures et d’écailles de peinture en un monde comme chaotique, plein de visages divers selon les jeux d’ombres dans l’obscurité. Elle ne parvenait pas à dormir, fermait les yeux, les rouvrait, perdue dans la distance quand quelques coups à la porte la réveillèrent. Luck grogna, une fois levée ouvrait à la petite souris vêtue pour la nuit. Pearl s’était relevée poussée par la passion des cœurs jeunes qui veulent changer le monde.

Elle voulait se faire raconter une fois encore ce qu’était l’autel de charbon, pour savoir, pour se sentir un peu moins inutile, parce qu’elle y sentait quelque importance qu’elle ne savait pas formuler. « S’il te plait, Luck. » La fatigue lui peignait une robe plus belle qu’en journée. La louve soupira.

Au balcon de la cuisine, devant la cité tout à fait calme toutes deux de répéter l’histoire. À l’âge où les clans du nord s’affrontaient leurs armées avaient bâti une forteresse pour garder le passage des montagnes. Ce fort à même la pierre, sans cesse renforcé, prospéra jusqu’à former un village, en même temps qu’y prospérait le culte du dieu guerrier. À la fin de la guerre le culte fit de ce lieu un autel et la légende prit le pas sur l’histoire. Il y eut des rumeurs de sacrifices, de crimes commis et les tribus alentours décidèrent d’y mettre fin en scellant toutes les entrées. Ensuite l’autel fut oublié.

Sans un éboulement naturel ce souvenir serait resté enfoui dans la montagne. Les anciens de la tribu Tewac avaient expliqué ce lieu aux chercheurs, que les pièces étaient des rouages pour les rouages de la guerre, que ces rouages entre eux et isolés étaient contrôlés par des chaînes, au sommet de la forteresse, tout comme la guerre enchaînait les soldats et les chefs. Enfin, au centre de ce qui avait constitué le village, en profondeur sous l’ancienne forteresse se trouvait la fournaise, de gigantesques fourneaux pour alimenter les mécanismes, qui avaient fini par geler, dont la signification pour le culte n’avait pas même à être dite. Il restait un lieu inconnu, au plus profond de l’autel de chair, qui devait être un lac artificiel relié au lac extérieur, en cas de siège, seulement les sources à son sujet demeuraient vagues.

L’étudiant se laissa glisser en arrière, désorienté par toute cette lecture. Les notes techniques, les gloses, les détails et graphiques se succédaient sans relâche sur des centaines de pages, toutes les notes de l’expédition depuis son départ. À côté les ouvrages de langue côtoyaient les méthodes de fouille, les dictionnaires se mêlaient aux travaux sociaux, aux recueils d’histoire qui constituaient une partie de ce qu’il devait assimiler. À chaque fois que la cheffe Boulders passait, le museau levé, le pas sec, elle le voyait plongé dans ce travail préparatoire, un petit air exaspéré brillait dans ses yeux avant qu’elle ne se détourne.

Tout ne lui était pas hostile, bien au contraire, les lieux glaciaux étaient aussi enchanteurs, lors de ses pauses il visitait encore et encore les mêmes lieux, souvent montait jusqu’à la salle des chaînes pour s’y reposer, mieux là-bas que partout ailleurs, avant de retourner à ses leçons. Aussi les travailleurs, les morses fiers, le trouvaient bon compagnon, seulement trop introverti, ils se donnaient pour tâche de le rendre jovial, sans grand espoir. Ils l’auraient appelé penseur si son surnom, épelé plusieurs fois, ne les avait pas convaincus.

Par-dessus tout il attendait, impatiemment, le jour où Ninja retournerait au village, de l’autre côté de la plaine, entre autres pour le matériel. Il l’accompagnait toujours, retrouvait là-bas son portable, son seul contact avec la cité. Pendant un peu plus d’une heure l’étudiant se donnait l’impression de se trouver chez lui à nouveau. Ces derniers temps les messages se raréfiaient. Tout le monde se fatiguait de l’éloignement. Lui aussi. Il ne se souvenait plus du visage de Rye, juste de son trait gracile, de son pelage de seigle, de sa chevelure. Après quoi Ninja venait toujours le déranger pour partir.

Encore une fois la taupe avait réussi à se glisser jusqu’à lui sans se faire entendre, tant il s’absorbait dans sa lecture. La main sur son épaule elle le secoua, lui fit signe de se préparer. « Bouge-toi, on y va. » La météo s’annonçait mauvaise, ils n’auraient pas dû partir avant le lendemain. Malgré tout l’étudiant se laissa entraîner jusqu’à l’entrée où reposait le motoneige. Un sac à l’épaule, l’enfourchant déjà elle s’impatientait, lui répéta comme chaque fois de bien se tenir, démarra assez brutalement pour faire voler la neige.

Moins d’une heure après ils progressaient dans les rafales, engoncés contre les sièges, elle lui criait qu’ils n’étaient pas perdus, il cherchait vainement à voir plus loin qu’à quelques mètres. Les giboulées les aveuglaient, le gonflement énorme de la tempête l’étourdissait. Le froid surtout, cette fois, lui transperçait la chair. Pour autant leur allure ne faiblissait pas, ils mordaient la piste vivement les phares n’éclairant que ce que les chenilles aussitôt mordaient le véhicule s’enfonçait à l’aveugle dans le désert.

Elle lui hurla pour être entendue : « On arrive ! » Dans la distance deux ou trois ombres d’abord effilochées puis plus grandes, enfin distinctes, préfigurèrent les maisons. À peine parqués elle le jeta à l’intérieur par une porte de verre trop moderne, le suivit de près. Au hurlement de la tempête succéda le hurlement des enceintes. Le spectacle des rafales laissa place au spectacle des lumières, les projecteurs affolés jetaient des rais violents sur la piste de dance. Il vit les gens, la foule, ce qui se faisait, l’étudiant baissa la tête, le regard à ses pieds, se laissa bousculer jusqu’à une table. Ninja commanda pour lui.

Dès qu’ils furent servis, elle s’éclipsa. La taupe s’était laissée entraîner par la musique, bientôt mêlée à la foule il n’arriva plus à la distinguer parmi tous ces visages fêtards, ses corps amalgamés qui tremblaient au tempo, entraînés, à la voix du meneur endiablé. Les jeunes passaient très près de lui, le bousculaient un peu, il s’isolait gêné le verre en main tant sa présence lui semblait incongrue. Il savait, pourtant, que de tels lieux existaient, qu’ils existaient aussi dans le nord mais de le vivre, cela le dérangeait.

Les odeurs étaient celles des boissons distillées dans l’air, de la sueur, des parfums forts dans une lutte de domination. La musique dominait tout assourdissante, un rythme chargé de vie inspiré il le savait des actes héroïques passés et présents, qui animaient tous ces cœurs comme les passions secrètes, avec leurs significations. La lumière si vive faisait des danseurs une masse d’ombres, les visages, les membres, dans le soubassement de la pièce la frénésie de la danse s’emparait des occupants, enfin, il y avait celles qui s’avançaient.

Ce n’était pas ce qu’il avait l’habitude de boire, aussi n’avait-il pas touché à son verre. Agrippé contre il observait tout cela de façon la plus détachée possible, il rejetait les mouvements de ses jambes attirés par toute cette vie frémissante, par tous les pas en cadence entremêlés et ces mouvements fous qui se répondaient, son cœur battait au même rythme à présent, tandis que sa raison combattait pour ne pas se laisser prendre. La confusion grandissante le forçait à se rétracter toujours plus dans son siège.

Bientôt la taupe reparut encore vibrante des danses qu’elle avait dû mener, un peu de sueur au front, l’air dégagé et franche, elle vida son verre d’un coup avant de le fustiger. Avant tout de lui faire vider son verre, puisqu’elle le lui avait payé, puis elle le jeta sur la piste de danse où il se retrouva désemparé. Entendre rire Ninja lui était plus désagréable que ses sarcasmes. Bufo brisa l’attroupement, se retira du côté du comptoir pour y souffler. Elle l’y retrouva, dès le départ lui signifia que la tempête seule les attendait dehors.

« Faut que t’apprennes à t’amuser. »

Comme il se défendait encore Ninja l’obligea à s’asseoir puis l’air sérieux, brutalement débarrassé de tous ses airs de fête, elle lui rappela la question qu’à son arrivée un étudiant sur le motoneige lui avait posée. La taupe prit encore le temps de lui dire qu’il fallait profiter du moment présent avant de retourner, entraînée par la musique, dans les rangs déchaînés. Un renflement de la musique, du pas de la foule le laissa le ventre vide, incapable de réaction, aussi brutalement écarté de ce monde qu’il y avait été invité, juste, même s’il l’avait voulu, trop distant de cette réalité sauvage où mouraient les inhibitions.

Quand le sommeil eut fini de l’assommer il se rendit compte qu’ils étaient à nouveau en route pour l’autel de charbon, quelque mémoire lui revint de la soirée, dans la nuit d’avoir rejoint la gare, de l’absence de message sur son ordinateur. La même pensée lui revenait, en boucle, qu’il aurait fini par danser quand même. Mains aux poignées Ninja le traitait de bénitier, jurait qu’elle ne l’emmènerait plus jamais en soirée. Il faisait nuit alors tout à fait. Dans l’obscurité les phares ne découpaient rien, ils roulaient à nouveau en aveugle sans que cette fois l’étudiant ne s’en formalise. Le moteur en ronronnant le berçait.

Ils approchaient du bord du lac, à peu de distance des montagnes quand le crapaud se redressa et le goitre gonflé, les yeux grands ouverts il tapa avec la paume sur le dos de Ninja pour qu’elle s’arrête. « Dis-moi que je rêve. » Une musique, plutôt une très légère vibration dans la distance, venait du côté du lac, des glaces figées dans les ténèbres. Là, à la surface verglacée que les vents tourmentaient naissait comme une lumière, un halo, la pénombre s’ouvrait sur quelque teinte un peu bleutée laquelle grimpait dans le ciel, d’abord très faible, le reflet naissant leur apparaissait en une aube irréelle.

Elle coupa le moteur, parce qu’il insistait, sans rien voir elle-même puis après presque une minute à supporter le froid, calmée quelque peu, Ninja à son tour contemplait le phénomène. Sa première réaction fut de l’attribuer aux aurores boréales. Seulement à mesure que la lumière gagnait d’ampleur, et lorsque cette mélodie soufflée à même le vent lui parvint, celle qui devait être une doctorante et une scientifique ne sut pas quoi dire, obligée elle quitta le motoneige, en réflexe braqua ses jumelles sans rien trouver que des silhouettes vagues, une foule de ténèbres en mouvement.

Tout le lac à présent vivait de la même intensité, jusqu’aux bords où la glace venait se jeter dans les renflements de neige, au découpage ancestral du rivage brillait la même lueur d’un bleu transparent, flamme froide dans un univers frigorifié, le même chant distinct, poignant pour tous deux qui l’écoutaient, ils ne parvenaient pas à y croire spectateurs de cette fête nocturne en quelque honneur secret. Surtout Bufo reconnaissait cette scène, parfaitement, il se souvenait de la cité et de ce chœur qui l’avait tant surpris, la nuit où il avait cru rêver, il la revivait à présent, il s’agrippait à son témoin.

Dans l’instant Ninja récupérait un appareil, le braquait en place des jumelles et faisait tourner le film, enregistrait tout ce qu’elle pouvait de cette scène. Son excitation, qui n’avait rien de scientifique, était palpable. Il la sentait telle une guerrière prête à frapper, tendue au moment de l’action, concentrée sur sa tâche, consciencieuse pour ne pas se laisser emporter. Soudain Bufo sursauta, parce qu’il avait deviné que le phénomène allait disparaître, les lueurs moururent, la musique cessa. Le lac redevint inerte.

« Tu n’as rien vu » lança la taupe en reprenant les commandes du motoneige.

Ils repartaient sans plus mot dire, malgré leurs envies respectives d’en parler qui transpiraient de leur silence, du fait du lourd secret qui pesait à présent. Pour lui la fatigue ne le frappait plus, une impression s’était ancrée en lui il n’aurait su dire quand, les possibilités entrevues le chargeaient d’une émulation qu’il n’avait jamais connue encore. En même temps il couchait sa tête dans le dos de la taupe, avec assurance, elle le laissa faire. La fatigue devait lui servir d’excuse. Tout ce qui s’était passé avait eu plus d’impact qu’il n’aurait pu le dire.

Comme aucun bruit ne montait des escaliers la souris se glissa sur le palier, par petits sauts silencieux presque collée contre le mur elle alla ouvrir la porte voisine, dans un murmure : « Flak… Flak… » Le chao parut dans l’entrebâillement, aussitôt de lui tomber entre les mains en riant, elle lui mit un doigt sur la bouche, ouvrit son sac où il se glissa. Alors tous deux descendirent les marches, furtifs, s’éloignèrent dans les rues de la cité.

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Journal :
Écrit après coup.
J’ai mis trois heures à trouver le début de la phrase de départ, à la relecture c’est imbuvable mais impossible de changer. Le déclencheur a été de placer Bufo et Rye des deux côtés du quai, comme s’ils s’étaient disputés.
Écriture d’un jet jusqu’à ce qu’il s’asseye dans le train : tout avait déjà été planifié longtemps dans ma tête. J’avais choisi de motiver le voyage par deux événements, il m’a fallu réécrire la scène du chao et je me rends compte que les deux font trop remplissage, pas assez de cohésion avec le récit.
Je m’étais arrêté une seconde fois page cinq après que Bufo ait visité la salle des chaînes. Effacé, j’ai repris de la rencontre avec Hazy et intégré la boîte de nuit à ce chapitre pour plus de cohérence. Le lac a remplacé la scène de musique dans la salle des chaînes pour un bien meilleur résultat. Le paragraphe de conclusion avec Pearl était prévu pour le chapitre six.
La motivation des passages, au niveau des paragraphes, est ma plus grande difficulté.
J’ai oublié d’ajouter que la boîte de nuit a été très décevante, loin de l’effet « bestial ».


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Katos le Avril 21, 2010, 09:24:02 pm
Je viens de lire tout ça, et je n'ai remarqué qu'une petites choses :

Citation
Shell lui donna un coup d’épaule, désignant le professeur : « Vise l’assistant ! » Sans conscience de son erreur avisa une place libre, toutes lui convenaient, ils se retrouvèrent au second rang sans personne devant eux, à attendre que le cours commence.
Ces phrases me gènent dans le fait que avisa se retrouve sans sujet, alors qu'il y a une majuscule à "Sans"...

A pars ça, c'est toujours aussi fluide et agréables à lire... Désolé pour la pauvreté du commentaire, mais j'ai vraiment pas grand chose à dire...


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Avril 25, 2010, 02:46:57 pm
Yup, un "il" ici est nécessaire. D'autres phrases doivent être aussi torturées. Je corrigerai celle-ci si j'y pense.

Bufo étudiant classique participe à un projet de recherche dans un ancien temple, et voilà.

The Chao's
Theory

Episode 6 :

Quelques jours durant le mauvais temps gâta les couleurs du ciel, un début de brume persistait au matin avant de fondre, dans la tiédeur l’humidité faisait frissonner les corps, enfin la masse des nuées dessina sur les façades blanches une sorte d’hiver prématuré, promis à disparaître avant que ne sonne la première heure de cours. De la gare neuve à la vieille ville, du plateau aux pentes, à la périphérie, la même tranquillité quotidienne cachait ce bouillonnement des trains partis presque à vide pour revenir bondés, les rues en vacarme autour des bassins et des fontaines mêlaient les rêves et les passions, la jeunesse l’emporta, avec l’approche de la rentrée aucun quartier qui ne se sentit une envie renouvelée d’agir.

Soit par anticipation des rencontres nouvelles, des retrouvailles et de la foule de découvertes, soit par crainte de laisser les derniers jours s’échapper, comme approchait l’échéance l’esprit devenait fébrile. Un ciel de nuages ne pouvait pas étouffer cette émotion, presque un besoin ou une nature profonde. Elle l’avait senti. La bulle de verre de l’arrêt se picotait de pluie fine, d’autres jeunes abrités parlaient entre eux d’histoires personnelles, parfois la regardaient sans déranger. Elle gardait la tête penchée un peu de côté, l’épaule basse, son cou au pelage de seigle mûr laissait prise à la fraîcheur. Ses habits, humides, lui collaient un peu. Elle secoua la tête à l’arrivée du bus, s’avança sous le rideau de bruine. Au siège le conducteur ne put s’empêcher de piaffer, jeta un rire compris de lui seul.

Pourtant le soleil avait percé, des rayons timides s’étalaient qui faisaient briller l’humidité d’éclats multicolores. Dans les rues le véhicule ralentissait gêné par les passants, quelques planches les dépassaient alors avant de disparaître entre les bâtiments. Il existait des histoires de villes entièrement peuplées d’enfants. Pour quelques jours dans la cité universitaire, d’une certaine manière, tel était le cas. À peine ici et là quelques personnes matures se laissaient bousculer par toute cette fougue ou parvenaient à s’y mêler.

Sa destination était le parc. Aussi bien y allait-elle souvent, ce jour-ci cependant une toute autre intention la poussait. Personne ne l’y attendait, là-bas, personne précisément, quelques connaissances du moins. Elle comptait plus sur la rencontre du hasard, sans bien savoir, ses projets au moment de se préciser devenaient vagues. Seule commandait quelque sombre pulsion. Quelqu’un s’assit près d’elle, lui adressa la parole. Elle lui sourit, le reconnut, le bus freina encore puis tourna en montée, les bâtiments le masquèrent.

Ils surgirent d’entre les stries de glace, stalagmites taillées par le vent devant lesquelles, durant la nuit, s’était creusé un couloir de glace où le soleil miroitait. Les chenilles mordirent dedans, dérapèrent puis le véhicule retrouva la piste. À l’avant Ninja avait l’impression de parler toute seule. D’une main elle relevait ses lunettes, tourna la tête. « Qu’est-ce qu’il y a encore ?! » Dans son dos lassé par cette promenade routinière le passager gardait la tête renfoncée, il semblait s’absorber dans son propre goitre.

Dans ses yeux un peu d’hostilité. Quelques jours avaient suffi à jeter une éternité entre l’appartement et sa nouvelle vie, auxquels d’autres jours s’étaient succédés, que d’autres suivraient pareillement. À mesure que progressait le front froid ces trajets du village au site s’espaçaient un peu plus, en même temps augmentait son impatience tant cet échange de messages avait gagné pour lui en importance. Ninja hocha la tête, remit ses lunettes, l’embardée du véhicule couvrit ses remontrances.

La cheffe de projet emmitouflée dans une épaisse veste à capuche grelottait à l’entrée près du lieu de parc. Elle releva la tête, tira hors les oreilles avec le moteur qui grondait sur l’ancienne piste, chargée de sacs, qui apparut enfin. Sur son visage se peignait l’agacement du froid, aussi de l’attente ainsi que de préoccupations plus anciennes. Tandis qu’ils déchargeaient son pouce caché par le tissu répétait un geste nerveux. Elle leur fit un signe de tête qui disait que la matriarche se trouvait déjà à l’intérieur.

Ce qu’ils appelaient l’anneau faible inférieur constituait la pièce la plus profonde qu’ils avaient pu atteindre, qui devait toujours appartenir à l’époque de la première forteresse. Ils y avaient accédé par une brèche, une fêlure à la taille des lieux. Le couloir seul produisait de l’écho, ils avaient compté seize chambres pour un rayon de soixante-huit mètres, presque le double d’artefacts à recenser et près de mille manuscrits gravés à déchiffrer. Les ouvriers de la tribu Tewac, pleins de leur bonne humeur, rendaient à ce triste lieu quelque vie en l’arrachant à la glace mais aussi avec leurs lampes. Un bruit de moteur grondait dans une des pièces, une ventilation de fortune ramenée du village.

La matriarche se courbait sur la douzaine de plaques fragmentaires qui avaient été jusque-là classées. La chair grasse se couvrait de rides, le cou autrefois haut était depuis tombé, malgré l’absence de défenses, la morse n’avait plus de sa beauté passée que le museau relevé et pointu, ainsi que les parures de coquillages. Sa voix se comparait à de la grêle. Auprès d’elle les travailleurs retrouvaient des habitudes plus anciennes. Elle se tourna, ses yeux bondirent de la cheffe Boulders à la doctorante puis sur cet étudiant qu’elle ne connaissait pas. Aussitôt la morse de s’en approcher, de se pencher sur lui, de peser avec tout le poids de ses paupières sur celui-ci, presque sévère, avant de jeter un grand cri.

En le voyant de si près elle se mit à lancer un long cri comme un hululement et d’agiter les bras, le museau en l’air, la gorge toute déployée. Bufo surpris fit un pas en arrière trop timide pour éviter la poussière brillante jetée en poignée à son visage. Alors la matriarche de retomber dans une sorte de torpeur. Les travailleurs riaient de ce manège, tout occupés à leur tâche, mais Hazy soudain nerveuse demanda quel était le problème. La souris allait d’hypothèse en hypothèse, agacée par cette nouvelle attitude. L’étudiant sentit qu’elle le protégeait. Cependant devant eux la vieille morse se mit à bâiller puis de dire que la poudre était du savon : « parce que tu pues. » Elle eut par ce geste le mérite de ramener de la couleur sur la peau de l’étudiant.

Dans son demi sommeil elle désapprouvait l’idée de Bufo. Ses ancêtres avaient scellé l’autel de chair, elle disait de chair, aussi mieux valait ne plus y toucher. Hazy laissait parler les légendes, pour elle il n’était pas question d’agir sur l’autel parce qu’elle menait un projet scientifique : en tant que scientifiques leur devoir était d’observer, d’étudier, de regarder, d’analyser, d’enregistrer, de classer, en aucun cas d’agir ou d’intervenir sur leur objet d’étude. Aussi la proposition de ce premier année, Bufo, la scandalisait. Si elle s’y prêtait, tout aussi bien risquait-elle de perdre la somme de plusieurs années de recherche.

Tout cela pour faire tourner une roue. Car personne n’avait été dupe : les pièces qui constituaient l’autel, au moins au niveau de la forteresse, étaient de gigantesques rouages taillés dans la pierre. Sans doute fonctionnaient-ils à l’époque quand l’activité thermique empêchait la glace. L’idée d’un fort comme d’un gigantesque mécanisme les laissait songeur, à part la cheffe Boulders : s’ils faisaient tourner un seul de ces rouages, quelles qu’en soient les conséquences ses observations deviendraient irrecevables du point de vue de la science. Même la curiosité d’une chercheuse ne pouvait pas combattre cela.

« Bah ! » Cracha la vieille morse, les colliers de coquillages cliquetaient à ses poignets comme à son cou, elle fit signe à un de ses pairs de la soutenir. Jusqu’alors la détermination de l’étudiant n’avait été que de suggérer l’idée, avec beaucoup de retenue, une infinie conviction en très peu de mots, réservés, de sorte qu’il n’en parlait presque pas. Elle avait vu cependant dans ses yeux couver un feu qui n’aurait jamais dû y naître, et elle commençait à comprendre quels pouvaient être ses motivations.

Celles de la matriarche étaient toutes différentes : il y avait une musique, un chant venu des profondeurs, qui lui disaient qu’au fond il fallait réveiller ce passé. Il fallait descendre, aussi appuya-t-elle la demande du crapaud. Lui ne sut pas s’il devait la remercier, au moins se permit un petit sourire. Il n’aimait pas toutes ces luttes d’influence. Enfin ce n’était pas suffisant : la détermination de Hazy, son esprit critique, refusait les fantaisies de l’aventure et l’empressement de quelque rêveur.

Il restait une vérité qui jouait en faveur de Bufo : Spagonia. L’idée qu’eux n’auraient pas hésité une seconde ulcérait la souris, son air sec, les dents serrées, elle n’y songeait qu’avec peine. Cependant qu’il y ait eu quoi que ce soit, là-dessous, pour leur en remontrer, et elle se sentirait comme vengée de ces années passées dans l’ombre. Enfin l’étudiant, peut-être avait-il attendu la confirmation d’un autre avant de se lancer, trouva les mots pour la convaincre. La cheffe Boulders n’accepta qu’à la condition d’avoir écrit la procédure exacte et le cadre rigoureux dans lequel aurait lieu l’activation du rouage.

Ce devait être l’anneau faible inférieur, le plus petit.

Seules les deux petites mangeaient ce soir avec elle. Pearl, pelotonnée sur sa chaise, gardait les yeux par terre, préoccupées par ses histoires nocturnes. Elle avait envie de parler, en même temps, sa retenue la forçait au silence. Même sollicitée, la jeune souris n’aurait pas dit un mot, mais se serait excusée. Elle se serrait le ventre de ses bras fins, à défaut de serrer autre chose, d’une habitude prise ces derniers temps, que l’étudiant s’il avait été là aurait pu mieux comprendre. Sa voisine n’en pouvait plus de rire pour quatre, à piquer dans toutes les assiettes oublieuse du temps qui passait. La loutre buissonnière peu concernée par les horaires de cours avait cependant été contaminée par l’approche de la rentrée universitaire, depuis quelques jours ne parlait que de cela.

« J’en peux plus, je veux savoir ! » Elle tirait la souris par le bras, s’excitait sur son siège, toute seule, au fond il devait y avoir quelque tristesse à être la seule joyeuse à table. À l’angle opposé Coal ne disait rien, se contentait de mâcher vaguement, d’avaler en gros. « Et toi » dit la loutre à Luck, penchée sur la table, elle lui posait cette question insensée de savoir ce que le retour des cours signifierait pour elle. Plus de travail peut-être, avec plus d’affluence à la grande surface. La louve ne se posait pas la question. Elle soupira, depuis plus d’une habitude cette autre habitude prise, elle débarrassa sa place avant même Coal.

Personne n’avait parlé du dernier message envoyé par Bufo, qui parlait de son impatience à faire tourner le rouage. Là-bas leur compagnon traduisait sans relâche d’ici à ce que la procédure soit écrite, pour l’événement, car il s’agissait de faire tourner une roue taillée dans la pierre de plus de mille tonnes.

Or personne n’en parlait. Et personne ne lui répondait plus. Ce message datait déjà de plusieurs jours, plusieurs jours après que le dernier lui ait été envoyé. Depuis, plus rien. Elle attendait, ce soir, qu’il fasse signe de vie. Tandis que les autres mangeaient encore, la porte de Coal se referma dans le couloir, la louve regardait l’écran du portable, la boîte de messagerie vidée. Elle sentit comme un poids dans son ventre, un coup donné en pleine bagarre, comme elle avait pu en connaître par le passé, plus violent encore, de songer qu’à cette heure il faisait depuis longtemps nuit, qu’il n’y aurait plus de message ce soir, ni demain, ni les jours qui suivraient.

Depuis la cuisine la louve entendit les chaises tirées : elle secoua sa chevelure sauvage, chassa ses idées noires. Elle quitta le salon.

Couchée dans son lit la lune brillait haute par les fenêtres, la cuisine à nouveau se découpait en ombres impossibles, dormir devenait impossible. Son regard se perdait du côté de la porte, attendant qu’elle s’ouvre, ce qui n’arrivait plus. Le monde enchaîné à son monde strict laissait se déverser la nuit en un lent ru, glissait à peine quelque bruit de hibou. À ses oreilles par le battant ouvert, depuis le balcon, venait le murmure à peine audible de l’eau des fontaines, qui seules ne faisaient pas de bruit, ensemble, produisaient cette vague de la nuit, rendue possible seulement par le silence, par l’absence.

La louve se retourna, les yeux fermés, clos fermement en quête de sommeil depuis longtemps enfui. Le pelage de cendre dans la nuit gagnait en vigueur, la lumière dessus dessinait des alcôves courbes, faisait étinceler le poil. En même temps la chevelure sombrait dans les ténèbres. Elle se tourna encore, et encore, se dégagea soudain. Le bruit avait dû figer Pearl au milieu du couloir. Quand elle ouvrit, les deux se retrouvèrent nez-à-nez. L’une et l’autre se sentirent non pas coupables, surprises ainsi, mais un peu ridicules. Pearl lui demanda si elle se promènerait avec elle.

Même la nuit la ville avait gagné en animation, quelques groupes dispersés dans les quartiers occupaient les toits ou les parcs, une petite foule de passants étirée le long des artères passait d’une lumière à l’autre par les lieux de détente ouverts. De la musique montait des établissements, assez agressive. Elles allaient en direction du centre, vers les grands jets, là où se tenait la mairie et les mares, les vastes espaces verts. Derrière en haute tour neo-tech s’élevait la gare. Les entrées restaient libres, les escaliers plongés dans le noir, plusieurs secteurs encore animés voyaient passer les trains de marchandise, sur les quais deux équipes jouaient à la balle.

Un des quais allait comme une rampe élevée, incrustée elle-même d’un rail, jusqu’au plus haut et au plus loin de la gare, droit au-dessus du vide. Une pointe de béton tenait presque par miracle à quelques cent mètres et plus du sol, sans soutien aucun. Luck s’assit là, tout au bord d’où elle pouvait observer les rails s’enfoncer dans la nuit. Derrière elle la souris effrayée était restée en sécurité à l’arrière, là où elle pouvait sentir encore les courants d’air en rafales souffler. La lune trop haute à présent seules les étoiles détachaient Luck du ciel. Toute la cité se présentait depuis ce point, aussi loin qu’il était possible de voir, dans sa même tranquillité joyeuse, et insouciante.

Depuis son point d’observation, là où s’arrêtait le dernier pylône, s’y tenant Pearl regardait la louve assise au point le plus avancer, ensuite la souris regardait elle-même cette ville qui l’entourait. Elle cherchait une lueur, une rumeur, un bruit, tout ce qui aurait pu la troubler. Aussi sa main tâtait alentours à la recherche de la petite tête de Flak. En son absence elle n’était plus sûre de ce qui l’attirait sous les éclats astraux, dans la torpeur de milliers d’habitants, de dizaines de milliers de par les pentes, plus encore. Tout était juste tranquille, imperturbable, un havre de paix.

Les liens avaient cassé. Après cette tentative manquée le groupe de recherche attendait du village l’envoi d’un engin de tractage, accompagné d’un mot d’encouragement de Field qui regrettait de ne pouvoir venir en personne. Le professeur en profitait pour demander comment se débrouillait leur recrue, à quoi Hazy entre deux lèvres, le message froissé entre ses doigts, disait qu’elle ne pouvait plus s’en passer. L’étudiant enchaînait les traductions parfois absurdes, les corrigeait, le soir retournait à ses ouvrages peaufiner sa maîtrise des langues. Presque six siècles de dialectes différents se mêlaient dans la forteresse : s’il suait moins, il travaillait en vérité plus que tous les autres ouvriers.

Quand la matriarche était repartie, ceux-ci avaient tenu à produire une sorte de fête, manière de leurs ancêtres pour garder le cœur fort. Elle n’avait consisté en rien de spirituel, seulement boire et chanter autour de feux allumés au sein même des pièces, tant l’aspiration y était forte. De même quelques coutumes existaient au sud, près de la forêt feuillue, qui consistait au contraire à calmer le cœur, tant les passions pouvaient s’y montrer vives.

La cheffe de projet vint trouver Bufo enfoncé dans ses livres. D’un côté la pile d’ouvrages lus, de l’autre ceux en cours, provoquèrent un tic désagréable. Ninja devait retourner au village, il s’agissait de leur seul lien avec le monde d’ici deux jours. Elle répéta à Bufo de s’y rendre, d’accompagner la doctorante quitte à passer plusieurs heures dans un bar. La vie en reclus ne valait rien. Les sociologues parlaient ainsi. Quand la souris se rendit compte qu’il ne l’écoutait pas, la colère ravalée dans la gorge, elle eut une expression de dédain, dans un claquement se détourna pour des tâches plus importantes.

Après son départ l’étudiant retourna à ses lectures. Il ne lisait qu’à moitié, pour tromper les pensées nombreuses qui se glissaient entre les lignes, sur la forteresse, sur la cité, sur les milliers de pièces d’un puzzle toujours plus vaste dont il sentait à présent la consistance sans être sûr encore. À chaque traduction, à chaque nouveau sens d’un mot découvert l’histoire du lieu se reconstruisait, les batailles, les tragédies, les ordres de la vie quotidienne. Cette montagne au bord du monde recelait les passions de générations confuses, comme cristallisées, conservées par le froid. Il y sentait une violence sourde qui devait être la sienne propre, une pulsion secrète que tous ces textes provoquaient.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mai 03, 2010, 10:13:29 am
On approche enfin d'un véritable événement...

****

« Bouge-toi Mist, on y va. »

La doctorante était redescendue le chercher, un sac à l’épaule, de la neige sur la tête les lunettes accrochées, elle n’attendait plus qu’il se lève. Aussi, il nota le changement de ton. Elle se moquait de lui, sans doute, parce qu’il avait décidé de rester, ce qui devait sembler ridicule. Ninja montrait son impatience, tapait du pied, du doigt, pour autant elle ne l’avait pas encore forcé. Lui, plus rien ne l’attendait au village. Il promit d’aller la prochaine fois, ce qui suffit, resté seul il constata que depuis plusieurs pages sa lecture ne suivait plus, qu’il les tournait méthodiquement sans lire.

Pour la troisième fois la gazelle demanda où s’était rendue Luck. Pour la troisième fois la petite souris embarrassée lui répondit qu’elle ne savait pas, le ton de sa voix brisée, elle craignait de la colère qui n’était que de l’inquiétude. Le magasin avait répondu que leur employée prenait quelques jours de congé. Vers la fin la hase avait ajouté qu’il était temps, personne là-bas ne croyait plus qu’elle se reposerait un jour. Rye non plus n’y croyait pas. Dans la cuisine une liste donnait les instructions pour trois jours, tout ce qu’elle laissait derrière elle, une organisation qui dépassait les occupantes. La loutre s’était empressée de dire qu’elle préparerait le repas, ce qui détourna un temps l’attention.

Enfin Pearl demanda si elle avait fait quelque chose de mal, à ces mots l’étreinte de Rye se relâcha. Elle put retourner à sa chambre d’où, derrière la porte, plutôt que de se mettre à ses devoirs la souris préféra écouter ce qui se disait. Juicy jouait avec les assiettes, les disposait à sa manière sans logique, et elle comptait. Restée dans le corridor l’étudiante ne songeait plus à la retenir. Il lui fallait savoir, sans raison précise, parce qu’une responsabilité implicite l’y poussait à force d’avoir côtoyé cette amie, ou parce qu’elle la considérait son amie, il lui fallait s’assurer qu’elle n’avait pas de problème.

Alors Juicy, faute de quelqu’un pour jouer avec elle, sortit de la cuisine une assiette en main : « Et toi », dit-elle sévère, « t’étais où ? » Elle avait mis dans sa voix toute l’impertinence dont l’enfance pouvait mimer l’âge adulte. L’étudiante, surprise, ne comprit pas, au lieu de cela retourna à ses questions sur la louve, crut que la loutre savait quelque chose.

« Si je te dis, tu feras quoi ? »

« Si elle a des problèmes, je l’aiderai ! »

« Et si tu peux pas ? »

Rien de cela n’était sérieux, la loutre n’avait pas la moindre idée de ce qui avait pu pousser Luck à tout quitter du jour au lendemain, sa vie si bien ordonnée, si tranquille, la discipline d’une existence, la raison qui avait pu tout renverser. Au lieu de quoi la jeune élève s’amusait encore, riait sous barbe avec les règles les plus simples du bon sens, heureuse de mettre une aînée à défaut. Elle aurait voulu que la gazelle aussi se mette à rire, puisque toutes deux étaient censées savoir l’importance d’être heureuses avant tout mais aussi, essentiel, le droit à la généralisation.

Face à la logique toute simple de Juicy, la gazelle était désarmée. Elle ne pouvait opposer que des raisons d’adulte, qui n’étaient que des conventions d’un instant, au cas par cas, sans la moindre rigueur sinon celle d’intérêts variés. Seulement l’âge donnait raison à la seconde. Une fois encore, Rye appela le téléphone de la louve. Le numéro n’était pas joignable. Ses seuls expédients restaient de fouiller la chambre, ce que les petites ne permettraient pas, parce qu’elles ne comprenaient pas, ou de demander à Coal s’il savait rien. Le scorpion ouvrit la porte au premier appel, fit signe qu’il s’en moquait, referma.

Depuis l’aurore jusqu’à cette pointe avancée du jour le train n’avait pas cessé d’accélérer, gêné sur la voie par quelque travaux, à l’approche du cercle polaire enfin laissait aller en course libre ses longs alignements de voiture argent. La louve était assise en face d’un couple amoureux, à l’étage. Elle tenait encore dans son poing fermé le billet allez simple pour les grottes de cristal, couleur bleu glacial dont la matière refusait de se froisser, depuis l’aube la louve ne s’accrochait plus qu’à cela. L’estomac la mordait, elle n’écoutait plus le bon sens mais ses instincts, poussée par une force sans limite, la nuit, l’hésitation lui avait semblé superflue, le matin, ce billet avait signifié toute sa résolution.

Le contrôleur passa pour avertir de régler les montres, arrivé à hauteur de la louve il partit d’un grand rire qui montrait toute sa dentition. Blessée, la louve demanda ce qu’il y avait de drôle. Il fit remarquer qu’elle était seule, à supporter depuis des heures les amours du couple, leurs petits mots, ce qui devait être une torture. Ce n’était pas vrai, tout cela lui passait loin au-dessus de la tête, plutôt ce qu’il y avait de drôle était que même avec un billet, elle n’avait pas de destination. Là-dessus le zèbre continua son tour des wagons.
À la bordure tiède le régional prenait du retard. Ils devaient casser la glace à même les roues avec des pioches, le conducteur tâchait de réchauffer le moteur tant le froid restait vif après la bourrasque, Luck sentit le sang lui refluer. De la neige tombait presque à l’horizontal, quelques flocons, ils partirent alors que le temps se calmait.

En-dehors du village une haute antenne servait de relai ou de balise pour le reste du monde, maigre borne face au règne de la glace elle projetait ses ondes jusqu’à la coulée de glace à l’est, au sud ne laissait qu’un espace de quelques kilomètres dans le silence entre les deux arrêts. Le train apportait aussi une cale de lettres, de paquets en même temps qu’il prenait les passagers. Parmi tous les bagages se trouvait la petite mais puissante machine de tractage, à bandes de pression, pour le groupe de recherche.

Côte-à-côte sur le quai de bois les deux assistants reculèrent, épargnèrent à leurs jambes la morsure des bourrasques lorsque le train s’arrêta. Un temps la poudreuse soulevée voleta tout autour des cabines, les vitres se couvrait d’une fine pellicule, des jets de vapeur soufflaient en manière d’haleine de sous les pistons. Ils se tenaient presque en bout de quai, là où s’était arrêtée la dernière voiture avec le matériel. Le chef de gare vint de ce côté assister à l’ouverture, accompagné du facteur, ils déchargèrent. Bufo remarqua que personne ne débarquait, pas ce jour-là.

Dans l’effervescence que causait cette arrivée quelques habitants se mêlaient au personnel, certains venaient directement chercher leur courrier, d’autres, aimaient simplement ce spectacle de la locomotive fumante. Ils se tenaient dehors, dans le froid, la taupe lui lança : « Va te réchauffer. » Comme il discuta elle le bouscula, le renvoya à l’intérieur de la gare, du côté des tables à l’extérieur que la neige couvrait, derrière les vitres teintes de fumée. À l’intérieur la neige fondait, la chaleur s’agrippait par paquets, il se sentait nager. Le crapaud s’épongea le front, bien en peine, avisa la table où il avait l’habitude de consulter ses messages. Il préféra s’asseoir au comptoir.

Sans qu’il s’en rende compte les gens du village lui étaient devenus familiers, les mêmes visages qui l’accueillaient, les mêmes gens aux mêmes places. Aussi bien savait-il que, sitôt sa tâche terminée, il ne les reverrait plus ; il ne s’attachait pas. La boisson avait changé, dans ce lieu sa tenue aussi, il arrêtait de courber le dos, relevait un peu la tête. Quand la chaleur avait trop duré, à la perspective de retourner s’enterrer dans la montagne l’étudiant repensait à cet établissement de détente, plein de musique, plein de jeunesse, qu’il n’était plus sûr de vouloir éviter, au contraire, l’envie lui prenait souvent de s’y rendre.

Un coup de téléphone.

Il s’agissait des vieilles cabines du fond, les postes à fil laissés à la rouille au fil des ans, que personne ne songeait à remplacer. La patronne alla décrocher, lança un nom qui n’était pas le sien. Lui songea alors à son propre téléphone éteint, dans sa poche, depuis ces derniers jours qui avait peut-être pour lui quelque nouvelle de l’extérieur. Il termina son verre, hésita encore, dehors Ninja devait être en train d’arrimer l’engin de tractage au motoneige. Elle devait bientôt entrer le chercher par le bras, plutôt que de l’attendre l’étudiant quitta sa place. Un remords lui fit quand même allumer le cellulaire.

Le seul message en attente lui venait de Shell. Il avait presque oublié qui était ce camarade de classe, avec le temps, un certain agacement lui donna envie d’éteindre sans lire : « tire-toi », en toutes majuscules, commençaient le message. La seconde et dernière ligne disait : « Ninja n’est pas doctorante. » Soudain le crapaud tourna la tête, chercha dans la pièce l’impression dérangeante que quelqu’un l’épiait, aussitôt la porte du fond s’ouvrit, une silhouette s’enfuit dans la neige. C’était Luck. Il ne le savait pas, déjà la taupe entrait le tirer par le bras sans ménagement, elle faisait claquer sur le plancher humide ses bottes aux lourdes semelles : Bufo avait effacé le message.

Jusqu’à l’arrivée à l’autel de charbon, aucun d’eux ne parla, dès que le moteur fut éteint elle se mit à lui faire des reproches sur son attitude, s’impatienta, l’envoya balader avant qu’il ne puisse répondre. En même temps le souci augmentait sur le visage de la doctorante, à l’approche de l’événement, elle aussi anticipait l’activation du rouage, seulement avec beaucoup plus de prudence ou de réserve.

La cheffe Boulders, Hazy, avait achevé la procédure juste à temps, armée de tout ce qu’il lui restait de papier griffonné elle avait déjà pris toutes les dispositions. Les morses de la tribu Tewac n’en pouvaient plus de s’enthousiasmer pour ce simple événement dont ils ne verraient presque rien, aussi longtemps que cela les mettait de bonne humeur. Ils dégagèrent le passage, aidèrent à transporter la machine jusqu’à l’anneau faible inférieur, jusqu’à l’un des deux sillons creusés dans le couloir. Sur l’ordre de Hazy chacun quitta le rouage, restée derrière la taupe vérifia une dernière fois les sécurités, la mise en place des rouleaux, enfin, lança la machine pour se précipiter à l’extérieur.

Ils se retrouvèrent dans la pièce commune où étaient leurs sacs, les tables les attendaient, les bols passèrent de main en main. La cheffe refusa de rien avaler, trop tendue à l’idée de l’expérience en cours. Elle s’était armée d’une petite montre à gousset pour mesurer le temps exact qui s’écoulait depuis l’activation, avec le retrait de près d’une heure avant d’espérer voir le premier effet se produire. D’après de vagues calculs la souris supposait qu’en une nuit le rouage glisserait de trente centimètres. Cette conclusion leur servit de promesse au moment de se coucher, la pièce plongea enfin dans le silence, il ne restait plus que la lumière de la lampe dont se servait le crapaud pour éclairer sa lecture.

Lorsqu’il tourna la page, la lumière disparut. La flamme soufflée à l’intérieur du verre le plongeait dans le noir. Il paniqua, moins par l’obscurité que par la signification d’une flamme éteinte dans une grotte. À peine rallumée la mèche s’étouffa, alors l’étudiant d’aller réveiller les dormeurs les plus proches pour les prévenir. Le bruit courut, pourtant ils étaient persuadés que ce n’était pas l’air, alors que tous sortaient du sommeil la pièce restait sombre, enfin les torches percèrent de leur éclat artificiel, de longs rais au sein des ténèbres. Alors le plus alerte de la tribu signala qu’il sentait une vibration dans l’air, puis que cela venait de la salle des chaînes, au-dessus d’eux.

Avant qu’ils aient pu prendre la moindre décision les blocs de glace fragilisés, soumis à la pression de presque un million de tonnes, après plusieurs heures sans ployer se brisèrent en chaîne. Les plaques de verglas, les amas vitreux, les masses glaciales accumulées au fil du temps, qui couvraient les murs, qui couvraient ici les plafonds, là les sols, les stalagmites, les stalactites, les blocs informes dont certaines n’étaient pas même entamés par les pioches, tout cela vola en éclat en quelques minutes. Ils en sentirent le grondement, un séisme fit trembler la forteresse, l’onde se propagea à leur étage, fit éclater la glace en pièces, se répercuta au-dessous d’eux dans les profondeurs.

Toute la troupe au sol attendit les mains sur les oreilles que ce vacarme associé aux tremblements violents de la pierre, il semblait que l’édifice entier allait s’écrouler, cesse, ils voulaient que cela cesse. Aussi brutalement que cela s’était déclenché le silence remplaça cet éclatement, leurs cœurs cessèrent de trembler, ils rouvrirent les yeux. Les lampes un temps éteintes éclairèrent les lieux, tous sentirent en même temps que la température était remontée, dans les pièces il faisait tiède.

Les rouages, tournaient, d’abord désorientée l’équipe accéda au rouage faible inférieur, comme avaient dû le faire les occupants autrefois, à travers le mécanisme complexe ils se frayèrent un passage, enfin, ils découvrirent les voies dégagées vers les étages inférieurs. La cité jusqu’alors inaccessible leur était ouverte. Sans les attendre, pris par une volonté qui les dépassait les gens de la tribu s’enfoncèrent dans ces habitations souterraines, taillées dans les parois, au fond des pièces, bâties avec tout ce qui se trouvait, aussi le bois, aussi le charbon. Ils descendirent les escaliers interminables, à présent en groupe réduit alors que la majorité d’entre eux dispersés exploraient.

Tous demeuraient muets, ne parlaient que pour des banalités, constater ceci ou cela, donner une consigne, quelques mots jetés entre deux longs silences. La forteresse activée, toutes les pièces, tous les rouages, s’étaient à présent activés. Encore quelques heures, il semblerait que toute la ville reprendrait vie. Or les habitations étaient pour la plupart désertes, vidées par le temps, il ne restait même pas trace d’occupation mais des inscriptions partout. La logique des lieux leur échappait, cependant ils atteignaient la fournaise au centre du quartier principal, formé en entonnoir. Les ouvriers les arrêtèrent. Là, il ne fallait pas rentrer.

Alors ils descendirent encore. Cette fois ils n’étaient plus que trois, Ninja en tête les menait par les rampes tandis que Bufo, derrière, cherchait ceux qui auraient dû les suivre, qui restaient derrière. Le bruit des rouages, des chaînes à vide les occupaient. Ils débouchèrent sur la plus grande pièce, vaste de plus d’un kilomètre, une véritable plaine souterraine et qui n’était pas un rouage mais taillée à même la roche, où la glace était restée entière. Cette glace semblait plutôt du cristal : la lumière de la lampe en s’y réverbérant à l’infini éclairait l’ensemble des lieux d’une lueur nocturne.

S’avançant la souris de son air sec ne put s’empêcher de prononcer : « Est-ce que je rêve ? » devant ce spectacle.

La lampe venait de révéler un chao pris dans la glace, au plus près d’eux, à quelques mètres, qui semblait assoupi. Un second, un troisième, le rai de lumière révéla des dizaines, plus, bien plus de chao à l’air endormi, en même temps effrayés, que la glace n’avait pas pu surprendre. Mais déjà le rai de la lampe avait suffi, par lui seul, à réchauffer cette masse. À son tour fissurée elle se brisa, les blocs s’effondrèrent dans toute la pièce, un instant il n’y eut plus qu’une masse de cristaux en pleine chute dans un tonnerre assourdissant. Cela passé la pièce prise dans la poussière d’eau fine leur sembla impénétrable. Un chant monta, clair, qui dissipa ce brouillard, à la place un halo bleuté s’empara des lieux. Les chao éveillés s’étaient mis à chanter, tous ensemble, à ce chant les trois chercheurs en restèrent muets.

Ils s’avancèrent en silence parmi cette manifestation inexplicable, ils passaient entre ces centaines de chao qui chantaient dans cette lumière éthérée, du bras chacun aurait pu en toucher un. La pièce même, dans ce halo, était indescriptible. Au centre, à l’exact point de gravité de tout l’édifice, se trouvait une pierre ronde qui fermait le puits.
« Ne touchez à rien » commanda Ninja.

La souris allait répliquer quand le chant venant de cesser tous les chao se mirent à fuir dans de petits cris affolés. Ce qui se passait les dépassa, pourtant la taupe leur hurla de reculer. Un tremblement plus puissant que les précédents secoua la pièce, le sol se mit à se fissurer. Elle hurla encore : « mais partez bon sang ! » La pierre du puits creva.

Au-dessous se trouvait un vide de ténèbres pur, un océan impénétrable. Là où il y avait eu de l’eau ne restait plus que la cuvette, demi-cercle au rayon gigantesque et creux. Les vibrations venaient de là. Soudain Ninja tira une arme, leur hurla quelques mots couverts par les tremblements. Alors qu’ils fuyaient, le sol céda, la vaste pièce à son tour devint sombre, lorsque la lampe s’effaça, il sembla que le sol perçait et s’effondrait, ils coururent. Dans leur dos Ninja ouvrit le feu, trois coups répétés alors qu’elle chutait.

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Journal :
Écriture en un seul jet, avec jusqu’à présent deux pauses, l’une avec la matriarche, l’autre à l’arrivée de Luck. La seconde n’est pas motivée par un manque de pertinence.
J’ai du mal avec les noms. Les personnages s’accumulent, les phrases passent de l’un à l’autre et les « synonymes » n’aident pas. Aussi, les descriptions sont presque absentes ce qui m’agace beaucoup. Pearl n’a pas de corps et pour Juicy, c’est encore plus grave. Hazy n’a pas la moindre identité, Ninja reste vague, quant à Coal, n’en parlons pas. Tout va juste trop vite pour s’arrêter sur eux.
Le dialogue de Rye et Juicy est peut-être trop long et trop sérieux. Je ne sais pas, au chapitre 6, cela semblait s’imposer.
J’avais beaucoup de choses à dire, la décision de faire tourner une roue, la volonté pour Luck de se rendre sur place mais aussi évoquer les activités de l’appartement. Aussi, je voulais que Pupil s’intéresse à Ninja et avertisse Bufo qu’elle n’est pas doctorante, ce qui aurait motivé le départ de Luck.
À propos de la matriarche, elle devait demander quelque chose à Bufo au départ. J’ai finalement opté pour le savon, qui m’évitait d’avoir à motiver un dialogue.
Il est impressionnant de voir comme, à ce stade, tout s’emboîte facilement. Je n’ai plus à chercher les événements, au contraire, je dois en éliminer et simplement m’assurer qu’ils se suivent de façon cohérente. Pour autant le résultat ne me satisfait pas…


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mai 11, 2010, 09:29:28 am
Fin de la première partie et premier combat. Une fois le chapitre entièrement posté, plus rien avant septembre dû à un autre projet.

Alors qu'un étudiant, Bufo, participe à la découverte d'un nouveau temple, la situation dégénère "rapidement".

The Chao's
Theory

Épisode 7 :

L’aube arriva avec plusieurs heures d’avance. Cet aurore prématuré, sans soleil, occupait l’espace des montagnes et une partie de la plaine, sans véritable frontière, s’étendait au-dessus du lac en même temps que du défilé. Il n’y avait pas de réelle lumière, seulement cette impression d’y voir, que la pénombre était moins forte, la nuit moins dense, enfin dans le ciel les étoiles brillaient moins, ne brillaient plus. L’autel de charbon, le pic détaché des autres et qui gardait la vieille piste fumait par toutes les fissures, semblait un volcan au sein de l’immensité glaciale.

Cette lumière ne pouvait pas filtrer jusque dans les profondeurs de la pierre ; elle filtra cependant. À mesure que leurs yeux s’habituaient la chercheuse et son assistant découvraient les alentours redevenus calme, pour cette fraction d’instant où ils crurent tout achevé. La pièce immense, taillée à même la roche, avait été assez vaste pour accueillir tout le village ; au centre une stalactite naturelle surplombait le puits à présent effondré ; ils ne savaient pas à quoi ce lieu avait servi exactement, ils ne voulaient pas le savoir. Le socle qui en constituait la surface, au sol, épais de plusieurs mètres s’était en de nombreux points écroulé, ouvert en failles, les fêlures étendues sur des dizaines de mètres menaçaient de s’étendre si le calme n’était pas revenu soudain et inexpliqué.

La cheffe de projet tendit son cou sec, se releva, nerveuse, elle ordonna à l’étudiant d’aller chercher du secours. Mais ce dernier, interdit, regardait les crevasses creusées qui auraient pu les engloutir. Elle voulut se montrer plus sévère, seulement la voix lui manqua. Alors sans savoir pourquoi, sans être sûre, poussée par une raison profonde, la souris s’approcha du vide d’où elle appela. Là-bas, au fond, devait se trouver Ninja. Elle ne répondit pas. Le vide devait être profond de presque cinq cents mètres. Mais quand elle y plongea le regard, la cheffe sut que ce n’était pas du vide, qu’il y avait là au fond quelque chose.

Un œil de verre, de jaune vif, vieux, étouffé, crevé par le temps, brilla au plus profond du puits. Dans le bassin vidé qui formait une coupole gigantesque elle vit comme des reflets, du métal partout qui se mouvait, la souris ne calcula plus sa peur. Soudain un cri leur parvint : « Fuyez ! » C’était Ninja. Deux détonations éclatèrent qui mirent fin à la pesanteur.

Dans le cours des instants qui suivaient le vacarme reprit tonitruant, vague après vague les reflets à même l’obscurité changeaient emportés par la tourmente, les lézardes couraient jusqu’aux murs où elles arrachaient d’énormes blocs aussitôt avalés par le gouffre, des articulations luisantes crevaient la pierre, le plafond à son tour cédait secoué il se crevassait en de multiples points sous les coups de butoir. Eux couraient, à en perdre haleine, arrivés aux escaliers les forces leur manquèrent, dans les derniers pas l’assistant trébuchait, la main sèche de la chercheuse attrapait ce bras calleux dont le teint livide offrait comme un reflet d’argent dans la pénombre.

Il pendait au-dessus du vide incapable de quitter des yeux toute cette masse grondante d’acier entrechoqué, le grondement des articulations, les éclats du métal qui raclaient la roche, gigantesque, dont le bruit faisait siffler ses oreilles. Le bras glissa, elle lâchait, l’étudiant sentit son cœur se serrer, dans son estomac brûler comme un fol espoir alors que la figure de cette souris restées sur les premières marches le regardait disparaître. Déjà la surface rainurée du puits, la profonde demi-sphère, apparut contre laquelle il ricocha pour rouler tout le long, incapable de tenir, incapable de rien faire, incapable.

Sa surprise fut grande à quel point la douleur était faible, alors que dans sa chute les membres prenaient coup sur coup, à quel point il ne sentait rien, le temps qui lui restait de penser, de songer à cette idée pressante, des tréfonds de sa chair, l’indéfinissable choix de se relever. Ses doigts attrapèrent un des rails taillés à même la pierre, gravés dans la cuvette par trois fois ils ratèrent le gant s’écorcha, pour autant à la troisième il se tenait, comme au-dessus du vide, alors sa fatigue lui apparut tant tout effort lui coûtait. Sa langue gonflait de par la peur, l’étouffait presque, il ne respirait que par le goitre.

Plusieurs coups de feu éclatèrent à proximité, les ombres virevoltaient à peu de distance, une gigantesque armature d’acier menaça l’écraser, le survola, alla s’écraser contre la surface de la cuvette dont elle déchira les strates. Aux éclats de la pénombre il vit la couleur de ce métal, difforme, les énormes plaques de rouille qui le couvraient, l’odeur qui s’emparait de l’air rendait un goût âcre, presque étouffant. Ce gigantesque mécanisme tournait, emplissant tout le puits il prenait assise sur les parois, lentement, au déplacement de centaines de tonnes la machine fit face à cet étudiant accroché à mi-hauteur.

Des dizaines d’yeux de ce jaune effacé, meurtri par le temps, et mats venaient de se fixer sur lui, d’énormes grappes parmi des grappes encore éteintes, des centaines de globes vitreux qui couvraient la carapace. Ils devaient être suspendus à plus de deux cents mètres, chaque œil au moins aussi grand que lui. La peur lui fit reprendre des forces, il voulait s’enfuir, grimper, sans le pouvoir, sans y arriver, une articulation geignit dans les ténèbres qui se levait, une énorme pointe d’acier dressée prête à s’abattre.

Alors Ninja s’aperçut que l’étudiant se trouvait là. Elle pesta, se détourna de sa course, en un saut retomba sur les grappes d’yeux luisants, si faibles que les ténèbres rendaient aveuglants, sa silhouette se détacha à la manière d’un spectre, la taupe vida son chargeur à même le globe sur lequel elle se tenait, sans pouvoir autre chose que le fragmenter. Le coup pourtant avait porté, la machine bascula en arrière, en même temps se soulevait, elle dut bondir en quête d’un nouveau point d’équilibre, tira encore, retomba le long de la pente sur l’une des rainures où ses semelles de bottes calées glissèrent, jusqu’à l’étudiant qu’elle attrapa.

Ce dernier ne dit rien mais s’agrippa à son dos le plus fermement qu’il pouvait, en même temps serrait les dents plutôt que de songer à ce qui se passait. Les secousses faisaient trembler son cœur, les bonds, la pierre dont il sentait voler la poussière autour de lui l’affolaient, les détonations vaines comprimaient son torse. Brutalement il lui sembla respirer, ils surplombaient le gouffre en plein vol, presque du plafond fracturé, au-dessous d’eux le gigantesque amas de métal en pleine activité, dont tous les yeux activés brillaient en une masse informe.

Alors un froid terrible s’empara d’eux, en même temps que de l’air ambiant comme gelé, ils virent leur haleine s’échapper de leurs lèvres, stagner quelque peu dans l’obscurité, en fin reflet. Depuis les profondeurs des sifflements se multiplièrent qui ricochaient contre les parois, soudain des chaînes crevèrent l’abîme pour se ficher à même la pierre, l’ébranlaient puis se détendaient. Dans leur chute ils retombèrent sur l’une d’elle, aux maillons énormes, eux aussi rouillés. D’autres venaient qui les visaient directement, la taupe bondit à nouveau, en trois sauts leur avaient échappé.

En même temps elle avait fait le tour de la stalactite centrale, cette stalactite gigantesque où les trois chaînes s’étaient figées. Dès qu’elles tirèrent pour s’en arracher la masse de roche se fragmenta, se détacha du plafond pour s’effondrer. Dans une dernière course qui manqua de force Ninja rejoignit les escaliers, par toutes ces chaînes projetées, au dernier saut ils se retournaient. La stalactite s’effondrant alla frapper droit dans cette masse métallique, s’y enfonça en plein, perça, il y eut un fracas mêlés d’éclairs, de pluies d’étincelles. Un instant ils crurent distinguer la structure qui se trouvait là dans les ténèbres mais déjà le saut s’achevait, sur les escaliers à présent ils ne songeaient plus qu’à s’enfuir.

Aux premiers pas qu’elle voulut faire la taupe sentit ses jambes se dérober, elle s’effondra. L’étudiant se jetait à ses côtés pour la soulever, elle le repoussa. Sa colère n’était pas de la colère, juste autre chose qui mimait ce mouvement de rage, quand elle lui dit de fuir. La douleur la coupa, les dents serrées elle montra sa plaque de l’Unité. Elle répéta son ordre, finit par braquer son arme contre le crapaud, ce dernier se décida enfin à partir. Il écouta encore, dans sa cavalcade, les rumeurs qui pouvaient lui parvenir dans son dos, seulement n’entendait plus rien.

Tout le monde avait évacué les étages, la montée lui sembla interminable. Les rouages défoncés ne tournaient plus, pour autant il restait un passage par lequel il atteignit le haut de la forteresse. À la salle commune les membres du projet de recherche cherchaient à organiser leur fuite, aucun qui songeait à rester, Hazy passait parmi eux à grands cris, pointait de son doigt sec les préparatifs qui traînaient, préoccupée surtout par ceux restés derrière. La peur avait fait place au besoin de commander, dès qu’elle vit l’étudiant sa seule réaction fut de demander où était Ninja. Il expliqua, c’était une militaire, il fallait évacuer. Par petites colonnes ils remontèrent à la surface.

Les secousses n’avaient pas cessé, la neige sur les flancs du pic s’étaient mis à fondre, formaient des coulées informes dont la couche superficielle s’évaporait. Ils parlaient dans leur course, cherchaient à s’expliquer, à comprendre ce qui était en train de se produire. Arrivés sur la piste ils descendirent le flanc par l’effondrement, en direction de la plaine, dans le but de rejoindre le village. Ils avaient envoyé l’une d’eux au-devant avec le motoneige. Durant de longues minutes tous de descendre, le long du sentier, par grandes enjambées, sans fatigue, ils arrivèrent au bas sans idée de l’heure qu’il était. L’aube ne s’était pas levée encore, la colonne reformée prit la décision de longer le lac.

Ils avançaient du plus vite que leur permettait leur foulée, l’haleine courte, la tête encore pleine du souvenir des parois sur le point de s’effondrer, qui vacillait, des rouages qui penchaient, des ténèbres. Dans la pénombre matinale de fausses aurores brillaient à la place des étoiles, éclaircissaient la plaine. Les formations de glace crevaient sur les bords telles des vagues figées. Plusieurs se retournèrent, le pic grondait, l’autel de charbon crachait des paquets de vapeur, la roche mise à nu contrastait avec la blancheur alentours, le relief paraissait se désagréger. Sous leurs pieds le sol tremblait encore, de faibles secousses les poursuivaient jusqu’à cette distance. Détournant le regard Bufo observa le lac, au-dessus du lac repéra ces ombres en mouvement, des chao.

Un léger éclat de jour perça au lointain, indistinct, aussitôt la pulsion effrayante les jeta au sol. Un fracas sans pareil secoua la plaine, se répercuta dans la distance, revint plus forte encore, le sol lui-même leur parut se fracasser sans qu’ils sachent encore à quoi l’attribuer, la panique revint plus forte. Hazy hurla de courir, tous suivirent sauf Bufo hypnotisé par le pied de la montagne. Là-bas des paquets de vapeur se soulevaient à la frontière de la roche et du lac, où devait battre l’eau gelée, soudain des gerbes se soulevèrent à des dizaines de mètres, à plusieurs reprises, l’eau crevait, la roche éclata, le métal surgit de ce gigantesque gouffre creusé au sein de la montagne.

La machine surgit des eaux, il la distingua enfin, qui se découpait dans le relief, l’engin chercha une assise sur la glace qui céda, à plusieurs reprises, avant que le poids enfin réparti ne tienne, elle surgit dégorgeant ses paquets de glace. Il vit les pattes articulées qui avaient taillé dans la pierre, ces mêmes pattes qui prenaient appui sur l’épaisse couche de glace, luire aux rayons nocturnes, sous la fausse aurore, gagner en reflets pâles. À mesure que gagnait la lueur, la machine révélait son état délabré, toute la rouille accumulée qui bloquait ses rouages, la carcasse épuisée par des décennies, le corps meurtri, rongé, ouvert à moitié et pendant. L’engin se mouvait avec lenteur, saccadé, les huit paquets d’yeux de verre qui avaient paru si brillants dans le puits n’avaient presque plus d’éclat.

Cette araignée gigantesque fit quelques pas sur le lac gelé, à mesure qu’elle s’éloignait de la montagne, gagnait en vitesse. Chaque mouvement de patte lui faisait gagner sur la troupe en fuite. Le crapaud resté derrière se trouvait alors le plus proche, en bordure du lac, à quelques mètres de la berge, à des centaines de mètres de ce monstre, il n’aurait pas su estimer la distance, seulement le danger. Pourtant au lieu de fuir, incapable d’y réfléchir, il courut en cette direction, s’engagea au-dessus du lac le bras au visage.

Sous le corps qui mimait un thorax s’étendaient des paquets de chaînes traînantes, de toutes tailles, dont les entrechocs formaient le plus grand vacarme. Là, dans cette masse, il avait repéré malgré la distance la silhouette de Ninja. Évanouie, prise dans cette toile de maillons elle pendait misérable. Il savait n’être pas de taille, pour autant le crapaud courait la secourir. Il passa entre les pattes, alors que leur mouvement l’ignorait, il s’agrippa aux chaînes pour escalader jusqu’à elle, peine à plusieurs reprises sous la crainte d’être écrasé, enfin y parvint, alors que le jour se levait, le lac prenait toute sa couleur, les dernières étoiles avaient disparu, il se trouva à hauteur de la militaire.

Celle-ci entrouvrit les yeux, encore sonnée, elle tourna la tête des deux côtés, vague, sans rien voir. Il cherchait déjà le moyen de la libérer quand un mouvement brusque lui fit lâcher prise, en pleine chute des séries de chaînes l’agrippèrent, il se retrouva à son tour prisonnier. Plus il tirait, plus les anneaux se resserraient sur ses membres. Au-dessus de lui la militaire murmura : « Enfin. » Elle retomba dans l’inconscience, soudain Bufo comprit pourquoi, les chaînes serrant gênaient sa circulation, il respirait de plus en plus mal, sentit sa tête tourner, vit encore la colonne en fuite vers laquelle la machine à présent se dirigeait.

Un premier groupe s’était déjà formé devant les écrans, augmenté toujours par les autres passants alors que les images n’avaient toujours pas de commentaires. Seule l’image fixe, lointaine, un peu instable, filmait cette araignée d’acier, la petite souris voulut savoir ce qui se passait. Un décalage de l’image montra le pic plein de fumée qui lui fit comprendre où cela avait lieu. Elle se rappela, soudain, cet étudiant parti en train, qui devait revenir un jour, qui devait se trouver là-bas. Enfin un présentateur prit la parole.

Cela se déroulait vers les grottes de cristal, au nord, à la frontière de l’Holoska, l’objectif changea de vue pour montrer, sur la carapace rouillée, le symbole presque effacé du savant fou. Cette machine infernale n’avait pas d’âge, ils en filmaient de loin le mouvement destructeur. De plus en plus de gens suivaient avec une attention presque muette, peu de commentaires, les yeux fixés sur ces détails dont parlait le commentateur. Soudain à la surface de la machine se produisit une déflagration, un souffle de flammes mordit la carapace, alors la caméra se tourna vers le ciel où filait une nouvelle étoile.

Il s’agissait d’une des unités mécanisées des militaires dont la propulsion avancée produisait cette traînée d’un bleu froid. La machine de l’armée fit face à la machine gigantesque, déploya son armement, en même temps perdait son altitude comme sa vitesse. Ils se firent face, une pluie de roquettes alla s’abattre sur les articulations, sans effet. Pearl à cette vue serra ses petites mains sous son museau, effarouchée, retint son souffle. Autour d’elle tous suivaient les événements toujours attentifs, sans mot dire sinon quelques commentaires déplacés. Le commentateur annonçait le déploiement d’une unité.

Face au monstre de plusieurs centaines de tonnes s’opposait le poids mouche de l’armée. Il tira encore, aussitôt les spectateurs virent jaillir ces chaînes de tous côtés, s’étendre sur les formations de glace, s’enfoncer dedans pour rejaillir, plusieurs de remonter verticales pour abattre l’engin de combat. Ce dernier évita, glissa sur le côté, un instant toucha terre pour recharger avant de repartir d’un coup de réacteurs. La petite souris eut un bond du sol, presque instinctif, alors que ses yeux brillaient. Elle sentait battre son cœur, n’osait dire mot, se tendait au travers de la foule pour mieux voir.

Un autre plan montra les hélicoptères en approche, transportant le personnel et sous leurs habitacles l’armement lourd. Ils risquaient d’arriver trop tard, ils venaient du sud, de très loin. La voix d’un autre commentateur demanda comment une intervention aussi rapide était possible, à quoi personne ne donna de réponse. Pearl ne voulait rien savoir, elle suivait sur l’image revenue cette petite machine derrière laquelle elle devinait le pilote qui s’acharnait à trouver une faille.

Soudain une des chaînes plus rapide frappa l’appareil, déchiqueta un réacteur et l’engin de filer au sol. Alors une seconde chaîne alla le transpercer de part en part, il y eut une explosion, puis un paquet de fumée s’écrasant au sol. Personne n’avait rien dit, personne ne réagit, ils regardaient toujours ces écrans dans l’attente mais Pearl, la face décomposée, n’arriva plus à sentir le sol sous elle, le monde se dérobait, soudain elle réalisa. Alors sans pouvoir se retenir la petite se mit à hurler, les gens se retournèrent, la virent qui secouait la tête les yeux pleins de larmes, ne comprirent rien à sa réaction. Il y en eut un pour la prendre à l’écart et la calmer, tandis que l’action continuait, monotone.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mai 17, 2010, 10:00:56 am
Fin de chapitre, fin de partie et plus rien d'ici septembre. Autant de temps en plus pour commenter les autres.

****

En quelques instants la machine avait rattrapé les fuyards, un à un les chaînes les attrapait, les tirait jusque sous son torse où ils restaient à pendre. Une nouvelle vague de roquettes, suivie de coups de canon, éclatèrent sur les articulations. Les hélicoptères à peine déchargés s’écartaient à nouveau, le tir nourri sembla produire un effet, le robot s’éloigna à pas lourds en direction du centre du lac. Au sol l’unité déployée observait cette araignée trop vaste pour leur seul armement, et qu’ils ne pouvaient pas frapper tant elle recelait de puissance. Soudain l’un des soldats tourna ses jumelles du côté de leur unité mécanisée, abattue.

L’habitacle de verre avait été retiré, Le pilote traîné sur quelques mètres reposait contre un de ces blocs taillés par le vent. Ils regardaient, cependant, la civile qui l’y avait aidé, qui l’avait tiré là, qui maintenant s’acharnait à retirer une des roquettes.

Elle sentit le poids de l’ogive lui peser entre les bras, en même temps sentait la chaleur dégagée suite à l’écrasement, ainsi que la menace contenue par l’explosif. Son pelage d’un gris de cendre se détachait sur la glace, sa chevelure perdait sa teinte noire, sauvage, battait le long de ses omoplates, jusqu’au creux de ses reins. Luck voyait le robot qui se rapprochait, qui allait passer près d’elle, près de la machine écrasée. Elle se mit à courir, sa munition entre les mains, sans y réfléchir, sans arrière-pensée. Aussitôt le commentateur, tandis que la caméra la suivait, parla des Combattants de la Liberté. Pearl se calmait à peine : elle vit la louve se précipiter à l’assaut du colosse, armée de cette simple bombe.

Elle gravit la plus haute des formations, en même temps que les pattes articulées s’approchaient bondit, s’agrippa à la surface métal, la munition sous le bras se mit à escalader ce membre dont la rouille offrait autant de prises. La machine se figea, tourna sur elle-même en quête de cette ennemie nouvelle, la patte qu’elle gravissait se souleva, retomba plusieurs fois dans des secousses terribles. À chaque fois elle changeait de bord, continuait son escalade, jusqu’à atteindre les circuits de l’articulation. Il y eut des murmures parmi les téléspectateurs, quelques paris. Dans la distance qui séparait cette patte des paquets de chaîne, entre ces deux lieux séparés Bufo parvint à apercevoir Luck et Luck aperçut Bufo. Ils s’observèrent, de loin, pendant quelques secondes.

Ses membres entravés par tant de chaînes l’empêchèrent de réagir. Il sentait sa faiblesse, il la sentait enfoncée dans sa chair, entaillée. Elle, elle était là, à des milliers de kilomètres cette ogive entre les bras, à affronter cette machine démesurée. La tête lui tournait, son regard devint flou, il craignit sombrer dans l’inconscience. Luck le vit se confondre parmi tous ces maillons mêlés, aussitôt de se mettre à courir le long du membre mécanique, alors qu’il se relevait, de se plaquer contre la rouille, s’y tenir, se relever les yeux fixés sur ce point en-dessous du torse que les chaînes obstruaient.

Les chaînes sifflèrent autour d’elles, ricochaient contre le métal, fusaient pour la frapper. Elle bondit, s’accroupit, en un saut se jetait sur les maillons pour y courir parallèle à ce corps d’acier en plein mouvement, qui crevait de ses pattes la surface du lac et la fracturait. Le vide se présentait à elle, Luck s’y jeta, sans réfléchir, mit toutes ses forces dans ce dernier effort. L’instant d’après, elle était accrochée à toutes les chaînes, sous le torse, elle grimpa, avec l’énergie du désespoir, jusqu’au sommet.

Tout ce qu’il y avait de rouille sur le dos de l’araignée métallique, là où les munitions de l’armée avaient fait le plus de dégâts des séries de petits modules surgirent, armés d’un simple laser, qui filèrent le long des flancs pour passer sous le torse. Elle les vit approcher de tous côtés, un rayon frappa dévié seulement par un maillon plus lourd que l’énergie fit grésiller. Le sommet lui semblait hors d’atteinte, une pensée traversa son esprit, qui la poussa jusqu’au bout. Malgré les tirs et l’épuisement la louve atteignit ce point où les chaînes sortaient du torse, tordues jusque sous les paquets d’yeux de ce jaune vif effacé, elle y enfonça la roquette le plus profondément possible.

La tension fit le reste, avant qu’elle n’ait redescendu de dix mètres les frottements successifs faisaient détoner l’ogive. Sans effet d’abord, les entrechocs s’amplifièrent, des dizaines de ces chaînes brisées commencèrent leur lente chute. Bufo sentit les liens se desserrer, il reprit espoir, son cœur battit plus fort. Avant d’être emporté il bondit, parvint à se rattraper aux maillons environnants. Un fracas d’acier rencontra la glace, la creva. Dans les secousses suivantes il lâchait prise, à son tour tombait sans plus pouvoir rien y faire. Luck lâcha prise, tous deux s’effondrèrent dans le lac.

Ils se retrouvèrent dans l’eau glaciale. Mais tandis que le crapaud y retrouvait ses moyens, il vit la louve qui en traversant la surface avait été assommée. Elle plongeait, encore soutenue par quelque force comme une plume dans l’air avant de perdre toute portance, une aspiration inconnue l’appela dans les profondeurs. Le lac s’enfonçait à plusieurs milliers de mètres. Bufo, encore engourdi, la vit à la lumière de la surface, disparaître ainsi. Il se précipita après elle, nagea au plus vite, à sa poursuite, dans l’obscurité de cette eau glaciale, laquelle lui transperçait la peau. L’air lui manquait, il se sentait emporté à son tour.

En profondeur dans la plaine l’unité des militaires était impuissante à agir. Elle constatait, inutile, les mouvements du monstre d’acier aux couleurs du savant avec ses prisonniers. Ils ne tentaient plus rien mais attendaient comme attendaient ces milliers, ces millions de téléspectateurs devant tous les écrans allumés, qui voyaient la caméra vaguement tremblante se fixer sur la machine, au-dessus du lac, alors que l’aube rendait une lumière toujours plus forte, les ombres s’étiraient, depuis plusieurs minutes le commentateur expliquait une situation qui apparaissait à tous, sans issue.

Si la télévision filmait, elle avait une raison, cette machine à elle seule ne justifiait pas toute cette attention tant il y avait de ces sortes d’incidents chaque jour, dont il semblait qu’ils étaient sans importance. En filmant ils avaient un but, une attente précise, s’ils avaient été présents avant même les militaires c’était pour cela et cela seul que le cercle nord depuis ces derniers jours avait acquis l’attention du monde, une présence nouvelle.

Ces modules sphériques qui tournaient autour de la machine, jusqu’alors sans cible, soudain se groupèrent en hauteur et de viser le même point dans la distance, presque à l’horizon. Tous en même temps tirèrent en un rayonnement continu, une, deux, quatre secondes, les lasers de crépiter, de révéler les salves de tirs nourries qui ne cessaient de s’élever dans le ciel, huit, neuf secondes, les spectateurs alors de sentir ce frissonnement indescriptible, la joie, presque instinctive, ils sentaient que cet instant était venu.

Dans le même instant tous les modules éclatèrent, frappés par le bang supersonique, ils allèrent s’écraser de tous côtés dans la glace. Une traîne bleue flottait encore aux regards de tous les observateurs, la caméra n’avait pas saisi le mouvement, l’impact n’avait pas duré, sous le coup la machine ploya. Elle sembla près de s’écraser, se redressa quand un coup porté à l’une de ses pattes fit voler celle-ci en éclats, et l’engin de pencher misérablement de ce côté, impuissant à se défendre. Ils virent alors, au milieu du ciel, emportée par son propre élan cette sphère de bleu miroitant prête à s’abattre, le commentateur de s’extasier, toute la foule se souleva au même cri, c’était lui !

Un nouveau bang secoua la plaine, l’araignée d’acier traversée de part en part vacilla, tangua sur le côté, une explosion monstrueuse en souffla la majeure partie de la carapace. Aux coups données les chaînes s’effondraient par paquets, libéraient tous ses prisonniers qui dans la foulée se mettaient à fuir, et la foule d’acclamer d’une même voix, de se laisser emporter par l’allégresse, par la victoire ! Le monstre d’acier à l’agonie tenta une vaine attaque, déjà la tornade tournant autour par trois fois sciait la glace, aussi fragile, qui se brisa, l’engin tout entier d’une seule pièce alla s’effondrer dans les eaux glaciales du lac. Les images montraient ces soldats qui jetaient leurs casques en l’air, et brandissaient leurs armes mais aussi ces foules accumulées aux angles des villes, pleines d’acclamations et sur le lac, regardant la machine infernale se débattre alors qu’elle sombrait, Sonic !

Les rescapés accouraient à sa rencontre, de lui parler, de le remercier, de lui répondre, pas un qui ne voulait lui serrer la main. Les véhicules militaires s’arrêtèrent tout près, ils firent reculer tout ce monde tandis que le sergent allait parler à la cheffe de projet, Hazy encore choquée répétait qu’ils avaient eu de la chance. Un journaliste avait rejoint le hérisson bleu, celui-ci évadait les questions, lorsque le moteur du biplan ronronna dans le ciel il s’éclipsa en un éclair, aux derniers mots du commentateur la foule de se disperser.

Presque aux abords de la montagne là où la vapeur d’eau roulait encore au sol en une vaste brume les flots bouillonnaient toujours, non pas brûlants mais dérangés, qui affluaient, refluaient à mesure que la glace reprenait ses droits. Les blocs de roche avaient dérivés avant de se retrouver pris et immobiles pour les temps à venir. Le vieux biplan tourna derrière le pic par le côté du défilé, revint à basse altitude sur le lac, leva le nez, enfin toucha la glace dans une longue langue dégagée, presque lisse, où les trains trouvèrent suffisamment d’espace pour freiner. Il glissait cependant, pas loin, loin à l’écart des foules.

Cette arrivée inopinée ne le dérangea pas, il ne songea pas à appeler, il espérait, au contraire, que personne ne les remarquerait. Le crapaud s’écroula, épuisé, aux côtés de la louve inconsciente. Il ne sentait pas le froid, uniquement la fatigue assez pour craindre de ne plus se réveiller. Son gant trempe lui gelait les doigts, l’autre, déchiré, les laissait à la morsure de l’air. Ils baignaient dans cette sorte de brume froide dont l’eau en les recouvrant leur rendait le vent plus vif encore. Le moteur pouvait tourner, lui, tout ce qu’il voulait, c’était rester dans ce coin plus longtemps, tranquille, oublié du monde.

Le courant les avait fait dériver jusque-là où ils avaient ressurgi sans efforts. Alors le crapaud avait tiré son amie hors de l’eau, jusqu’à un espace entre les formations glacées. Il s’était assis quand même à l’écart, malgré l’envie d’un peu de chaleur, par une sorte de pudeur qu’il ne s’expliquait pas. Là-bas, ils pouvaient parler, tout cela ne le concernait pas, ne l’avait jamais concerné, il le savait, il n’avait été qu’un incident. Son seul souhait avait jamais été de suivre des cours, comme tout étudiant, à l’une de ces universités obscure au monde, pour quelque travail obscur loin des histoires du monde. Il se trouvait à moins de dix mètres de deux de ces célébrités que la moitié de la planète chassaient pour la moindre nouvelle, dont lui-même parlait à chaque dîner, comme en leitmotiv.

Quand même il l’aurait voulu, cette discrétion ne pouvait pas durer. Le pilote du biplan, ses lunettes relevées, alors que la brume offrait une percée pointa du doigt ces deux autres rescapés du combat. Il avait presque l’air surpris de les voir, Bufo n’en savait rien, ne cherchait pas à savoir.

« Eh ! Ça va vous deux ? »

Tout, absolument tout dans cette question lui déplut. Un reflux viscéral lui donna envie de répondre, il se retint. La colère qu’il ressentait devait être l’effet du combat, le besoin d’exprimer la panique et les milliers de sentiments divers nés de tant de conflits. Le hérisson avait marché jusqu’à eux, aussi normalement que n’importe qui, pour s’arrêter à leur hauteur. Le crapaud leva ses pupilles de braise sur le héros mondial, ce hérisson mains jointes dans la nuque qui paraissait satisfait de lui-même.

Son regard avait dû exprimer tout ce qu’il pensait, ou bien la fatigue dessinait sur son visage un masque terrible. Il se sentait de l’hostilité, inexplicable, pour celui qui venait de les sauver ainsi que toute l’équipe de recherche. Alors réunissant ses ressources, comme le hérisson insistait, il assura que tout allait bien pour eux. Cette réponse si peu sincère parut suffisante. Ils avaient été rejoints par le pilote, si jeune, qui parut bien plus inquiet de leur état. À nouveau Bufo répéta qu’ils iraient très bien, trouva même le moyen de les remercier. Il n’en songeait rien, ne savait pas pourquoi, ne cherchait pas pourquoi, il voulait leur crier dessus et ne trouvait pas les mots pour s’exprimer.

Comme les deux héros allaient se retirer, le moteur commençait à refroidir, le hérisson se tourna une dernière fois : « Allez, crache le morceau ! » Il le dit de telle manière que les défenses du crapaud s’effondrèrent. Les mots lui vinrent comme à chaque fois, ceux qui le rendaient si ridicule en société.

« Tu n’es pas Sonic. »

« Ah ? Si tu le dis. »

Probablement le hérisson ne l’avait pas cru. C’était certain. Une fois l’avion reparti le crapaud se laissa aller en arrière, relâcha tous ses muscles. À présent civils et militaires, ainsi que la presse, attirés par l’atterrissage du biplan convergeaient dans leur direction. Un hélicoptère atterrit, la porte coulissante s’ouvrit sur Hazy, la souris encore nerveuse se porta à leur rencontre des couvertures entre les bras.

Le jour même les militaires fermaient le site de l’autel de charbon. Avec l’appui de Ninja le groupe de recherche ne repartait pas les mains vides, toutes leurs notes leur avaient été rendues en l’état, ainsi qu’une série d’artefacts recouvrés de l’ancienne forteresse. Les ouvriers n’avaient pas attendu le lendemain pour faire leurs adieux, leurs tribus les attendaient. Ceux-ci avaient retrouvé leur bonne humeur coutumière, ils se racontaient sans jamais se lasser ce sauvetage après un tel événement. Et d’en rire. L’absence de la taupe pesait à tous, ils ne l’avaient qu’entre-aperçue le lendemain, dans son véritable uniforme, alors que les hélicoptères de son unité redécollaient.

Aussi n’étaient-ils plus que trois sur le motoneige qui se rendait au village, d’où le train devait les ramener chez eux, à la cité universitaire. Hazy avait laissé les commandes à son dernier assistant, après l’avoir gratifié d’un haussement de sourcils, la rédaction de son prochain rapport seul lui importait. Tout à l’arrière du véhicule même lorsqu’ils approchaient du village, détaché d’eux la louve n’avait pas dit un mot. Encore tremblante elle souffrait des effets du froid, cependant avait refusé tout traitement. Une sorte de culpabilité dont il était difficile de se départir lui pesait depuis que Bufo avait compris le trajet qu’elle avait parcouru, et la seule motivation qu’elle avait pu avoir de se rendre dans le nord.

Quand ils quittèrent le régional à la bordure tiède, dans un petit compartiment privé Hazy décida d’aller leur commander des places au restaurant. Elle cachait mal son impatience en vue d’annoncer ses résultats à Field. Les deux étudiants, restés seuls, regardaient chacun leur coin de siège, toujours silencieux.

D’abord Bufo : « Comment va Rye ? » Puis Luck laissa échapper un grognement. Elle jeta un regard par la vitre où les étendues glaciales s’étaient mises à défiler à l’envers. « Et Pearl ? Et Juicy ? » continuait le crapaud, un peu plus détaché. Elle ne prit pas la peine de répondre, se laissa absorber par le paysage.

« Et toi ? »

Sur le quai de la cité universitaire ils descendaient les marches surpris par l’affluence du jour, par tout ce monde après des semaines de solitude, la hase la première se jeta sur Luck et l’enlaça, lui répéta combien elle leur avait manqué. Le magasin au complet s’était déplacé, fiers de leur employée, heureux de la retrouver indemne. Les deux petites se précipitèrent sur Bufo, le pressèrent de question, la souris comme menue, entamée par une nuit de cauchemars, lui parut encore les yeux rouges et le visage tremblant, elle serra sa main dans laquelle elle étouffa des larmes.

Il y avait Rye, il y avait Field, le professeur grogna pour que ses étudiants lui fassent de la place, de donner une grande tape dans le dos du crapaud avant de serrer les deux mains de Hazy. Il triomphait, c’était visible. Deux jours après le quai avait retrouvé son rythme quotidien, la rentrée toute proche et les nouvelles occupaient la majorité du temps, à peine cette animation de la jeunesse perturbait cette quiétude insouciante. La nuit, sur le balcon, observant cette cité plongée dans les ténèbres il attendit que les chao chantent, une manifestation qui ne vint pas.

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Journal :
Déçu pour deux raisons, quoique tout se soit à peu près bien passé. D’une part quand Bufo est fait prisonnier, cela arrive sans la moindre motivation. D’autre part la rencontre avec Sonic ne porte rien.
Tout s’est enchaîné, une fois encore, sans mal, grâce à la masse d’événements que je voulais mettre en scène. La page 7 est allée moins facilement, suite au combat, j’ai l’impression qu’elle traîne. Au contraire il me manque presque un paragraphe entier pour bien conclure à la dernière page.
Il aurait été difficile d’améliorer ce combat… trop de choses qui arrivent un peu trop détachées, pour autant les descriptions restent un peu vague et l’unité manque. J’ai dû corriger par trois fois, d’abord dans le puits puis à l’extérieur, le comportement de Bufo pour qu’il ne joue pas au héros, car systématiquement cela s’achevait dans une impasse. C’est la nature de Bufo de subir, il est fait comme ça.
Il y a beaucoup de scènes où j’aurais voulu me laisser au dialogue. Je ne sais pas si j’y gagne ou si j’y perds.
Le plus réussi, mais pas le plus marquant, est la réaction de Pearl à la destruction du mécha’. J’ai oublié que Shard devait être celle qui la réconforte.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Août 15, 2010, 02:50:56 pm
Résumé de la première saison (épisode 1 à 7) :
Bufo est un crapaud rêveur venu s'inscrire à la cité universitaire et forcé de vivre en colocation avec des camarades excentriques. Dès le premier jour son professeur l'envoie de l'autre côté de la planète où il affrontera une machine destructrice et rencontrera Sonic.
Rien que ça.
De retour indemne Bufo espère avoir laissé l'aventure derrière lui.


Comme toujours quatre pages chaque semaine, la seconde saison est encore moins aventureuse que la première mais plus cohérente car planifiée.
J'ai déjà eu du mal à reprendre ma propre fic', je tenterai de passer chez celles des autres. Promis. Quand je pourrai.

The Chao's
Theory

Épisode 8 :

À travers les feuillages berçait un vent léger venu de la pente, plus loin les ombres s’ouvraient sur la cour baignée de soleil, il faisait frais, une foule de sourires et d’animation se pressait par les sentiers entre les blanches façades des facultés les arcs-en-ciel jetaient leurs éclats. De loin en loin aux écarts de la ville le sifflement d’un train servait de sonnerie, les étudiants discutaient mêlés de rires à la fraîcheur des bancs.

Il allait de même et frissonnant deux livres aux bras Bufo parlait emporté par ses camarades, ils s’égaillaient à l’entrée de la cour, les autres marchaient sur l’herbe. Par des gestes de la main chacun se séparait les plus pressés retournaient à leurs tâches, à son tour l’étudiant les quittait pour la sortie, son ami le rattrapa. « Et alors ? » Il lui tendait une canette, perçait la sienne du doigt tout occupé à jouer avec. Sa carapace au soleil lui était plus légère, en même temps qu’ils parlaient il la couvrit de son sac, son visage ruisselait. Ils parlaient des filles du campus, comme cela ne convenait pas, changèrent de sujet.

Leur professeur avait presque oublié son cours à force de leur révéler ses découvertes, au lieu des langues et des artefacts la classe subissait l’enthousiasme du jaguar. Aussi les leçons prenaient-elles de l’intérêt, ils en discutaient parfois, son ami acceptait d’écouter d’une oreille. Ces histoires de chaos l’intéressaient moins que les légendes des temps anciens.

Vastes au-dessus de leurs têtes s’ouvraient les entrelacs de la fontaine, l’eau perlait en plein ciel telle une pluie d’étoiles, ils passaient près des bassins de verre où les cascades troublaient la surface de milliers de cercles évasés. Bufo s’essuya le front, sur lui les gouttes pouvaient couler librement, donnaient à sa peau un aspect moins livide. L’air humide que les fleurs par bouquets chargeaient au plus près des flots coulait sur les corps en un froid soudain, sous les jets quelques jeunes se murmuraient. Shell secoua la tête, l’eau coulait dans sa nuque, il se tapa les bras pour réveiller ses membres.

« On va le boire, ce verre ? »

De son côté Bufo tendait la main vers la canette, il avait la tête à ça, même si ses yeux s’évadaient parmi la foule des étudiants à la recherche d’une silhouette qu’il ne trouvait jamais. Il s’arrêta, donna du coude et désigna à l’entrée une personne qui les observait, de loin, sans se cacher, qui ne les quittait pas des yeux. Il la reconnaissait, son ami également en la voyant demanda si elle était amicale, l’air insouciant, l’air seulement. À l’entrée Ninja attendait, bras croisés contre le bord du tunnel elle faisait sentir sa présence, la tortue lui dit de faire attention avant de le laisser.

En secret l’étudiant le remerciait de ne pas rester, il avait senti la méfiance. À son approche Ninja s’était redressée, s’était mise au repos le dos dressé, il avait l’impression que des milliers d’yeux les regardaient aussi surpris que lui-même. La taupe portait le pli de ses gants à angle tranché, les chaussures lacées elle tenait dans sa main peu discrète le béret de sortie, quand ils furent l’un devant l’autre elle ne salua point.

Derrière elle se profilait la rue, le jour en fin de course y jetait des feux plus vifs en contraste du tunnel où les ombres rendaient la pierre glaciale. Elle s’était détachée à moitié dans la lumière, accepta de le suivre quand il voulut traverser, la taupe ne disait pas un mot. Enfin : « Tu as des fréquentations douteuses. » Le ton pour le dire avait été trop formel pour le toucher, il lui revenait un mauvais goût dans le goitre à y penser, il n’avait rien envie de répondre, pas même lui demander ce qu’elle lui voulait.

Bientôt les rumeurs de l’université s’étouffèrent, de l’autre côté du tunnel la rue se trouvait à peu près vide, les cascades de l’administration roulaient sans bruit devant les quelques voitures à l’arrêt. Elle lui demanda s’il était de confiance, Bufo ne comprenait pas, elle répéta, il lui fallait savoir, elle ne voulait pas le voir impliqué. Il s’agissait des Freedom, les combattants de la liberté, il aurait voulu rire à cette idée tant celle-ci lui paraissait improbable. Ninja secoua la tête. Elle accusait Shell, ne doutait pas qu’il en fasse partie, ensuite laissa tomber le soupçon sur l’appartement. L’étudiant voulut nier, elle s’avança assez près pour le surprendre, lui fit entendre qu’il valait mieux changer ses fréquentations.

Son visage ne montrait nie joie ni amabilité, seulement les traits durs du devoir. Le cou levé assurait son ascendant, qui rejetait toute relation passée. Il lui répliqua de ne pas se mêler de sa vie, qu’elle en avait déjà assez fait.

Pour autant la militaire n’en avait pas terminé, elle le laissa se calmer avant d’aborder Victrix. Le dossier était tenu secret, il avait été la raison de sa présence là-bas, dans le nord. Elle s’assombrit en parlant de l’incident, évoqua la disparition d’une équipe. Le souvenir lui revint de cette piste à flanc de montagne, écroulée, exactement où elle situait l’événement. Il se rappela l’éboulis en même temps que la glace, le lac gelé aux frontières de l’Holoska, si loin déjà. Ses chefs voulaient connaître la cause, ils croyaient à une arme, si tel était le cas ils devaient savoir avant qu’elle ne soit à nouveau employée.

« Qu’est-ce que tu attends de moi ? »

Elle s’approcha, l’obligea à reculer, Ninja avait la froideur de son grade, une rigidité de caractère qu’il ne lui connaissait pas. Ses mots claquèrent contre son palais, elle devait à travers lui s’assurer des travaux du professeur Frédéric et si possible, espionner les combattants de la liberté. Alors :

« Reste en-dehors de tout ça. » Cela valait mieux pour lui, il n’était pas de taille.

Ces mots dits, lorsqu’elle fut sûre de son effet la taupe se recula, libéra la rue de son emprise, sur eux soufflait le léger vent en fin de journée. Il répondit quelque chose, ne s’écoutait pas parler, Bufo préférait rejeter cette discussion dans le poing douloureux de son ventre. Autour d’eux les gens passaient sans prêter trop d’attention. Les pavés du trottoir fraîchis ajoutaient à leur froideur les façades des immeubles alentours, de la vie vacillait à toutes les fenêtres sur laquelle il n’avait aucune emprise, l’étudiant était attiré vers le centre ville par les hauteurs de la gare et ses rails en entrelacs.

Il sentit sa tête bourdonner, se décida à partir sans qu’elle le retienne la route enfin les sépara, chacun de son côté elle le fixait encore entre les véhicules rares, les enfants passaient derrière puis quelques étudiants pressés, la taupe l’observait imperturbable. Lui tâtait son front où une douleur le lançait, sous la bulle de verre il se disait que la moiteur avait dû le saisir, le souvenir ne le lâchait pas des plaines glaciales. Bufo inspira, le bus s’arrêtait devant l’abri avec ses larges fenêtres le véhicule les cachait tout à fait.

Alors l’étudiant se surprit à réfléchir aux raisons que Ninja avait de lui mentir, si elle disait vrai, aux personnes qu’il ne connaissait pas si bien. Il se répéta l’expression agacée qu’elle avait laissé voir en parlant des Freedom. Pris dans ses pensées il était resté dans la porte du bus qui démarrait, un rire familier le ramena à lui. Le chauffeur piaffait à pleines dents de ce comportement enfantin, sa bonne humeur le fit à son tour sourire. Par les fenêtres la ville défilait, ils quittaient la rue, le crapaud se laissa tomber sur un siège.

Presque toute la cité s’ouvrait sur les pentes les immeubles étincelaient, une verdure colorait les avenues aux angles les parcs pleins d’arbres laissaient voler dans l’air quelques feuillages, il la voyait au travers du ruissellement de la vitre le ciel d’un bleu clair s’épaississait comme venait le soir au défilement se muait en lignes fugaces. Bufo ne savait si c’était la fatigue ou sa pensée laissée libre, il avait du mal à se concentrer : ses doigts pianotaient sur le téléphone, il informait son professeur de la rencontre, de l’intérêt que provoquaient ses recherches. Il hésita, l’envoya quand même.

Tandis que le bus s’arrêtait il avait fermé les yeux, l’étudiant laissa glisser ses livres sur le siège, les gens se pressaient très jeunes qui parlaient avec exaltation, par petits groupes, ils repartaient au léger tremblement du moteur. L’eau formait sur les vitres une voûte d’étoiles, les laissait luire éphémères avant de glisser les lignes s’y confondaient, le monde se laissait couler avec. Quand il ouvrit les yeux le ciel très clair était empli d’astres, il sentait sous ses pieds la secousse, le bus tournait par l’avenue en un lent balancier. Plus loin l’appartement se découpait devant les pentes, Bufo s’arracha à son rêve.

Le chauffeur lui lança tandis qu’il descendait : « Ça va aller ! » Il opina de son sourire, se fit rappeler d’aller récupérer ses livres puis pressa le pas en vue de l’étage. Au passage il vérifia que la porte de la voisine était fermée, soupira et tenta de se rappeler ce qui avait pu l’inquiéter en quittant l’université, une discussion qu’il avait eue, lointaine, l’étudiant ne s’en rappelait qu’une rumeur vague. Son téléphone vibra, ce n’était pas le jaguar mais Shell qui lui rappelait de trouver un jour pour partager ce verre.

Après la porte la propreté le frappa, l’air frais entrait par plusieurs fenêtres, il fut surpris par la pénombre du couloir. La louve après son nettoyage avait démonté l’un des verres, là où elle se tenait la lumière du jour se perdait. Il la surprit de dos, sans qu’elle se retourne, il n’osa rien faire pour la déranger, préféra attendre. Dans la pénombre artificielle son pelage de cendre s’offrait plus clair, elle se tendait en avant et penchée pour mieux voir, son ventre se creusait à la pointe de la chevelure sauvage dont la teinte noire la contrastait.

Comme l’étudiant l’observait faire la question se posa à lui soudaine de ce qu’il savait d’elle, son passé et son histoire, il la vit à nouveau en étrangère. Ses gestes l’absorbaient au plafond en partie cachés ses doigts jouaient sur les fils, il regarda les gants aux bandes serrées jusqu’aux coudes, tirées sec, qui la rendaient sévère. Le mot lui revint, Freedom, il se demandait si elle y participait, si elle avait combattu déjà, en leur nom. Aussitôt Bufo chassait cette idée. Il cherchait une réponse dans ses oreilles baissées, dans la courbe du cou et des épaules où la chevelure se noyait.

Cette situation le dérangeait, il préféra rompre sa gêne. À peine adressa-t-il la parole que Luck se tournant le dévisagea l’air fière, souffla entre ses dents : « Kh ! » Elle avait remis en place la coupole de verre.

En quelques instants le couloir se retrouva vide, la porte de la cuisine se fermait, il remarqua que la télévision était restée allumée le son coupé, l’image de la caméra oscillait dans son mouvement. Bufo s’installa sur le canapé, régla le volume alors que les nouvelles se développaient, toujours les mêmes, le commentateur expliquait, ils passaient d’anciennes images. Un instant les gens interrogés s’exclamèrent puis le ton informel reprit suivi d’un nouveau communiqué, il devina lui-même la curiosité et l’impatience qui rongeaient le public tandis que les premières images étaient dévoilées.

Néanmoins ce qu’il attendait n’arrivait pas, aucune nouvelle ne filtrait ni sur les combattants ni sur l’Unité, la bande défilante non plus ne disait rien. Une tornade médiatique couvrait les histoires secondaires, il tenta une chaîne locale, découvrit les mêmes images en direct. Là-bas les célébrités mondiales poursuivaient leur combat, le présentateur assurait qu’ils allaient réunir les sept pierres, Bufo résista à l’envie d’éteindre.

Quand la porte s’ouvrit il voulut se lever, persuadé que c’était Rye. Une série de rires le dissuada, les deux petites entrèrent en coup de vent, le bousculèrent de son canapé. La loutre lui tournait autour avec ses questions d’adulte dont elle ne voulait pas la réponse, lui demandait comment étaient allés ses cours, elle le poussait hors de la pièce. Pas à pas derrière Pearl les suivait, elle avait encore sur ses épaules le petit sac d’école d’où dépassait sa règle, ses espadrilles piquaient le tapis presque sans le toucher. Les filles voulaient le salon pour elles, toutefois tandis que sa camarade se précipitait vers la table la souris resta aux côtés de l’étudiant, dans le couloir.

Elle gardait la tête baissée, n’osait rien dire troublée à l’idée de se faire remarquer, sa voix murmurait alors qu’elle réunissait son courage. La petite leva les yeux sur lui, demanda s’il pouvait l’aider. Elle eut ce mouvement fragile qui l’empêcha de refuser, malgré toutes ses préoccupations il la poussa à continuer.

Un trouble passa sur ses yeux clairs, la demande qu’elle avait dû répéter plusieurs fois lui échappait, la porte d’entrée s’ouvrit de nouveau sur Rye. En l’entendant Bufo tourna la tête, la petite sentit qu’elle ne pourrait rien dire, préféra se retirer. Comme elle se retournait le crapaud s’excusa, la pressa pour qu’elle aille jusqu’au bout. Mais Juicy devant la table son ordinateur allumé appela l’écolière, sa confusion la fit remettre la requête à plus tard. Elle alla se blottir contre la loutre, toutes les deux amusées par ce qu’elles lisaient sur l’écran oublièrent les autres locataires.

Entre ses deux sacs le visage de Rye transparaissait à peine, de nombreuses herbes crèmes et lotions qu’elle ramenait pour le bain les bouteilles s’entrechoquaient, il referma la porte pour elle. Il la suivit, la débarrassa d’un sac tandis qu’elle vidait le second sur le pourtour de la baignoire, la gazelle se penchait tout à fait sous le rideau de toile. Les produits une fois déposés ajoutaient leurs senteurs à la pièce, il y flottait des baumes épicés, un peu fauves. Lui se tenait dans le coin de la pièce, à observer le couloir.

La gazelle l’appela pour le second sac, lui demanda de le tenir le temps qu’elle les mette en place, il lui fallait trier. Elle puisait de ses mains graciles puis hésitait, alors se mouvait pour ranger, sa chemise légère pendait par le rebord. Il sut qu’il se posait la question pour elle, si elle avait pu se battre il ne le concevait pas. Bufo haïssait ce doute injustifié, ce besoin de savoir, de s’immiscer dans leur vie privée. Elle laissait aller ses cornes striées en un mouvement naturel, il ne savait expliquer l’air triste sur son visage.

Plus un espace ne restait entre les lotions entassées, un petit monde de savons et de parfums bordait les robinets. Elle se redressait, guigna du côté de la porte lui pliait les sacs, elle s’approcha doucement pour lui toucher la joue. « C’est ma manière de remercier ! » Elle avait le visage triste, réellement, il crut le réaliser tout à fait ce petit trait où s’éteignait le bonheur sur son pelage au grain de seigle, elle joignait les bras sur son ventre. Bufo s’excusa, il avait de la lecture pour l’université, chassa toutes les questions qui se posaient, tous les doutes, dans le corridor une porte claqua, sans doute un courant d’air.

De par les fenêtres s’étirait le soir, l’astre lançait ses rayons au plus près des pentes, plongeait dans les premières tours. Au salon les deux écolières piaillaient à la manière de fauvettes, elles se montraient tour à tour les fenêtres remplies de messages. Ce petit jeu les rendait farouches, leurs voix s’élevaient toujours plus fortes, puisqu’il ne pouvait pas étudier Bufo vint aux nouvelles. Juicy en le voyant entrer se jeta sur lui tête la première.
Elles devaient sortir, il fallait qu’il les accompagne, la loutre lui expliquerait tout en chemin. L’étudiant voulut refuser, se chercha des excuses, depuis sa chambre Rye approuva. Il laissa échapper un soupir.

Toutes deux le tiraient par la porte, elles dévalèrent les escaliers comme il fermait, leurs voix montèrent encore du balcon par la porte-fenêtre, Bufo s’équipait tant bien que mal, ils s’en allaient. Alors Rye retourna à sa lecture, ses propres leçons à apprendre un faux sourire aux lèvres, elle se coucha de tout son long avant de tourner la page. Parfois elle tirait sur les manches de sa chemise quand ceux-ci retombaient, elle se lovait près des coussins, se tournait pour profiter de la lumière. Une sonnerie la surprit, elle crut que c’était son réveil, après avoir tâté de la main la gazelle se redressa.

Quand les écolières l’avaient emmené Bufo avait oublié de prendre son téléphone, le cellulaire reposait sur son lit à moitié enfoncé dans la couverture, il vibrait. Elle vit que personne ne réagissait, sans doute Luck trop occupée par sa cuisine, Coal ne se dérangerait pas. Alors la gazelle se glissa jusque dans la chambre, se saisit du téléphone et appuya.

La voix de Field s’exclama d’impatience, il voulait savoir où était son assistant, il se moquait de savoir qui était l’assistant de qui. Le jaguar accepta de laisser un message, Rye fit mine de prendre des notes. Il grondait à chaque début de phrase, emporté par ses recherches sa voix sifflait sur les pointes, dès qu’elle le lui permit il débita son discours par de violents à-coups sans souci qu’elle le suive ou le comprenne. Sa recherche allait bien plus loin qu’il ne le révélait à ses classes, il était mis face à un phénomène unique, il employa le terme de chaos sans cacher le plaisir de pouvoir l’employer.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: MrWaw le Août 17, 2010, 11:02:02 pm
Bonjour. J'ai commencé à lire ta fic et je peux t'assurer qu'elle est passionnante.
Apparemment je suis le premier a poster, tout d'abord bravo ta fic est génial bon par contre c'est vrai que les 3 derniers textes s'enchainent faut tenir le rythme pour la lecture. :;):

C'est une super idée de faire des mini paragraphes, ça rend le texte intéressant, plus captivant aussi et surtout limpide.
Bon je vais prendre le rôle pour les fautes si cela ne te dérange pas, j'ai lu assez vite mais je te rassure y'en a pas beaucoup c'est génial et agréable  :;D: .
Par contre, il y a un truc qui me turlupine c'est le mot " cheffe " il me semble que le mot ne change pas au masculin comme au féminin " chef "

Dernière remarque, tu aimes beaucoup la conjugaison au passé, j'espère que tu ne le prendras pas mal ^^

Je te souhaite bonnes vacances, et surtout continue a nous faire rêver  ::): .


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Août 22, 2010, 08:14:50 pm
Le mot "cheffe" est l'un de ces mots officiels inventés et que personne n'utilise. Comme le personnage lui-même n'est pas très caractérisé, j'y ai trouvé là une manière de la retenir.

Le reste est noté, j'aurais quand même voulu aller lire les autres...

****

À partir du rapport de Hazy le professeur avait pu reconstituer, en partie, les rites qui s’étaient déroulés dans le nord. Il complétait ces rites par les informations de terrain, tout ce qui s’était déroulé au détail près. La mémoire de son assistant l’avait beaucoup aidé, il avait été là-bas, Rye se rappelait qu’il avait été là-bas. Enfin les laboratoires des autres facultés lui donnaient raison, la chaotique confirmait qu’il ne s’était rien passé là-bas. Il s’emmêlait dans ses explications, fouillait ses notes, Rye le devinait le poil rêche, prêt à mordre. Ce qu’il proposait était simplement le contrôle du chaos.

Elle demanda de répéter, l’air tranquille, tout en notant à part quelques mots qu’elle souligna. Le jaguar reprit un peu fâché, ajouta la technique à la synthèse. Contrôle et chaos avaient des sens très restreints, ils les entendaient dans ce cadre, le phénomène avait été provoqué il n’en doutait pas, il pourrait le reproduire en laboratoire. Or et cela seul lui importait, il n’y avait eu sur place aucune émeraude, aucun catalyseur d’aucune sorte. Field se tut, attendit que son assistant réagisse mais Rye n’ajoutait rien. Il s’agaça, se plaignit et rappela qu’il y avait les chao. Cette démonstration lui paraissait triomphale.

Tout ce qu’il avait découvert était le lien évident entre ces créatures et la nature, pour autant ce résultat pouvait le rendre célèbre. Il ne laissa pas Rye finir, il comptait bien associer son assistant à cette gloire, enfin le jaguar lui fit jurer trois fois de ne rien en dire à personne. Quand enfin elle put raccrocher la tête lui tournait d’avoir dû écouter tout ce discours, Rye fit défiler les appels, effaça celui-ci puis reposa le portable où elle l’avait trouvé. Elle retourna ensuite à sa lecture.

Dehors les couleurs devenaient plus ternes, les ombres s’effilaient sur les immeubles, les gens rentraient. Les roulettes de sa planche rendaient un son sifflant, il en était agacé, Pearl à côté de lui portée par ses patins lui expliquait qu’il se tenait mal. Il allait aussi vite qu’il pouvait, Bufo se traînait en compagnie de l’écolière tandis que Juicy, depuis longtemps, avait disparu au pas de course, loin devant.

S’il fatiguait la petite allait sans peine, elle se laissait glisser le long des allées son passage ne provoquait pas de bruit, la petite rigolait en chassant de ses yeux son pelage court que le vent battait. Ses gants dans le soir avaient des éclats de diamant. L’étudiant se demanda à quoi lui pouvait ressembler, chercha dans les vitrines sur les portières des véhicules garés un reflet où se reconnaître, il se jugea la peau terne, comme effacée. Pearl l’appela plus avant, l’aida à reprendre de la vitesse, elle se troublait en sa présence sans vouloir le montrer. Ils devaient retrouver la loutre une fois arrivés à destination.

Un vaste terrain de pistes aériennes s’ouvrait derrière les deux rues de l’est, qui grimpait ensuite en début de pente. Il se sentit soudain ridicule sur la vieille planche, quand même ce n’était pas la sienne, en voyant les professionnels accumuler les figures. Les planches de haute technologie fendaient les cieux, traçaient des courbes parfaites, ils jouaient avec à l’équilibre, se laissaient retomber sur le coussin d’air. L’écolière le fit arrêter peu avant l’entrée du circuit, elle retira son casque tandis qu’il relevait la planche. Alors en attendant le retour de la loutre, elle tenta encore de lui demander.

« S’il te plait… » mais sa voix se perdit, il la vit qui hésitait tant l’objet lui tenait à cœur, elle aurait voulu trouver tout de suite les mots pour le convaincre. Juicy leur tomba dessus depuis les airs, elle avait sauté du mur, les interrompit.

L’entrée du terrain était interdite moins en raison des risques que des troubles qu’ils causaient aux jeunes de la cité, aussi voulaient-elles que Bufo les fasse entrer. La loutre n’avait pas attendu son accord pour le pousser jusqu’au contrôle où il présenta sa carte, agacé par ce manège. Dans son dos Juicy agissait la main pour dire : « On est avec lui ! » À peine entrées elles se dépêchèrent de se séparer pour trouver Pupil. Il resta en arrière à les regarder partir, préféra ne pas songer à la suite des événements. Les gradins tout près l’attirèrent d’où il pourrait observer les pistes, éventuellement les écolières.

Quand il s’installa le ciel encore clair maintenait ses arcs-en-ciel, il remarqua à quel point le terrain paraissait paisible. Ce lieu ressemblait à la ville, la tranquillité qu’il recherchait pour sa vie teintée de bonne humeur. En même temps il admirait au passage ces athlètes qui filaient dans les courbes, qui tentaient les virages au plus près, il se demandait si de véritables courses se produisaient ici. Quelques autres observaient comme lui, il leur posa la question : les rails servaient pour ces occasions.

Il se rasseyait content de cette fin de journée quand un groupe attira son attention, presque à l’opposé, caché en partie par les pistes. L’étudiant se leva, tenta de distinguer dans la distance cette carapace légère, il pensait bien avoir vu Shell sans certitude. Eux aussi observaient les courses depuis ce coin désert ils discutaient entre eux, la première impression du crapaud à leur égard fut de les trouver combattifs. L’évidence le frappa, il devait s’agir de Freedom, ce mot lui revint en tête, ceux qui voulaient se battre aussi, suivre l’exemple du héros planétaire. Il n’en doutait plus, là-bas Shell se trouvait à sa place.

De le savoir, toutefois, n’entraîna pas pour lui de réaction. Il constatait, ne savait trop que faire de cette observation, tout comme il reconstituait la cité à travers mille détails quelques détails dans ce groupe avaient trahi leurs intentions, tout s’arrêtait là. Bufo devina qu’il avait cette occasion d’aller leur parler, dans quel but il n’aurait su dire, en cet instant il ne trouvait aucune raison. Les filles revenaient déçues leur idole avait dû partir, Juicy gonflait les joues d’irritation. Il proposa simplement de rentrer.

Une fois sortis l’écolière remit ses patins, elle s’appuyait au mur pour se faire, toutes deux voulaient savoir s’il comptait se mettre à ce sport. L’étudiant secoua la tête, songea cependant qu’il pourrait revenir. Comme ils allaient partir il décida de rentrer à pied, lança sa planche à Juicy qui la fit culbuter au vol pour retomber dessus, elle avait entraîné cette acrobatie depuis le préau. La loutre donna un coup sur le pavé, il la regarda disparaître en quelques instants avec plus d’aisance qu’il n’en aurait jamais. Restée derrière Pearl finissait de lacer, il lui demanda comment il pouvait l’aider, lui rappela ses tentatives. L’écolière baissa la tête, elle s’excusa de l’avoir dérangé. C’était une histoire de jeunes.
Il la laissa partir avant de rentrer seul.

Le bus s’arrêta à sa hauteur, sans qu’il y ait eu d’arrêt, personne n’occupait l’intérieur sinon le conducteur qui rentrait au dépôt. Il lui fit signe de monter, Bufo l’entendit jacasser rieur, taper des soles sur le volant, il resta debout pour le trajet. Alors qu’ils freinaient pour le virage le soleil se laissa couvrir par les pentes, les couleurs disparurent. Tous phares allumés le bus glissait près des fontaines, troublait les flaques sur la route, faisait ployer les herbes folles. Il crut qu’il rentrait, en retard, de l’université, que tout ce qui s’était déroulé entretemps avait eu lieu un autre jour passé. Au long roulement du moteur l’étudiant sentait ses doutes se dissiper, il ne songeait plus qu’à revenir à temps pour le repas.

Tels des voleurs ils s’entendirent pour éviter l’arrêt, le bus freina plus loin. Tandis qu’il sortait le chauffeur lui dit d’essayer quand même, les portes se refermèrent, Bufo regarda le bus s’éloigner.

À part lui tout le monde se trouvait déjà à table, Coal ne l’avait pas attendu pour commencer. Dans la chaleur de la cuisine il avait déjà vidé son assiette, il se levait à l’arrivée du dernier occupant. Rye moqua son retard contre lequel Bufo trouva une défense, il observait les réactions de Luck, s’attendait à de la colère. La louve patienta le temps qu’il soit assis avant de saisir ses couverts. À part Coal déposait son assiette puis d’un pas mou quitta la pièce, ils causèrent un peu de cette attitude, par habitude.

Quand chacune se mit à raconter sa journée les éclats de voix se couvraient les uns les autres, il s’ajoutait à ce concert, riait en même temps qu’elles tout en donnant des bribes de son propre crû. Il leur parla de la militaire, les captiva presque une minute avant que le sujet ne change, le crapaud tentait en vain de faire participer Luck. Il s’imaginait ce qu’elle avait pu faire toute la journée au magasin, le peu qu’il y avait à en dire et qu’elle avait changé un verre. Il aurait voulu qu’elle le raconte.

« Au fait, » se rappela-t-il, son téléphone était resté dans la chambre, il attendait toujours un appel de Field. Rye ne se souvenait pas, il se tourna vers la louve dont le regard devenu lourd marquait de la colère. Bufo n’osa pas la questionner.

Ses travaux l’attendaient toujours, l’étudiant s’excusa en même temps qu’il débarrassait, il lui fallait rattraper son retard accumulé. Il retourna à sa chambre où les ouvrages l’attendaient, récupéra son téléphone avant de commencer. Par sa porte ouverte le crapaud pouvait entendre ses colocataires à leur tour quitter la table, les filles rejoignirent le salon où elles continuèrent à s’amuser. Il ferma la porte, se concentra sur son travail. Céda. Après une pause il reprit, chercha un sens à la matière élémentaire. Les filles se séparaient, Rye avait dû rejoindre sa chambre. L’heure avançait sans qu’il ne suive.

Bientôt l’obscurité le pressa d’en finir, il prenait des notes dans le vide, par un geste automatique, se raccrochait à ses devoirs. Une rumeur dans le couloir l’obligea à relever la tête, le bruit à peine perceptible lui faisait penser au grain d’un sablier dans les dernières secondes. Il patienta aux aguets, plusieurs minutes, aidé en cela par la fatigue qui relâchait sa patience l’étudiant chercha des traces de ce qu’il avait cru entendre. Lorsqu’il fut sûr que plus rien ne bougeait, à son tour il se leva, ouvrit sa porte dans un murmure, la referma derrière lui. Il alla le plus doucement possible dans le couloir ses pieds nus faisaient craquer le plancher, sa respiration le trahissait aussi.

La porte du salon était restée ouverte, la lumière s’y découpait produite par le téléviseur sur les nouvelles du monde, Bufo se permit d’entrer. La loutre s’était blottie parmi tous les coussins à la manière d’un serpent, les écouteurs sur la tête elle mit un doigt devant sa bouche pour intimer le silence. Il montra la porte, la referma, la petite se relevait. Leurs deux murmures s’entendaient à peine, ils se parlaient plus par gestes, les meubles et la pièce provoquaient tout le vacarme de leur activité. Enfin Juicy remit le son, à bas volume, ils s’installèrent sur le canapé pour les informations du soir.

Pour l’essentiel il s’agissait de la célébrité mondiale, à l’exception de quelques séquences où les anecdotes venaient s’intercaler dans les temps morts. Il se sentait s’assoupir, regardait les uniformes sur fond de flammes donner leur version des faits, des diagrammes de chiffres puis il eut besoin de lever le son, le commentateur répondait à un combattant en pleine dénonciation. Il voyait ce rebelle assez agité s’emporter contre les autorités, les trouver incapables, tout à la fois se remémorait le groupe aperçu dans la journée, si loin de cette image. Le commentateur remettait tout en question.

Il était question d’enlèvements, le combattant parlait de citoyens, le correspondant utilisait un mot plus crû tout en se montrant compatissant. « J’y comprends rien ! » Se plaignit la loutre qui voulait revoir la tornade bleue.

Face à l’heure tardive Bufo décida de retourner dans sa chambre, il songea que la rumeur du couloir avait dû être le téléviseur. Il se levait, Juicy se jeta à ses pieds l’air théâtral, un grand sourire sur sa face, elle fronçait le nez. En tombant la petite avait provoqué un coup sourd auquel il avait sursauté. « Pearl veut te parler ! » Elle s’était retenue de parler à haute voix, se laissa rouler sur le plancher jusqu’à se caler contre la table. « Elle est là-haut ! » La petite pointait du doigt le plafond, toute contente, avant de retourner s’enfiler dans les coussins. Pour seule réaction l’étudiant se contenta de hausser les épaules.

La nuit lui parut encore plus profonde depuis le toit, à des distances inaccessibles les firmaments l’éblouissaient, il observa les alentours paisibles aussi loin que les ténèbres le permettaient. La cité peignait son corps gracile sur le contre-fond des collines des milliers de lueurs tachetaient ce voile noir que le vague de la nuit faisait mouvoir. Il pouvait tracer du doigt les courbes secrètes de la cité, là où les rails rejoignaient les pentes pour plonger les contours de grisaille laissaient couler sur eux la rosée nocturne. Un vent léger faisait bruisser fleurs et arbres aux alentours, soulevait un parfum de nature moite.

Sa cachette se trouvait près du bloc, après la vieille antenne. Elle laissait une jambe pendre dans le vide, l’autre pliée la jeune souris s’ourlait dans ce coin de sommet, là où le vent lui portait toutes les rumeurs des quartiers. Une mélodie dans sa tête la berçait, ses longs gants d’un blanc de nacre en fort contraste avec la nuit en devenaient invisibles, elle n’était qu’une figure appartenant à ce monde. Tout près d’elle assoupi reposait Flak, la petite créature avait dû veiller avec elle depuis le début. Bufo était resté près de l’accès pour ne pas les déranger, il le vit se réveiller, pousser un petit cri assoupi qui alerta Pearl.

À sa vue elle eut un mouvement de recul, prise sur le fait la souris songea à partir, elle pencha la tête l’air malheureuse. « Tu ne vas pas me dénoncer ? » Il hocha la tête, ce qui voulait dire non, une fois rassurée il alla la rejoindre, s’assit à côté d’elle.

De si près il put remarquer le tissu fin du pyjama que portait la petite, en manière de mode, qui lui descendait comme une robe jusqu’aux jambes. Le vent en soulevait les pans à peine, elle aimait bien danser avec sur le toit pour jouer à la princesse, elle disait tout cela gênée, lui fit promettre de ne rien dire à la gérante ni à Rye. Il voulut savoir si elle venait là pour entendre les chao chanter. « Oui » sa voix se laissa emporter, un train passa dans la distance sans produire aucun son. Flak s’était glissé contre elle entre ses bras il avait recommencé à dormir. Elle n’osait rien ajouter.

L’obscurité les couvrait à présent tous les deux, il se tenait en tailleur sur le muret, cherchait dans le ciel une constellation. En aval vers le centre les fontaines et les jets, les canaux de chaussée brassaient l’eau obscure où le ciel trouvait ses reflets. Son pied tapa contre la pierre, elle frissonna, seul le doux mouvement des arbres lui répondait. La vieille antenne se tordait au vent, pliait d’un seul côté. Il devina par les rues les silhouettes de passants isolés, leur marche ou leur course, les pavés qui claquaient sous leurs chaussures. Sans son pyjama la souris aurait eu le poil trempé, elle secouait de temps en temps la tête pour en chasser tous les sillons tracés en désordre.

Elle s’enhardit, lui demanda de l’aider, les mots lui manquèrent, lui revinrent, elle voulait les protéger. Quelqu’un les chassait la nuit, elle le décrivit, il avait le pelage violacé assez sombre, un grand chapeau sur la tête, un sourire méchant.

Comme il ne disait rien elle détourna le visage, cacha une brève réaction. Flak encore éveillé par ce mouvement émit une plainte, elle lui demanda pardon. Dans la rue les rares éclats cachaient ces ombres de courses, ses yeux de braise s’habituèrent à la noirceur. Il vit briller toutes les gouttes accumulées sur les toits, les façades, le long des trottoirs et des routes, la cité entière en vaste écrin s’embrasait de reflets couleur d’encre royale. Les bâtiments ressortaient, entre eux les courants se formaient plus visibles, des rus fragmentaires allaient se rejoindre en ruisseaux, allaient en vaste réseau converger vers les grands jardins du centre. Il vit dans leur avenue le canal à moitié couvert s’y joindre.

La fatigue la minait, elle s’excusa, Pearl quitta le rebord pour le lit de sa chambre. Elle promit de ramener son compagnon chez la voisine, souhaita bonne nuit. Avant qu’il se retourne, la souris s’était effacée.

Il resta seul à chercher sa constellation, le plus haut possible dans sa tête Bufo comptait les étoiles, cherchait les espaces familiers. Toute son enfance dans le sud se perdait à travers ce lointain. Le halo vague de reflets trompait son regard, la cité se noyait sous ces perles innombrables que les pentes alimentaient, l’étudiant se savait frigorifié. Il songeait, au-dessous l’appartement gardait son silence, plus aucune lumière ne filtrait sinon sa chambre, il ne pouvait se résoudre à quitter le toit.

Enfin une langue de nuages voila la voûte céleste, la cité replongea dans les ténèbres. Il alla quelques pas en direction de l’accès, songea à ce qu’elle lui avait demandé. À présent aveugle il lui fallait tâter pour retrouver son chemin. Il s’arrêta, saisit son téléphone, la sonnerie dura solitaire plusieurs dizaines de secondes. Après ce premier appel il hésita, composa le numéro de Shell pour lui exposer également le cas.

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Journal :
J’ai oublié de prendre des notes dessus.
Néanmoins une chose importante, le chapitre 8 est le premier à avoir profité d’un plan et aussi le premier à l’avoir détaillé pour chaque page – de sorte que je savais assez précisément où j’allais. C’était aussi une bonne manière de me pousser à écrire.
Je me rappelle que dans le trajet du bus Bufo devait rêver à nouveau du héros mondial mais comme cela faisait trop longtemps – et n’avait rien à voir avec le chapitre – je voulais l’intégrer au mouvement du bus, le sous-entendre. Notamment répéter la couleur bleue. Au final c’est un échec complet.
Le plan prévoyait toute la page huit pour que Bufo réfléchisse avant de dormir. J’ai heureusement corrigé ça, rempli la page sept avec la télévision tard le soir et conclu la huit sur le toit de l’immeuble, avec l’appel : à Ninja, au passage.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Août 30, 2010, 09:44:42 am
Avec un peu de retard. À l'épisode précédent Bufo se fait manipuler par Ninja, se met à voir du Freedom partout et déçoit Pearl.

The Chao's
Theory

Épisode 9 :

Derrière ses yeux clos la nuit durait encore faible les lueurs sélènes jouaient de leurs reflets sur le fond de ses pupilles gamines, elle avait blotti la tête au plus profond de son oreiller, les oreilles basses dans le calme de sa chambre. Quelques rumeurs naissantes et la fraîcheur de la rosée l’avaient atteintes où ses membres dépassaient des draps elle frémissait, se renfonçait un peu plus les pattes pliées en croix elle murmurait parfois entre deux rêves. Elle dormait et légère attendait un bruit sourd pour reprendre conscience, un coup bref comme un réveil qui ne venait pas. La fenêtre glissait à vide sans jamais toucher le bord, dehors la ville ne servait plus que de silhouette dans l’esprit de la petite.

Son murmure était le chant appris à force de l’entendre qu’elle se répétait pour le faire vivre à ses oreilles, il emplissait ses songes, dans l’obscurité les mots reprenaient jusqu’à emplir la pièce, le ciel d’étoiles tenait tout entier à son plafond. Couchée dans son lit la souris était encore sur le toit, à espérer. Ces instants lui échappaient, alors doucement ses lèvres soufflaient le petit chant enfantin, rien ne venait l’interrompre.

Elle entendit du bruit dans l’appartement, par sa porte du bruit qu’elle jugea venir de la cuisine, sans plus y penser la petite s’enfouit un peu plus dans ses songes. Sa tête frottant sur le coussin y trouva la chaleur nécessaire, dans le même mouvement son oeil s’entrouvrait, surprit l’éclat aveuglant de la lumière. Il faisait clair, à la cuisine l’activité durait, Pearl se releva en sursaut. Sa chambre passa de la nuit au jour en un instant les rideaux filtraient des feux d’arcs-en-ciel, son réveil avait sonné trois fois avant de s’éteindre, un regard aux aiguilles l’affola. Elle chercha à se lever encore engourdie par le sommeil s’échappa de la couverture, elle glissa ses pieds un à un pour sentir le contact froid du sol.

Personne ne l’avait réveillée pour l’école, elle ne comprenait pas pourquoi, regarda son oreiller, comprit enfin.

Depuis le couloir habillée hâtivement la jeune écolière entrevit Coal qui allait retourner à sa chambre. La porte se referma sans bruit, ils étaient les derniers à occuper l’appartement. Elle ne songeait plus à manger, à la place s’échappa jusqu’à la salle de bains où dans le miroir sa figure épuisée par la nuit la troubla, l’eau se mit à couler par bouillons. Elle se relevait les yeux trempés, s’affolait, sa voix faible faisait renaître sur son visage un sourire. L’idée du retard effaça tout le reste, elle abandonna sa toilette pour sa chambre sans pouvoir mettre la main sur son sac et ses devoirs, la petite table avait été vidée. Dans l’appartement désormais vide la petite se sentait nerveuse, comme une intruse, elle repassa devant la seule porte fermée du scorpion d’où s’échappaient les sons stridents de sa console de jeu.

Le courage lui manqua pour le déranger, pourtant elle voulait savoir, se décida enfin à ouvrir la porte. Ses deux mains sur la poignée elle respira encore avant de pousser, sentit le battant bloquer à l’intérieur. Dans l’entrebâillement Pearl distingua le locataire calé contre les deux murs et son écran, la lumière dans cette chambre trop étroite lui faisait mal aux yeux. Elle s’excusa, faillit refermer puis, après un instant, demanda où était tout le monde. Coal tourna la tête vers elle, l’air las, sans arrêter de jouer lui expliqua brièvement tout ce qui était arrivé depuis le matin. « Rye est sortie la dernière. » Il faillit rajouter quelque chose, préféra retourner à son jeu.

Rassurée l’écolière se dépêcha de sortir, sur le palier se sentit un peu perdue, elle pouvait entendre de l’agitation à tous les étages, l’immeuble était pleinement éveillé. Quelqu’un marchait plus haut dans les escaliers, un pas lourd, elle faillit rentrer. Les lieux avaient perdu cet éclat du matin quand les couleurs manquaient les rampes de vieux bois cessaient de luire, elle voyait le tapis et sur les murs le lambris les noms de portes apparaissaient en toutes lettres qui la laissaient interdites.

Aussi discrète que possible la petite se glissa le long du palier jeta de brefs regards au-dessus d’elle où marchait un inconnu, elle faisait battre son coeur au même rythme, filait plus discrète que les ombres. La lumière crue détachait du mur sa silhouette, elle pouvait voir son pelage plaqué respirer en même temps qu’elle, filer dans cet air trop lourd. Par petits pas elle s’était approchée de la porte voisine. Sa main chercha la poignée, l’oreille aux aguets elle entendait madame Betty au téléphone qui s’exclamait, le bruit ronronnant du four, l’écolière osa à peine entrouvrir. Elle souffla le nom de Flak, plusieurs fois, toujours plus faiblement avant de se taire effacée contre le mur, à épier les marches supérieures. Les pas à l’étage avaient cessé, un bruit familier lui parvint.

Son ami apparut voletant et joyeux lui bondit entre les bras, elle eut de la peine à le calmer. Leurs deux piaillements étouffés se mêlaient à leurs gestes, il voulait monter sur sa tête quand elle cherchait à le cacher, de nouveaux bruits la firent paniquer. La voisine parlait toujours, s’enchantait des nouvelles, Pearl referma la porte avant de filer. Sans son sac elle tenait la petite créature contre elle, entre ses deux bras fins, courbée l’écolière quitta le bâtiment pour la rue où elle se confondit à la foule.

Par les hauteurs se trouvait son école après la grande voie, elle préféra prendre la direction du centre par les rues secondaires. L’eau ruisselait douce sur les murs une fausse pluie, de temps en temps à un angle la souris s’arrêtait pour lever la tête, sentir l’onde sur son visage. Elle courait ensuite entre les façades blanches le long des haies de trottoirs les jeunes la saluaient à son passage, elle leur soufflait un mot dans sa course. Tout le monde lui rappelait son retard. Elle guignait à gauche et à droite les jardins vides ou le lierre, baissait la tête.

Entre ses bras son ami s’agitait plus qu’elle, piaillait encore alors qu’elle s’éloignait des rumeurs, laissait passer l’unique voiture pour traverser, ses pieds clochèrent contre les crevasses de la vieille route. Plus loin un socle de pierre massif bloquait l’allée, l’un des piliers de la voie ferrée s’était enfoncé assez pour créer des gouilles d’eau stagnante. Le lieu se trouvait à l’écart, elle prit le temps de l’inspecter.

Le jour haut levé baignait l’allée de tiédeur, les armatures d’acier dépassaient en certains points dénudées, l’eau y gouttait également. Elle regardait les flaques où manquait l’éclat matinal la hauteur du pilier en couvrait la moitié d’ombres, les fissures sifflaient au vent. Elle attendit, à quelques pas, voir s’ils reviendraient. Flak aussi déçu leva la tête, elle lui dit quelques mots.

Plus loin encore vers les bouches l’eau se déversait dans un long grondement, elle longeait les bords à côté des enfants si jeunes qui riaient, qui la regardaient passer comme une intruse à leurs jeux.

Un nuage en passant assombrit la place, Pearl sentit l’ondée se renforcer quelques secondes resta immobile, elle défit un peu la prise sur son compagnon. Flak émit un petit son déçu, la souris repartit d’un pas plus lent elle furetait toujours dans les coins en quête des têtes rieuses et bleues qui peuplaient ses nuits, que le jour venu avait fait disparaître. Près de la grande fontaine qui précédait la voie, là où son amie Juicy avait l’habitude de l’attendre la jeune souris chercha encore, une dernière fois, des traces de ces compagnons perdus. Le chao entre ses bras émit tout haut ce qu’elle ressentait, elle relâcha encore un peu l’étreinte, à bout de forces. « Je veux les revoir. » Elle s’assit au bord, près des jets.

D’autres personnes également assises profitaient de la fraîcheur de la fontaine, les enfants jouaient dedans et autour elle voyait passer les planches à air, perdus parmi la foule également quelques-unes de ces créatures que les traits de leurs propriétaires avaient si profondément marqués. Elle les regarder passer passive ne songeait plus à rien, ses jambes se balançaient avec lenteur la petite souris se laissait aller en avant, baissait les oreilles.

À côté d’elle une personne s’arrêta, qui était grande et âgée avec ses vieux gants à boutons, bottes talonnées, la souris releva la tête. Chacune reconnut l’autre :
« Tu n’as pas cours aujourd’hui ? »

En même temps la dame rejetait sa crinière bouclée, longuement brossée derrière le cou. Sa présence avait éclairé le visage de Pearl, la petite était surprise de trouver là mademoiselle Nathalie. La gérante de l’immeuble était restée à cette fontaine durant toute la matinée, à observer le vol des oiseaux ou le mouvement des feuilles,  heureuse d’avoir eu, ces quelques heures, quelque chose à attendre. L’âge tirait sur son visage des traits qu’elle mettait en valeur, à la manière d’une nouvelle robe. Elle l’appelait sa robe d’hiver, la souris l’écoutait raconter tout ce passé lointain.

Autrefois Shard avait été une fillette téméraire et enjouée, avide d’aventure. Puis elle avait connu l’amour, puis la séparation qui dure, aussi ne pouvait-elle parler que de ce temps où elle vivait encore, qui ne s’était jamais achevé pour elle, de sa jeunesse. L’écolière toute petite à côté la prenait pour une duchesse, faisait miroiter ses yeux à chaque parole. Souvent la gérante lui offrait du thé sucré, écoutait ses problèmes, ne l’ennuyait jamais. Elle changea de discussion, parla du nouveau locataire.

« J’ai oublié son nom déjà ! »

Sa crinière jouait superbe malgré le temps, l’eau dessus courait à la couvrir de flammèches brillantes, l’aplatissait un peu. Un mot de plus, la petite se blottit contre elle, se mit à parler de sa petite voix, raconta tout. Elle omit de dire que cela s’était passé sur le toit, tout comme la gérante détournait son regard de Flak. La petite était joyeuse à nouveau.

Dès le matin très tôt, avant que les bus ne commencent à rouler l’universitaire avait quitté sa chambre, à cette heure la rosée avait été forte, il était arrivé trempé devant les bâtiments de facultés. Quand il en ressortait le même jour clair fait d’ondée l’accueillit, il avait faim aussi, le ventre dur reprit sa marche par le campus. Shell ne l’avait toujours pas rappelé, il errait désoeuvré la fatigue lui revenait plus forte, autour de lui l’agitation des étudiants pressés le laissait indifférent. Plusieurs couraient, des groupes se formaient ou se brisaient au gré des appels, il s’approchait des bassins.

Un étudiant l’accrocha : « Viens nous aider ! » La curiosité piquée il se retourna, observa l’excitation qui prenait toutes les facultés. Ses yeux de braise suivirent les lignes des bâtiments, un trait de foudre parcourait les jeunes comme les professeurs, remontait depuis les sciences il entendait les clameurs, demanda ce qui se passait.

« Tu ne sais pas ? C’est la reine qui passe ! »

Tout de suite l’excitation le prit de suivre les autres, il se retrouva emporté par le mouvement. Calme l’instant d’avant il ne songeait plus qu’au moyen de s’approcher, comprit que tous les étudiants voulaient de même la trouver et l’attraper. Ils l’appelaient la reine du campus, Bufo partit comme les autres à sa poursuite. Quelques minutes auparavant l’université avait été calme, elle n’était déjà plus qu’un gigantesque terrain de chasse. Sur les toits, sur les canaux de la fontaine ou par les arbres tous les postes étaient occupés, ceux qui ne savaient pas regardaient ce mouvement sans comprendre, cherchaient à s’en détacher. Il semblait que toutes les facultés prises d’une folie soudaine se révoltaient.

Sa course le mena jusqu’à la tour de bibliothèque où il lui fallut reprendre son souffle. Une vaste cour dégagée en cercles s’ouvrait entre des rangées de buissons, les bancs longeaient les chemins de gravier. Il était près des vitres à se calmer quand les clameurs se rapprochèrent si vite qu’il n’eut le temps de rien voir.

Une figure par les vitres avait attiré son attention, il avait cru reconnaître l’étudiante mais les cornes lissées le détrompèrent, après quelques secondes Bufo se retourna. « Attrapez-la ! » Sur leur banc deux tourterelles furent bousculés, le bruit des roues claqua sur le gravier, il vit passer cette diablesse qui se faufilait entre tous les étudiants amalgamés, se jouait d’eux, elle filait sur sa planche sans jamais se faire prendre.
Il la reconnut, c’était Juicy.

Équipée jusqu’au casque la frimousse espiègle elle se jetait au milieu de tous pour mieux leur échapper, les interpellait au passage. Ils se prêtaient au jeu, se laissaient prendre, derrière elle à vélo ou sur leurs propres planches plusieurs la poursuivaient. La loutre faisait voler sa planche emportée par les élans successifs, passa si près de l’étudiant qu’elle eut le temps au passage de lui toucher le front, Bufo en resta sans voix. Avant qu’il ne comprenne lui-même se mettait à lui courir après, elle disparaissait à l’angle.

Après l’angle ils crurent l’avoir perdu, les filles parlaient de retourner aux leçons quand le bruit devenu familier des roues les firent repartir. Juicy reparut assez près pour les frôler, passa au-dessus d’eux le long du mur avant de s’en détacher, elle leva la planche le temps de les défier, une seconde, tous se jetaient après elle.

Sans y résister lui aussi courait, pourtant il n’avait pas la même hargne qu’entraînait le défi, les questions se multipliaient dans son esprit que les foulées permettaient d’éluder pour un temps. Il voulait savoir, voir comment cela se finirait, ne reconnaissait plus l’établissement si calme d’habitude. Du campus elle avait fait un préau, pour un temps redevenus écoliers les élèves s’emportaient sans retenue. La loutre les narguait à quelques mètres, glissait à portée de bras plus vive qu’une truite, refusait de se faire prendre. Elle avait disparu pour un temps, reparut devant Bufo. Ils étaient seuls pour quelques secondes.

Il eut juste le temps de prononcer : « Depuis quand ? » Elle fronça le museau, se mit à rire, elle lui tournait autour avec sa planche aussi aisément qu’il savait normalement respirer, il en avait le souffle coupé. Comme les autres venaient Juicy brisa sa ronde pour repartir d’un trait, du pied elle se propulsait sur le sentier de gravillons, devant les portes un professeur appelait au calme, ajoutait à la clameur ambiante.

Soudain elle se mit hors d’atteinte, en quelques instants la distance entre elle et ses poursuivants se creusa. Eux-mêmes s’épuisaient, la poursuite s’achevait, la loutre s’en alla disparaître parmi les rues voisines dans la cité. De même que la folie s’était installée l’université retrouvait sa quiétude, tous retournaient à leurs cours et leurs préoccupations. Les étudiants près de Bufo lui demandaient s’il connaissait la reine du campus. Lui préférait ne pas répondre surpris encore, incapable de croire que c’était arrivé.

Dans sa poche le téléphone se mit à sonner, il sentit la vibration. Le message bref de Shell déclinait la rencontre, ce jour-là son ami ne pourrait pas assister aux cours, encore moins le rencontrer. Entre les lignes, il savait quoi lire. Aussi la tortue lui conseillait-il de s’en remettre à Pupil. La foule s’était enfin clairsemée, la tension retombée il observa autour de lui, remit le téléphone en poche.

La poursuite s’était achevée devant les dortoirs, au bâtiment en croix qui se mêlait aux facultés. À force tout le monde lui avait dit qu’il pourrait le trouver là, pour autant Bufo n’y était jamais entré. Il restait dehors à observer les fenêtres, les attroupements aux portes où s’échangeaient des nouvelles, observait les craquelures sur le blanc des façades. Puis il regarda du côté où la reine s’était enfuie, se posa d’autres questions. À ses pieds entre l’herbe et le sentier restaient les traces de roues brusques qui avaient touché, il y réfléchissait, se remémorait les mouvements. Ses jambes devenues lourdes l’empêchaient de bouger, s’il l’avait voulu. Il ne le voulait pas.

Une autre personne observait comme lui les lieux, adossé au mur le berger laissait le vent claquer dans sa nuque, les épaules dégagées, semblait dormir. Jusqu’alors plusieurs groupes l’avaient caché aux regards, enfin il était resté à peu près seul, puis seul tout à fait, alors Bufo avait pu le remarquer.

Grand pour son âge, solide le pelage naturel il avait dans le regard un calme et une assurance qui frappaient. Le monde s’arrêtait à lui, brutalement, n’avait pas de prise. Il ferma les yeux, renversa la tête un instant. Ce mouvement découpa sur son visage des ombres nettes le museau ferme sa gorge coulait jusqu’au torse, il sentit une pointe de jalousie. Lui se gratta le goitre, après une dernière hésitation alla voir cet étudiant, s’expliqua. Il venait de la part d’un ami commun. Le berger écoutait d’une oreille.

« La reine est ton amie ? »

Il ajouta ensuite, « ça te convient ? » De la tête il désigna l’espace où la loutre avait disparu, tout ce qui s’était passé. Il voyait à l’expression du crapaud que cela ne lui convenait pas. Il lui expliqua, simplement, la gageure des étudiants, la raison pour laquelle ils se prêtaient au jeu. Juicy le savait, elle venait quand même.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: MrWaw le Août 30, 2010, 08:17:15 pm
Bon ben je suis prem's  :;D:

Donc ta fic est toujours bien huilée, bien ordonnée, j'ai été un peu perdu au début quand j'ai repris la lecture mais avec un peu de lecture sa repart tout seul ^^

Je suis toujours un peu perdu avec tes fameux freedoms, je suis pas très imaginatif sur ce coup  ::-\: . Bon sinon une vie étudiante banal, un peu agité avec cette fameuse reine du campus en skate. Une souris qui a du mal a affiché c'est sentiment, trop timide  :;D: .

Donc au niveau du script, plein de paragraphes c'est clair, net et précis. pas beaucoup de fautes ça c'est super.

Une bonne suite qui permet la bonne continuation de la fic  ::): . Conserve le rythme


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Septembre 15, 2010, 10:36:19 am
Beaucoup de retard cette fois qu'il me faut rattraper, aussi la suite vendredi et reprise du rythme normal à partir de dimanche.
La fic' ne dira jamais clairement ce que sont les Freedom Fighters (pour une raison en fait évidente) mais dans cette fin d'épisode, une forme de réponse...

****

À son tour l’étudiant s’adossa, chercha à reprendre son souffle. Les jambes pliées il se sentait ridicule, n’avait rien à dire. Lui aussi avait couru comme les autres sans savoir l’enjeu il s’était mis à la poursuivre, de la main chassa ces pensées. Pupil ne le pressait pas, lui donna son vrai nom sur un coup de tête. Les nuages revenaient couvrir la ville par vagues ils voyaient les ombres plonger, effacer les éclats des façades blanches. « Excuse-moi », le berger s’écarta d’un pas pour se secouer, échapper l’eau de son pelage. Il fit rire l’étudiant tant cela paraissait incongru, le calma tout à fait. Ceux de l’entrée abrités contre les portes les regardaient, les filles aussi par les fenêtres, il parvenait à l’oublier.

Pour une minute encore l’étudiant repoussa ses questions, songea à celui à qui il parlait, songea aux Combattants. Tous deux contre le mur paraissaient ensommeillés, les lueurs du ciel revinrent les chatouiller, au-dessus renaissaient les arcs-en-ciel.

Il se mit à parler, du toit d’abord, des coups de feu ensuite. Posément, mot à mot il reconstruisit la réalité nocturne, les chants qui duraient, l’onde et le halo, vérifiait sur le visage de Buck si ces histoires le faisaient réagir. Il continua, expliqua ce qu’il comptait faire, pourquoi il avait besoin d’aide. Lui l’écoutait, attentif, sans l’interrompre acquiesçait de temps en temps. Il demanda ce qui poussait Bufo à agir. « J’ai fait pleurer une enfant. » Ils restèrent muets quelques secondes puis se détachant du mur un sourire simple à ses babines le Combattant lui promit de l’aider. Il lui promit aussi, avant que l’étudiant ne le demande, de ne pas l’impliquer, il savait, et comprenait.

« Dis… » Il hésitait à continuer, sentait son courage s’écrouler. Lui ne voulait rien avoir à faire avec ces histoires, sentait bien que cela le dépassait… « c’est quoi au juste, les Freedom Fighters ? »

L’interrogé glissa sa main derrière l’oreille, un geste qui fit réagir les filles aux fenêtres. « Toute la ville ? » Il allait continuer, parler des raisons de se battre quand le professeur Frédéric l’air féroce apparut de l’autre côté de la place sur le chemin de gravier encore crevé des sillons de la reine, le léopard courait plus qu’il ne marchait en direction de son élève et assistant. Pupil s’esquivait, lui fit savoir où le trouver, il partait à temps pour les laisser seuls, le professeur fit tomber ses deux mains sur l’étudiant.

D’une part le cours aurait déjà dû commencer, il l’avait attendu à l’entrée de la salle. Le professeur Hasty donnait le cours à sa place. D’autre part il n’aurait pas donné la leçon de toute manière, trop fier de ses découvertes, trop excité. Son pelage d’un noir profond se hérissait à chaque parole. Il en était certain à présent, les chao étaient la clé, l’université pouvait gagner en prestige s’ils parvenaient à prouver le lien. Rien ne manquait plus que la preuve de cette manipulation nouvelle du chaos, il répéta ce mot presque sans y croire, ses yeux pétillaient dans les yeux de braise de Bufo.

Quand il crut avoir tout dit Field s’apprêta à tout reprendre, l’étudiant préféra le couper. Lui-même avait son projet, une étude qui n’avait ni l’ampleur d’un temple ni le risque d’une machine destructrice mais liée aux chao également, il voulait le soutien de son professeur. Pour obtenir la preuve que le léopard désirait tant, il fallait aller à la rencontre de chao sauvages, il approuva cette idée immédiatement, plus qu’heureux que son appel ait autant motivé son étudiant.

Ce dernier ne comprit pas, demanda de quel appel il s’agissait. Ils cherchèrent à s’expliquer, chacun promettant et d’avoir appelé l’autre, et de n’avoir rien reçu. Lui vérifia sur son téléphone, finalement ils conclurent que ce n’était pas important, Field apporterait tout le soutien en contrepartie d’un travail bien fait.

Ni l’un ni l’autre ne songeait à aller en cours, tous deux portés par leurs propres projets le professeur glissa encore un encouragement avant de s’éclipser, plus terrible qu’un enfant il avait peine à ne pas bondir sur les chemins de gravier. En le regardant partir il tenait encore en mains son téléphone, réfléchit un long moment avant de se décider. Les nuées une fois encore se dégageaient, l’onde se calmait, il sentit briller sur lui les milliers de gouttes sur les façades l’eau dessinait des sillons improvisés. Il lui fallut appeler Rye d’abord pour lui demander le numéro de l’écolière, la sonnerie dura longtemps avant qu’elle ne décroche. Il la sentit tendue, elle s’attarda d’abord aux nouvelles, elle s’était laissée convaincre par des amies de faire un tour en ville.

Enfin ils raccrochaient, cette communication de quelques poignées de secondes avait duré presque dix minutes, ils s’étaient bercés de mots. Il l’avait devinée pressée, la gazelle avait parlé de tant de choses qu’il ne se souvenait pas de toutes, lui aussi avait fait durer un peu, à la fin surtout.

Le numéro composé son téléphone vibrait, une voie paniquée lui répondit, celle de Pearl. Elle avait été surprise par la sonnerie, parlait le moins fort possible. Derrière son buisson la petite s’était terrée si profondément qu’elle aurait cru disparaître. Les arbres du parc sifflaient au vent, les promeneurs passaient devant elles rieurs sur les sentiers de terre et par les bancs des poignées de miettes volaient pour les oiseaux, lancées par des enfants. Plus loin près du pont d’autres écoliers se battaient avec des bombes à eau et des bâtons. Elle répondit évasive, guigna par-dessus son buisson du côté de la grille, se rendit compte soudain de ce que Bufo lui annonçait. Il était d’accord. Ils allaient tenter quelque chose.

Elle se jeta à nouveau en arrière, se tassa encore pour élever la voix, trouva à peine les mots, l’étudiant lui expliquait son projet. Pearl se raccrochait à son téléphone entre ses doigts fins elle saisissait la voix lointaine, si sûre d’elle à présent. Il lui demandait de venir, supposait qu’elle n’était pas à l’école. L’écolière hocha la tête, sans songer qu’il ne la voyait pas elle promit d’arriver au plus vite, raccrocha. À peine le combiné refermé un frisson la parcourut de joie elle eut envie de crier, se retint, appela toute sa candeur pour ne pas bondir de son buisson. Elle releva les yeux, observa une dernière fois le groupe.

De l’autre côté au fond du parc, près de la grille qui séparait les arbres de la vieille route se trouvaient une demi-douzaine de personnes, dont des professionnels du circuit elle les reconnaissait très bien. La tortue qui les fréquentait parfois n’était pas avec eux, à cette distance elle ne pouvait pas entendre ce qu’ils disaient. Rye avait encore son téléphone dans la main, la tête baissée, elle s’était distancée des autres, d’un pas. Sa chemise et son court la détachaient également, cachaient le pelage humide de seigle mûr.

Plus loin derrière la grille aux vieux barreaux de fer venait le bus presque en silence ses couleurs vives dans la rue contrastaient avec la pénombre, il venait pour l’arrêt devant les portes à l’angle, elle aurait le temps de s’y rendre. L’écolière s’éloigna la plus discrète possible, tira avec elle son sac d’école, passa sur les sentiers quand elle fut sûre que le groupe ne pouvait plus la voir elle commença à appeler Flak.

Son compagnon surgit presque aussitôt de derrière un arbre suivi par les autres compagnons du parc de toutes les couleurs ils répétaient contre l’herbe les feux des arcs-en-ciel, il se jeta entre ses bras. Elle salua les autres déçus de perdre leur camarade, bondit par le pont puis de l’autre côté courut jusqu’à la grille, tendit les bras pour le passer entre les barreaux avant de se glisser elle-même. Une fois dans la rue le bus se trouvait à l’angle, elle bien loin partit en sens inverse, traversa la vieille route pour les petites ruelles. Son ami voletait autour d’elle à hauteur des épaules il lançait de petits appels pour la suivre, elle veillait à ne pas salir ses ballerines. Le parc près du centre était entouré de demeures nouvelles.

Au lieu de haies ces rues se paraient de briques, il y faisait froid vraiment les vieux pavés défaits la faisaient clocher parfois, l’eau gouttait de conduites en plomb. Comme les nuages s’appesantissaient entre les murs étroits elle découvrait des lieux moins rieurs, les rires et les bruits de passants lui revenaient par échos. Elle se retrouva dans une artère, au loin le rond-point élevait sa statue mêlée de jets, de nouveau les passages étroits entre les bâtiments, la petite se faufilait presque sans bruit. Son pelage blanc au blanc léché des façades ne laissait plus à l’œil que des contours fugaces.

Dans son dos Flak s’arrêta, l’air surpris ou confus, elle se retourna à son tour. Il regardait dans une ruelle adjacente, immobile dans les airs, hochait un peu la tête. Pearl l’appela de sa petite voix timide elle s’approcha jusqu’à le rejoindre, s’accroupit, la jeune souris regarda dans la même direction. Elle sentit son cœur battre sûre d’avoir entendu du bruit, un petit chant étouffé quelque part de ce côté, elle regarda son compagnon à son tour se réjouissait. Lui d’abord puis elle ensemble se mirent à courir.

Les nuages se retiraient avec eux les ombres des dégradés interminables couvraient les murs toujours mouvants elle franchissait les angles, surprise par les couleurs du ciel continuait sa course, les rumeurs grandissaient mêlées par celles de la rue proche, parfois elle levait la tête et les oreilles, cherchait une direction, les ombres sur les murs faisaient comme des feuillages, bruissaient. Quand son ami disparaissait à l’angle elle l’appelait entre deux souffles, il revenait la chercher plus pressé qu’elle, ensemble repartait les murs défilaient des lieux qu’elle n’avait pas connu encore, les noms se perdaient dans sa tête. Elle crut les perdre, les retrouva, le cœur battant une rue plus loin il lui sembla apercevoir leur mouvement, des silhouettes à moitié effacée dans le jour qui s’évadaient.

Soudain la rue apparut devant elle avec ses passants, les hautes cloches des réverbères ruisselaient sous l’onde les enfants la saluèrent en passant elle reconnut les bâtiments, l’université ne se trouvait plus très loin. Elle vit toutes les personnes sur les trottoirs ou entre les épis d’herbe, s’empressa de cacher Flak puis de reculer, toujours plus jusqu’à ce que le mur découpe sur elle un filet de fraîcheur. La tête lui tournait, l’impression d’une illusion elle repensait au chant, voulait le balbutier, elle avait peur d’avoir imaginé tout cela. Son compagnon entre ses bras s’agitait, tira pour s’échapper.

Elle lâcha, le suivit au bout de la rue et à l’angle, son ami tournait autour d’une vieille benne assez lourde d’un vert de gazon, les battants rouillés ne servaient plus depuis longtemps. L’odeur assez forte la fit reculer, Pearl hésita, cependant la créature lançait des cris de joie perçants. Elle fit un pas, un autre, vit apparaître une première tête toute bleue et ces yeux enfantins la dévisageaient, il y en eut deux, trois, plusieurs qui la surprirent de derrière la benne, au-dessus d’elle, qui l’entourèrent, lui firent la fête. Ils avaient cet aspect d’eau claire où les regards pouvaient se perdre, la petite sphère au-dessus de leur tête toute balançante à leurs mouvements ils chantaient leur petit air en la voyant. La souris les découvrait pour la première fois à la lumière, elle riait, elle sentait ses joues humides et riait.

Déjà la mémoire lui revenait du rendez-vous avec le colocataire, il lui fallait les protéger, elle s’excusait pour s’en aller. Les créatures d’abord déçues revinrent vers elle, ils l’attirèrent du côté de la benne pleins de cris aigus la persuadèrent de l’ouvrir.
Ses deux mains sur l’ouverture les gonds peinaient elle poussa de toutes ses forces, les chao à leur tour l’aidèrent, ils parvinrent à écarter le battant. Au fond restait de la terre mêlée d’herbes et de vieilles feuilles, de la végétation en débris, des têtes de fleurs stagnaient sur toute l’eau accumulée depuis des mois. Dans cet intérieur sombre existait une minuscule mare où ils allaient se baigner, un lieu à eux secret. Elle ne voyait rien de cela, trop surprise la jeune souris regardait dans le coin, touchant les deux bords la pierre précieuse qui éclairait faiblement. La pierre précieuse, d’un jaune de miel – jugea-t-elle – était taillée avec une précision telle qu’elle y lut une infinité de reflets.

Elle regarda ses amis, demanda : « C’est… ? » Ils étaient mi-joyeux mi-inquiets de sa réaction. La petite ne savait pas trop quoi faire, parla à voix haute, sembla réfléchir alors que se renforçait en elle la curiosité. Elle se pencha dans la benne, tendit la main, sentit à travers le gant le contact tiède du diamant.

Quand elle l’eut en mains se retirant de la benne elle ne vit plus que Flak, les autres s’étaient retirés, il lui sembla que la rue s’était rapprochée les rumeurs de pas plus fortes Pearl se dépêcha de cacher sa trouvaille dans son sac, elle dit au revoir avant de filer. Son compagnon bondit après elle hésitant à rester il s’échappa de la ruelle, l’écolière traversait la route sans mot dire, les bretelles du sac mal serrées balançaient, elle dut répondre à un autre appel de Bufo qui s’impatientait. Ils se parlaient encore quand l’étudiant la vit surgir devant le bâtiment principal, près des cascades et du tunnel. Entretemps Shell n’avait toujours pas donné de nouvelles, il mit en œuvre de lui raconter son plan, quand elle opina de la tête, il sut enfin qu’il était temps de passer un dernier appel.

Tout ce qu’il avait mis presque une journée entière à planifier n’avait en fait tenu qu’en peu de mots, quand il les entendit répéter pour la troisième fois l’événement lui parut trivial. « On va faire un feu de camp en forêt ! » Pearl allait à petits pas dans la cuisine, tout son enthousiasme frétillant dans chaque geste elle agissait princesse dans une tour de verre effrayée de briser son rêve, la souris jetait de longs regards à l’étudiant, à Juicy des éclairs complices. La loutre s’était prêtée au jeu immédiatement, n’avait posé aucune question. Elle avait pris le parti de donner à voix haute une liste imaginaire, tout ce qu’il leur faudrait pour survivre en forêt selon elle. Il n’écoutait pas, du moins essayait de ne pas rire encore frappé par le souvenir de cette reine au milieu de tous les étudiants, à présent qu’il la revoyait les questions lui échappaient, elle agissait comme toujours, lui aussi.

Il se tourna vers Rye : « Nous allons chercher une fontaine à Chao, c’est tout. » Elle n’avait pas réagi encore, mesurée, la gazelle observait tous les colocataires pris par la même envie d’aventure, son sourire triste la rendait conciliante. Il voyait son pelage humide coller à la chemise, il en sentait l’odeur.

« Qui organise ? » Elle avait demandé ça certaine que Bufo répondrait présent, celui-ci ne répondit pas tout de suite, se gratta le goitre, hésita. La porte s’ouvrit, Luck entra tirant sur elle les six sacs chargés à plein, piquets de tentes et sacs de couchage, huile, pain, saucisses, cartes, la liste de Juicy s’exauçait devant elle. La louve posa tout dans le couloir, se massa les épaules. Comme il venait l’aider elle le repoussa, lui jeta un regard noir, sa longue chevelure battit dans son dos brûlante, il la laissa passer.

À présent chacune des locataires fouillait son sac, les deux écolières les vidaient complètement, s’émerveillaient des trouvailles. Tout avait été facturé pour le projet de recherche sous la direction de Field, au matériel de camp se mêlait le matériel de recherche. Rye s’était glissée derrière Bufo, posa ses mains sur ses épaules. Il faillit réagir, se figea. Elle se colla contre lui et : « Bien joué. » Il la vit qui regardait Pearl et Juicy emmêlées dans leurs affaires, joyeuses pour tout l’immeuble.

Elle ajouta : « Mais qui portera le dernier sac ? »

Il y eut un cri, la porte se rouvrit violemment sur Luck, il avait tout juste eu le temps de sauvegarder avant qu’elle ne l’arrache à son écran. Le scorpion tiré par la nuque se retrouva dans le couloir, se releva mollement, épousseta ses bras. Il jeta un œil ennuyé à toutes les affaires jetées pêle-mêle, quand Bufo lui demanda de les suivre Coal répondit quelque chose qui tenait plus du soupir que de la phrase.

La gazelle glissa ses deux bras autour du cou de Bufo. « Bien joué. Vraiment. » Il n’avait rien envie de montrer mais son visage montrait de la gêne, elle s’écarta. Les petites riaient, Rye alla se joindre à elles défaire les sacs ou tout saccager, elle jouait avec comme une grande sœur. Coal retournait dans son placard où l’écran grésillait, il se sentit un peu seul, préféra rejoindre sa chambre. Là, la porte une fois fermée, malgré l’impression d’avoir oublié quelque chose il retira le téléphone de son étui, observa les messages enregistrés. Puis décidé à ne pas se laisser perturber par ce détail l’étudiant débuta son rapport.

Une à une les lumières de l’appartement s’éteignirent tardivement tant l’agitation avait été grande, celle du salon dura presque jusqu’à minuit. Il n’en resta bientôt plus qu’une éclairant le balcon plein de fleurs, une lumière faible sur l’immeuble répondait aux étoiles. Épuisés par la soirée tous dormaient, il ne restait personne pour entendre le chant qui s’élevait de la ville, pour le voir. La lumière durait encore effacée par le halo nocturne, faiblit faute de reflets, s’éteignit d’elle-même peu à peu jusqu’au matin.

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Journal :
Même chose, réactions après coup.
Les quatre premières pages ont été écrites dans l’empressement. Les quatres dernières en un jet avec juste une pause avant que Pearl ne quitte le parc.
Le plan prévoyait que Pearl rencontre Juicy à la fontaine – puis Juicy devait aller à l’université jouer la reine. Mais j’ai trouvé cela trop difficile et peu motivé, du reste Pearl devait rencontrer Shard (voir chapitre 7).
Shard a été inspirée de « mon petit poney ». Authentique.
La poursuite de la « reine » a été compliquée, l’idée de la gageure m’a permis de boucler la quatrième page – la gageure est que celui qui l’attrape se marie avec. Le fait qu’elle touche son front et qu’il puisse lui poser une question m’évite d’avoir à écrire une explication en fin de chapitre.
Pupil n’est pas très cool et Field est bien trop gamin mais au fond le résultat est assez solide. La révélation de Rye au parc (voir chapitre 3) est assez réussie aussi.
La manière dont Pearl trouve l’Émeraude jaune n’était pas prévue, elle m’a permis de remotiver les chao et de remplir facilement la page. J’aime aussi le côté entre rêve et réalité.
Je me demande combien de personnes devineront que la dernière lumière allumée est celle de la cuisine, et pourquoi. Mais s’ils ont un cœur, et un peu de bon sens, ils comprendront.
Un souvenir qui me semble rétroactivement important : il m’a fallu réécrire le retour à l’appartement (page huit) à cause du nombre de personnages. Je devais les traiter un à un et non ensemble, sans quoi j’allais me perdre. En clair il me fallait trouver un moment pour traiter Juicy à part, avant de reprendre sur Rye.
Je n’ai pas su non plus où mettre Pearl, s’il fallait la rendre enthousiaste ou timide.
Enfin j’ai eu des doutes sur la rétention d’informations : le projet de Bufo ne devait être dévoilé qu’à la fin mais à plusieurs reprises je le sous-entends – maladresse de ma part vu qu’il était simplement censé agir dans le vide. Ainsi avec Field puis avec Pearl, à chaque fois je repousse l’explication. Il y a quelque chose de faux là-dedans.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Septembre 17, 2010, 03:51:30 pm
Bien obligé, la fin du chapitre dimanche avec retour au rythme hebdomadaire.

Dans l'épisode précédent Bufo et ses amis se laissent convaincre d'aller sauver les chao en organisant une promenade en forêt. Quelle intrigue.

The Chao's
Theory

Épisode 10 :

Une foule d’étudiants désoeuvrés se tenait sur le perron par les marches du bâtiment leur nombre noircissait l’entrée, plus loin d’autres groupes clairsemés occupaient l’herbe couché près d’eux à regarder le ciel il attendait, le parfum frais des fleurs par grandes vagues remontait à eux avant de s’étioler, ils entendaient à peine par la rue dégagée les bruits de la cité avant que ne vienne midi. Après les éclaircies du jour passé la clarté les aveuglait, la fine bruine dans l’air dégageait de grands traits de couleur arqués.

Son brin entre les lèvres il comptait les secondes ennuyé de sentir s’approcher l’heure du départ, un peu d’angoisse toute l’organisation qui reposait sur lui il s’essuya le front, laissa retomber le bras vers la porte toujours pas de changement. L’étudiant n’aurait pas su dire depuis combien de temps le mouton lunetté l’avait informé que Pupil comptait descendre. Il soupira, sentit la chaleur lui piquer la peau.

Enfin un mouvement les personnes à l’entrée libéraient un passage, le chien se glissait entre eux toujours aussi calme il le voyait le museau solide, la même pointe de jalousie lui revint doublée des réactions alentours. Lui se relevait, prêt à aller lui serrer la main plusieurs filles surgirent pour se presser autour du berger, il les calmait paisible tandis qu’elles piaillaient, les calepins côtoyaient à pleines mains les photographies. Tout de suite lui vint l’idée de Juicy à sa place qui dirait « elles sont nulles ! » de son air gamine, seulement il n’en était plus très sûr. Elles se dispersaient ravies des quelques mots échangés, il n’aurait su dire à son visage ce que le concerné avait ressenti. Un détail cependant le surprit, le léger mouvement du bras plus rigide dans sa démarche, tandis que de l’autre il le saluait.

Presque tous les regards convergeaient sur eux curieux il ne dit mot avant que les couloirs ne les séparent d’autant de présences si nouvelles. À l’intérieur l’odeur de sueur surnageait la chaleur étouffante, les murs se couvraient de peintures, ils passaient devant les portes neuves sans numéro. Les catelles du plancher se laissaient crever par de premières herbes comme encouragées elles poussaient naturelles sur les bords, ils prenaient les escaliers, marche après marche Pupil lui avouait étudier la géographie. D’étage en étage il découvrait une flore toujours plus abondante, les plantes grimpantes couvraient les parois jusqu’au plafond pour ouvrir leurs corolles, au plus haut il aurait cru une canopée, leurs chaussures écrasaient les feuilles dans des bruits de gomme.

Il avait été épuisé par la montée, le chien marchait plus lentement devant lui peu pressé il parlait encore songeur, présentait au passage quelques occupants qui le saluaient. À chaque fois Bufo se redressait la figure trempe, levait deux doigts plié sur lui-même. Les occupants lui parurent hostiles, lui-même étranger la chaleur lui rappelait les jungles du sud, des gouttes d’eau tombaient des feuillages.

Vers la fin du couloir une porte avait été laissée ouverte, il l’invita à entrer. Passé les plantes l’étudiant découvrit une petite chambre de travail encombrée de classeurs, la radio casée au fond près de la fenêtre touchait presque la tête du lit, deux écrans d’ordinateur perdaient leur teinte à la lumière du jour. Le berger s’y installa, travailla un peu au clavier. Sur l’armoire à l’étroit touchant presque le plafond les multiples coupes prenaient la poussière, certaines en argent débordaient de médailles. La planche d’un grain de gris fin et vif pendait ceinturée sur le côté. Le bruit des touches cliquetées lui fit prendre conscience de son attitude, il s’approcha à son tour du bureau aux écrans plats.

D’innombrables mesures se superposaient aux cartes, des droites blanches découpaient entre elles un minuscule espace dans le coin il l’agrandit, un losange dans la forêt près de la voie ferrée. La fontaine pouvait se trouver là ou ne plus s’y trouver.

Tous deux observèrent cette surface assez vaste pour s’y perdre, deux touches firent apparaître la vue aérienne, puis les sentiers naturels. Il imprimait, la feuille alla toucher les jambes du crapaud par surprise ce dernier recula, toucha la planche, ne sut où se mettre. La rotative tournait, Pupil avait son regard fixé sur lui, plus sérieux. Le tireur, puisque Ninja elle-même avait confirmé un tireur, n’agissait qu’en ville, il ne le trouverait pas dans la forêt. C’était exactement ce que Bufo désirait. Le berger devait encore coller le feuillet, le plastifier, il donna quelques conseils pour trouver la fontaine, la carte devrait être détruite ensuite. Quand il l’eut en mains l’étudiant devina ce qu’il avait demandé, promit que tout se passerait bien.

Avant de partir Pupil lui demanda un dernier service : « Ne fais pas confiance à Ninja. » Elle était de l’Unité, là-bas la fin justifiait les moyens. Elle lui mentirait, elle comptait l’utiliser. Le crapaud secoua la tête, songea à dire ce qui lui pesait sur le cœur. Il haussa les épaules, serra une dernière fois la main tendue avant de s’enfuir.

Tout de suite les appels crépitèrent de lui d’abord à son professeur, de Field à la gare la gare confirmait il avait déjà appelé à l’appartement comme des sauterelles les signaux passaient aux portables des locataires, chacun s’entendait sur l’horaire avant de prévenir les autres, il marchait en même temps au milieu du campus, passait à côté des bassins taillés. Un train passa flèche éphémère sur les rails il l’entrevit, regarda le mouvement au loin avant de s’en détacher, Luck ne répondait pas. Elle se trouvait au magasin malgré le congé donné elle y travaillait encore, avait dû oublier. De nouveaux appels en chaîne retardèrent le rendez-vous à la gare le temps qu’il aille la chercher.

Dès la foule du bus quittée la foule du centre l’attendait, il soupira. Les escaliers bondés défilaient sans fin, les grands balcons des étages grouillaient de monde. L’étudiant songea à passer par l’arrière ou du côté des terrasses, la place des vitrines centrales se trouvait moins fréquentée. Le bruit de la chute l’attira, il resta quelques secondes à l’admirer. La taille du magasin l’écrasait de haut en bas les colonnades doublées des dômes de verre perdaient à chaque fois son regard, en certaines places le lierre pendait. Les odeurs des boutiques descendirent jusqu’à lui, il passait devant une restauration rapide, acheta deux saucisses. Une foule l’attendait derrière également, las d’essayer elle l’emporta plus haut.

Ce trajet durant son portable passait de l’étui à sa main constamment, il tentait encore d’atteindre Luck dans l’idée de ne pas la surprendre, les sonneries se suivaient vainement. Toutes les caisses du marché se trouvaient occupées, les lignes balançaient nonchalantes dans les odeurs de fruits frais ou de pâte sucrée.

Elle lui tomba dessus : « Je te tiens ! » La hase avait surgi de nulle part à l’affût dans son tablier de travail elle n’avait pas hésité, ils se trouvaient étalés à terre entre les passants rieurs. L’étudiant laissait pleuvoir le flot de paroles, remarqua le téléphone dans la poche de l’employée. Elle avoua contente d’elle, avoir subtilisé l’appareil pour obliger quelqu’un à venir, encore plus satisfaite de son stratagème qu’il s’agissait de lui. Ses longues oreilles pendaient, elle se releva d’un bond, l’aida à retrouver pied. « Elle est au frigo ! » Puis incapable de se retenir l’employée appela tous ses collègues à grands cris pour qu’ils les laissent entrer.

Une fois derrière la porte de service les deux lourds battants se refermèrent, elle secoua la tête un peu vexée, lui fit la leçon. Selon elle, il traitait mal sa fiancée. Selon lui, il n’en avait pas. Elle fit encore mine de le gronder avant d’attraper une des deux saucisses et de l’avaler, surprise que sa victime ne se fâche pas. « Tu es si naïf ! » Une pointe de regret perça dans sa voix, qu’il ne perçut pas trop occupé à sa prochaine organisation, d’un doigt décida d’aller racheter une saucisse au stand le plus proche tandis que la hase irait avertir Luck en son nom – et lui rendre son téléphone. Elle étouffa un petit rire en le regardant repasser le double battants, secoua la tête.

Comme toujours le froid la fit grelotter à l’entrée de la chambre froide, elle évita la caisse déjà pleine pour l’allée huit, s’avança plus loin parmi toute cette chair en suspension. La louve se trouvait là, plus loin occupée par son ouvrage elle faisait voler sa chevelure d’un noir vif à chaque coup de hachoir, laissa son outil fiché. Son haleine glissa visible entre ses babines, roula sur son épaule, plus bas. Son amie s’était approchée à petits pas, lui bondit dans le dos, l’enserra en lui disant les premières paroles qui lui vinrent à l’esprit. Elle grogna, d’une main la repoussait plus vivement que le froid avait couvert ses gants lacés jusqu’au coude. La hase prit une mine dépitée : « Il est venu te chercher. » Comme la louve de cendre ne comprenait pas : « Tu sais bien : lui ! » Elle attrapa la caisse pleine, refusa l’aide que lui offrait sa collègue, quitta la pièce sans mot dire.

Selon le vendeur il faudrait plus de moutarde, l’étudiant ne posa pas de questions, autour de lui la foule ne discontinuait pas. Par les vitres troubles la ville s’étendait superbe, les toits se répétaient d’ici au-delà des pentes. Une vitrine attira son attention, laissant le marchand à son affaire il s’y dirigea, observa les alignements. Les jouets abondaient de toutes les formes pour tous les genres entre deux étagères les balles débordaient, allaient rouler hors des paniers. Il trouva enfin à l’écart les rares consoles, une de poche qu’il décida de prendre, le vendeur enregistra avec surprise. Dehors sa saucisse l’attendait vantée par son maître d’œuvre, il s’excusa le temps de la prendre pour retourner au marché.

La foule s’espaçait moins profonde de petites files canalisées devant les escaliers le séparaient encore des caisses, celles-ci passées il la vit près des plantes, prête au départ. La louve jeta sur lui un regard, « kh ! » elle se tourna pour attraper le sac de provisions. À l’arrière entre ses allées la hase fit un grand geste pour se faire remarquer, ils repartaient.

Ce ne fut que devant l’arrêt qu’il pensa à lui tendre son plat réchauffé, emballé dans le papier blanc chiffonné du vendeur. L’étudiant vit ses oreilles tirer en arrière, elle fronçait les sourcils, le pelage de cendre semblait brûler. Il prit cela pour un refus, insista, Luck attrapa la saucisse pour la laisser pendre à sa main tout le temps qu’ils patientèrent pour le bus. Le véhicule s’arrêta dans un hennissement du moteur, les portes s’ouvrirent, ils allaient prendre place quand le conducteur toucha son épaule du sole, se mit à rire. Le chauffeur lui rappela simplement que la vie était belle, tandis qu’il cherchait un sens à ces paroles le véhicule démarrait, poussé en arrière il alla s’installer. Les rues se mirent à défiler faites de façades blanches, les grandes artères, ils passèrent devant les jardins du centre avec les vastes plans d’eau et les grands jets.

À la gare tandis qu’ils descendaient les trains sifflaient au-dessus de leurs têtes, le réseau de rails ponctuait ses pylônes tout autour ils voyaient les voies s’entrecroiser, briser les arcs-en-ciel. La foule s’était clairsemée, dans l’ascenseur ils se retrouvèrent une dizaine, les vitres de verre laissaient glisser le vent du dehors. Il nota alors qu’elle avait fini sa saucisse, qu’il avait oublié la sienne, se dépêcha d’y mordre avant qu’ils n’atteignent le quai. Dans un long coulissement la cage s’immobilisa, une bourrasque leur rappela l’altitude.

Les deux écolières les attendaient plus excitées que jamais l’une poussait l’autre du côté de la ligne blanche elles se laissaient embrasser par les rafales, comptaient les voitures de trains. À sa question il apprit que Rye avait pris du retard, sans l’aide de la louve elle s’était trouvée seule pour pousser Coal à tenir sa promesse. Le scorpion avait finalement cédé, ils arriveraient dans quelques minutes. Là-dessus la souris un peu sèche qui se tenait derrière le pilier nota cette animation, s’approcha pour reconnaître son ancien assistant. Lui retrouva sa cheffe de projet, Hazy, ils s’échangèrent quelques souvenirs. Elle venait lui apporter le corrigé de son rapport ainsi que les dernières consignes de Field.

Bientôt le train se présenta, tous reculèrent, les deux derniers locataires apparurent au moment même où criaient les freins, ils se précipitèrent au quai. Tous montaient occupés à se couper la parole tous pressés d’atteindre leur destination, restée sur le quai Hazy réajustait ses lunettes, eut un petit hochement de tête sec pour leur souhaiter un bon trajet.

Dans les premières minutes ils découvrirent toute la cité alors que le train glissait sur la vaste courbe par-dessus la pente il se penchait, Juicy désignait l’appartement, à part eux le compartiment était à peu près vide. Ils se dirigeaient au sud si vite que le crapaud soudain inquiet voulut vérifier les billets. Derrière eux la louve avait choisi un siège, elle semblait dormir. Un lent mouvement de la tête la berçait ajouté au frisson de l’accélération, le paysage perdait ses formes plein de teintes les forêts pleines de vastes clairières séparaient de vastes plaines verdoyantes.

Les sacs débordaient entre eux bien rangés les écolières n’osaient plus y toucher, il aida à y charger les dernières commissions, ferma au plus près. Ils n’avaient ni l’envie ni le courage de les charger sur le haut, aussi encombraient-ils l’espace entre leurs jambes les petites tapaient dessus pour s’occuper. La radio s’enclencha sur une dernière minute, une commentatrice à la voix un peu usée informa des événements en direct, un nouveau combat là-bas à des centaines de kilomètres, trop pour jamais les concerner. Ils suivaient attentifs l’intonation alors qu’elle décrivait l’héroïsme en action, s’exclama à plusieurs reprises lorsque l’action s’intensifiait. La voiture allait en sens contraire, ils se levèrent tous à la conclusion emportés par cet élan toujours renouvelé de savoir que là-bas il se battait toujours.

Puis l’ennui s’installa, les petites partirent explorer le reste du train tandis qu’ils cherchaient à se reposer, le jour bien haut allait décliner au-dehors la forêt ne discontinuait plus, ils ralentirent peu à peu puis fermement la voiture de tête siffla, un arrêt sur pilotis surplombait les feuillages aux côtés de maisons de canopée. Tout le monde rassemblé se pressa de descendre, après eux le train repartit au lointain ils descendirent dans la ville végétale, se renseignèrent sur la direction.

Très vite les gens se raréfièrent, la troupe sentit peser sur elle une solitude inattendue. Des rumeurs d’animaux les entouraient, le soleil filtrait par les nuées de feuilles sur plusieurs niveaux les troncs vénérables découpaient autant de chemins étroits, les buissons leur paraissaient infranchissables. Derrière eux le scorpion traînait, tapait sur sa carapace ennuyé, sa queue amorphe glissait sur l’herbe. L’étudiant ne se guidait plus qu’avec sa carte, demandait à tous d’être à l’écoute, un ruisseau devait se trouver près d’eux que l’épaisseur de la végétation leur cachait. La petite souris restée près de Rye désigna sur leur droite un léger espace entre toutes les plantes, comme un couloir ouvert par la main naturelle. Elle arrivait à entendre le léger murmure de l’eau.

Il leur fallut le traverser après quoi le descendant ils découvrirent qu’il se perdait dans le sol, la loutre n’avait jamais vu ça. Elle cherchait encore dans tous les coins, creusait la terre sans y croire tandis que les autres votaient pour savoir par où continuer. Ils décidèrent d’avancer, après un quart d’heure Bufo supposait être perdu. Tout le monde se rassembla autour de la carte, chercha des repères, n’en trouva pas, au plus loin qu’ils pouvaient voir la forêt les pressait aussi semblable à leur gauche qu’à leur droite, les stries de champignons couvraient les troncs au-dessus de champs de fleurs, des écureuils curieux les observaient sur les branches, Juicy alla les rejoindre.

Revenir au ruisseau fit l’unanimité, ils se remirent en route, la nuit les menaçait quand ils conclurent que même le cours d’eau leur échappait complètement. Pearl se sentait misérable, ils en étaient à se diriger plein sud jusqu’à retomber sur les rails quand Luck planta le premier piquet.

Leurs tentes en cercles formaient un minuscule village, les filles n’arrêtaient pas de guigner sur les notes que prenait l’étudiant pour son rapport la nuit les couvrait tout à fait désormais, ils allumèrent leur premier feu de camp. Des milliers de lucioles éclairaient les bois, la fumée montait régulière enveloppait leurs baguettes, elles voulaient jouer avec les flammes. Coal avait planté son bâton pour retourner sous la toile, il revint seulement remplir ses mains. Ils jouèrent encore un peu la fatigue les enjouait, devant eux les braises l’une après l’autre craquèrent en brefs crépitements.

Bientôt les deux écolières allèrent ruminer sous leur tente, Rye rejoignit la sienne et l’étudiant alla retrouver le scorpion. Ce dernier mimait le sommeil, il lui glissa la console entre les mains. « Mmmmh » fut sa seule réaction avait d’allumer, toute la nuit le bourdonnement du jeu hanterait ses rêves. Il regarda pour s’endormir à travers la toile la forêt se mouvoir, les ombres de buissons ainsi que le feu distrait des lucioles dans les airs, respira le parfum fraîchi des fleurs, si différent de la cité. Alors qu’il pensait s’endormir un coup sec le surprit, une dernière branche dans le feu qui venait de se fendre, il ferma les yeux.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Septembre 19, 2010, 07:35:39 pm
Enfin.

****

De fines gouttes d’eau tapotèrent sur le tissu les ombres tièdes se distendait son oreille frémissait à ce changement, la rosée coulait maigre le long de la tente allait sur le piquet tomber dans l’herbe, le bruit l’empêcha de se rendormir. Toutes les fleurs au matin s’étaient rouvertes, il planait dans l’air des dizaines de senteurs fraîches, près de son sac de couchage celui de la loutre se tordait, la petite tournait dans son rêve. Pearl chercha encore un peu de chaleur, à saisir ses songes elle ne reconnaissait pas sa chambre, se rappela la forêt autour d’elle la toile laissait transparaître les silhouettes des arbres.

Une ombre voletait entre les deux pans de l’entrée une petite voix aiguë l’appelait, l’écolière se tira de sa couche, frissonna, elle écarta de ses doigts nus l’entrée de la tente. La créature s’était enfuie surprise par du mouvement près du feu la braise presque blanche craquelait, un très léger filet de fumée s’élevait toujours du foyer. Elle appela : « Flak ? » La jeune souris sortit enfin, fit quelques pas à l’extérieur.

Autour les bois s’étaient magnifiés dans les couleurs hésitantes du matin la végétation fleurissait, les pétales multicolores ponctuaient les vastes feuillages de haut en bas l’humidité donnait des reflets dans les nervures des feuilles, dégageait les tiges pleines de sève. Elle leva la tête, découvrit les branchages en grands entrelacs avec leurs grappes de fruits emmêlées, l’abondance la frappait aussi loin qu’elle pouvait voir le chant des merles répétait en écho des déplacements d’animaux pressés. Les hautes herbes lui chatouillaient les jambes, la petite se déplaça aux abords du camp où d’épais raisiniers présentaient leurs paquets de fruits rouges. Sa main tendue les toucha, n’en prit aucun.

Tout près d’elle la créature était reparue assez proche pour la toucher elle alla se blottir dans ses bras, poussa un petit cri enjoué. Elle reconnut son ami, ne parvint pas à s’étonner de sa présence si loin de l’appartement.

Comme elle lui intimait le silence craintive vis-à-vis du campement Flak parut se réveiller, quitta ses bras pour voleter du côté des arbres, s’agita jusqu’à ce que la petite le suive. Elle s’enfonça à sa suite parmi les hauts buissons entre les arbres la masse des feuilles lui couvrait le visage, son compagnon progressait plus vite, formait des boucles au-devant toujours plus joyeux à mesure qu’ils progressaient. La souris se retrouva au sommet d’un bref amas de pierres qu’il lui fallut descendre après quoi les derniers taillis s’écartèrent, elle les entendit jouer nettement. Devant elle s’ouvrait le petit étang d’eau si claire qu’elle paraissait de cristal, entourée d’une herbe basse et couleur de merveille. Ils étaient dix, vingt, plus encore, plus qu’elle n’en avait vu jamais de si près, qui vinrent jouer autour d’elle.

Quelques deux cents mètres séparaient la fontaine du camp, trop peu pour qu’ils en aient perçu la présence, assez pour que Pearl entende le cri hystérique de Juicy à son éveil. Elle se pressa de revenir là-bas la loutre appelait pour cinq, cherchait sous les sacs et derrière les cailloux, la souris remontait l’amas de pierres quand elle se rendit compte que les résidents de la source la suivaient. Le temps pressé ses efforts ne servirent à rien, le camp se réveillait surpris par l’agitation de l’écolière, celle-ci voulait monter aux arbres avec ses jumelles, abandonna son projet pour rouler avec la souris dans l’herbe dès son apparition. Elle ne remarqua qu’ensuite la foule de petits yeux enfantins qui la regardaient.

Bientôt la troupe passait l’amas, descendait aux taillis pour rejoindre la maigre clairière, Coal traînait derrière sa console entre les mains, l’air las, un des compagnons s’ingéniait à lui tourner autour. Bufo passait le talus à son tour, glissait sur les rochers sans peine quand le lieu lui apparut en entier, le bleu des créatures assemblées sur le bleu de l’étang le figèrent. Il sentit un frisson dans son dos puissant sa tête lui tournait, les pierres instables le faisaient chanceler. Ses yeux se focalisaient, s’amincissaient sur la couleur si profonde de la fontaine, il en respirait l’air, il en reconnaissait la teinte onirique dans le froid du matin, la rosée se détachant des branches allait sur sa peau couler par filets.

Le souvenir lui revint soudain du ciel qui s’ouvrait, de la nuit devenue jour il lisait les reflets du ciel à la surface du petit lac l’impression exacte lui revenait, il se rappelait l’impression d’écrasement, le monde qui s’effondrait. Une pierre avait dû s’échapper, il se retrouva en bas étalé entre roches et plantes, la tête perdue dans la feuillée.

Ses pensées bondirent de l’instant présent au héros d’une planète, à toutes les expériences qu’il avait faites l’étudiant crut ressentir la morsure du froid, le temps glacial de l’Holoska, sa mémoire y défilait. Deux petits yeux curieux obscurcirent sa vue, la tête aqueuse dodelina jusqu’à ce qu’il cligne des paupières, Rye s’approcha pour lui tendre la main. Elle l’aida à se relever tout en le moquant il lisait sur son visage le mince sourire fait de tristesse, en ce lieu la gazelle rayonnait. Sa présence suffit à le rasséréner, il s’en voulut de sa bêtise. Les filles ne les avaient pas attendus pour aller se baigner, elles s’amusaient au sein de tous les occupants aussi joyeux qu’elles.

Très vite la troupe mit en œuvre d’installer le matériel, enregistreurs et caméras sur trépied, ils installèrent les appareils munis d’antenne que Field avait exigés. La louve de cendre de l’autre côté de l’étang installait le dernier appareil par gestes brusques elle le fichait en terre, montrait les crocs. Cet éden miniature lui déplaisait, dès qu’elle eut fini Luck se retira sans un regard pour l’étudiant ni une oreille pour ses remerciements. Les premières données défilèrent sur le portable les mesures s’alignaient, il ne savait comment les interpréter songeur passait en revue les tables sans trouver de réponse, ce domaine le dépassait. Sous chaque angle les caméras filmaient les écolières occupées à se jeter de l’eau par brassées, à plonger dans la fontaine plusieurs minutes durant.

Près de lui vers l’amas de pierres Rye s’était assise, les mains sur son genou laissait bercer sa tête plus songeuse qu’il ne l’était, elle agrippait parfois les bords de sa chemise. Il se mit à l’observer elle, traça un brouillon de sa pose, chercha à représenter son expression. Au moment de tracer l’œil, du même trait gracile qui composait tout son être il effaça le recoin troublé, laissa son crayon en suspens, il avait remarqué cette traînée claire et brillante glisser sur la joue de seigle. Elle détourna la tête, l’étudiant la regarda marcher plus loin parmi les arbres. « Arrête d’épier ! » Lui hurla Juicy avant de lui ordonner de les rejoindre, les filles voulaient un compagnon de jeu sur lequel s’acharner.

Il déclina, lui-même ne se sentait pas bien, laissant ses appareils derrière lui Bufo remonta au campement. Ce qu’il avait vu le troublait moins que ce qu’il ressentait.

Rien ne bougeait plus au campement le foyer passé du blanc au noir reposait inerte dans le cercle de pierre les bâtons du soir formaient au-dessus un chapiteau, contre un tronc le scorpion jouait roulé de telle manière qu’il brisait son dos, cherchait l’ombre fluctuante. Les trois tentes en cercle dans les lueurs du jour avaient déjà séché, leurs couleurs vives juraient avec la flore. Il s’approcha, un lapin leva la tête de derrière le pied de sa tente détala, une volée d’oiseaux suivit. Le crapaud se sentit une fatigue passagère, trop brève pour qu’il retourne sous sa tente. Il avisa le sac de couchage près du feu, alla se coucher dessus le temps d’une sieste. Une rumeur sous la toile de tente lui fit savoir que Luck aussi se trouvait là, il la devina qui ne trouvait pas le sommeil.

Jamais la loutre n’avait été aussi heureuse, il pouvait l’entendre depuis le camp ses grands cris esclaffés, à cette distance le murmure des voix comme de l’eau lui parvenaient, emplissaient sa tête. Les mesures continuaient sans lui fidèles après le premier relevé il lui faudrait rédiger son rapport, les feuillets se trouvaient encore dans le sac. L’étudiant attendit couché que l’après-midi vienne avant de se lever, les écolières revenaient enthousiasmées elles jouaient de grands arcs avec leurs bras chacune répéta son histoire à l’autre, Rye suivait derrière les graphes en main ainsi que les relevés. Elle les lui remit, il remercia, quand l’étudiante lui demanda où était Luck il haussa les épaules.

Une seconde fois dans la journée ils redescendirent prendre les relevés, après un jeu dans la forêt tous retournèrent manger autour du feu, les écolières épuisées voulaient y retourner absolument. Le soir tombait, ils pouvaient voir les premières étoiles si nettes sans les lueurs de la ville la nuit noire allait les envelopper, il s’installa dehors avec sa lampe, sur un rocher, pour écrire son troisième rapport.

Sous la tente le bruit de la console perçait Coal recommençait le jeu pour la troisième fois presque par automatisme le bruit l’avait chassé dehors sa plume en mains, le feuillet à moitié rempli il cherchait les mots pour justifier sa recherche. À part lui tous avaient accepté de regagner leurs tentes, la louve de cendre gardait le foyer actif pour la soirée, lui arrachait encore des flammes. La toile les séparait, de dos il n’en devinait que les lueurs. Lui avait choisi de se placer en direction de la fontaine, trouva les mots, n’oublia pas de citer les circonstances de son projet.

Après quoi sa plume resta en suspens, la forêt n’avait rien des plantes tropicales dans le logement d’étudiants, la carte plastifiée dépassait sur ses genoux. Il soupira, derrière lui plus rien ne bougeait sinon le crépitement des braises, se penchant l’étudiant crut distinguer la chevelure déteinte, à nouveau d’un gris de cendre et sauvage se découper derrière la tente. Le téléphone quitta son étui, le numéro pianoté sans sonnerie quelques secondes passèrent. Il se mit à parler, à voix basse, tranquille. À l’autre bout du fil la voix se fit dure, pleine de reproches, la distance lui permettait de l’ignorer.

Des pas derrière lui pressèrent l’échange, tandis que Rye à son tour s’asseyait il parlait de rappeler, coupa court à la discussion. « Qui était-ce ? » Elle ne parvenait pas à cacher ses doutes, à l’absence de réponse secoua la tête, avoua que cela n’avait pas d’importance. Il avait appelé Ninja.

La gazelle s’était levée sur une intuition, seule Juicy dormait encore dans son sac de couchage, elle cherchait Pearl. Il continuait de regarder du côté de la fontaine le rire cristallin de la souris leur parvenait presque, à travers l’obscurité le reflet miroitant de la source produisait sa propre lumière, si faible. Elle laissa glisser sa tête, la posa sur son épaule. Sa difficulté à remplir la seconde page de son rapport l’amusait, Rye n’avait pas cessé d’en écrire deux ans durant, elle racontait ses aventures d’étudiante avec nostalgie. Il la sentait paisible, lui-même calme dans le soir la corne striée touchait sa nuque, le toucher de la chemise les séparait, les étoiles formèrent des constellations.

Par-delà les arbres ils devinaient la présence de tous ces habitants des bois l’impression grandissait en picotement la nuit frémissait, il dressa un peu la tête, elle aussi l’avait entendue. Un souffle inaudible se glissait jusqu’au campement toujours plus haut plus sensible les notes prenaient corps, il frissonna à ce souvenir. Les silhouettes de feuillages se détachaient légèrement ombrés par de fines lueurs, les bois devant eux se paraient d’une nuit nouvelle la mélodie leur parvint en rumeur, il la reconnaissait si claire dans des teintes de verre ou de diamant. Un fourmillement courut sur les branches par les buissons prenait vie les deux étudiants assis observaient grandir le chant.

Celui-ci s’éleva mélodie enfantine les ombres se dégageaient, leurs cœurs serrés ils se sentaient pris dans un courant, une collerette éthérée découpa toutes les plantes leurs corolles gorgées en lignes brillantes, les silhouettes se découpaient incertaines dans le lointain, ils se laissaient deviner à travers le halo si clair devant eux les bois animés n’existaient plus qu’à travers cette couleur de dégradé jointe aux ténèbres, les créatures chantaient ensemble le même air le même qu’à la cité la rosée du soir jetait une infinité d’éclats, ce chant d’une autre réalité les laissaient sans voix.

Contre son épaule la tête de Rye frotta la gazelle se laissa glisser plus avant, émerveillée par le spectacle de tant de lumière, de tant de son, ils le regardaient ensemble assis l’un contre l’autre la forêt irradiait dans la fraîcheur nocturne, loin de la ville comme du monde la clameur imposa son ordre au monde les bois ne furent plus qu’un support à ces flammes de bleu intense, il se rendit compte alors à quel point il faisait clair, le faisceau de sa lampe ne se voyait plus. Son cœur battait lui-même entièrement relâché ne résistait plus à l’attrait, la torpeur le gagnait contre laquelle il ne savait pas lutter ces voix enfantines rendaient vie à l’impossible, à tous les souhaits tous les espoirs secrets jusqu’alors réservés, ses émotions y trouvaient une existence hors de lui.

Plus rien n’existait que ce feu éphémère la comptine les berçait il devina parmi les silhouettes lointaines, si nombreuses, celle de la jeune souris. La mélodie lui arrachait ses soucis et ses craintes il laissait faire charmé, écoutait l’impossible devant lui se réaliser. Contre son bras la gazelle s’était assoupie, les yeux mi-clos son sourire avait perdu la tristesse, gagné la quiétude, il prit conscience de ce qui se passait. Un besoin, un infime sentiment au plus profond de lui hurla de s’arracher à cette transe, il ne voulait pas, écoutait ce chant tant qu’il pouvait exister, souhaitait ne plus le perdre quoi qu’il arrive. À son tour sa tête penchait pour dormir contre celle de Rye, il souriait aussi.

Le coup de feu éclata en même temps qu’un cri. Ils se séparèrent surpris par l’obscurité la nuit avait retrouvé ses ténèbres, seul demeurait le bruit des grillons au-delà des clairières, le bruissement des feuilles.

Elle le regarda inquiète, il avait la même pensée Juicy sortait à son tour ensommeillée, demanda ce qui se passait. « Où est Pearl ? » La détonation vibrait encore dans leurs oreilles toute proche la loutre regardait autour d’elle, la lumière indiquait que Coal continuait à jouer. Un second tir claqua à deux cents mètres il résonna jusqu’à eux en coup de vent passa si vive qu’ils eurent à peine le temps de la distinguer, son pelage gris de cendre s’était confondu aux ombres elle disparut par les taillis en direction de la fontaine.

Ce qu’il dit avait été désarticulé, peu de sens, la peur exprimée du danger, il avait voulu la dissuader peut-être, tous la suivirent.

Derrière eux dans le camp ne restait plus que Coal, la console sifflait sur ses batteries il pianotait les mêmes combinaisons encore et encore depuis hier le mouvement répété les couleurs changeaient à peine, il ne quittait pas l’écran des yeux. Couché sur la carapace son corps s’était crispé, tendu au point de rompre il pressait les touches, ne les lâchait plus, il venait de perdre, ne lâchait plus le bouton, regardait l’écran de défaite. Les autres couraient dans le noir leurs appels se faisaient écho, un troisième coup de feu plus loin acheva de jeter la confusion.

Il traversa l’amas de pierre, sentit la roche sous ses chaussures mordre puis les hautes herbes, un cri à gauche le détourna. L’étang abandonné reposait sous les astres son pâle reflet se découpait en miroir, aucune trace des occupants, le longeant Bufo gagna les arbres. Le trépied sur place avait été bousculé, plus haut il retrouva les autres, tout le groupe autour de Luck. Elle était couchée contre le tronc d’un arbre, immobile, les yeux grands ouverts elle soufflait, ne disait rien il devinait seulement les traits de son visage.

Le troisième coup de feu avait été pour elle, alors qu’elle apercevait le fuyard silhouette entre les taillis la souris le poursuivait elle s’était mise à sa suite, il s’était tourné pour tirer sur la louve. La munition avait frôlé son visage, elle avait cru la voir avant de tomber, sans même la toucher le coup l’avait paralysée, elle reposait contre le tronc incapable de contrôler sa terreur, elle tremblait. Il la voyait faire des efforts pour se concentrer, chercher de la colère qui ne venait plus, la louve parvint seulement à les chasser.

Juicy revenait entre ses doigts la munition tirée, elle la leur montra dans l’obscurité Bufo braqua dessus sa torche. Il s’agissait d’une ampoule à pointe fine, une seringue.

« Rye… » La voix de la loutre hoquetait. « Rye je t’en prie… » Toute la colère que la louve ne trouvait pas, elle l’avait. « Appelle Pupil… »

À travers l’obscurité leurs gestes se décomposaient, il s’était écarté déjà dans le rayon de sa lampe reconstituait la scène, se soufflait d’agir sans savoir quoi faire partout les arbres découpaient le même horizon, il se rappela son impuissance dans le nord, sur le coup sentit ses jambes mollir. Alors entre ses lèvres il se répéta les mots qui l’avaient fait tenir, là-bas, ce qu’il avait appris, que tout d’une manière ou d’une autre se finirait bien.

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Journal :
Réussi à lancer le chapitre grâce à l’attente de Pupil. La verdure dans le bâtiment était planifiée depuis le tout départ, avec le besoin de coller à un esprit proche de la nature. Résultat moyen, comme la chambre de Pupil inspirée sur l’instant.
Bufo aurait dû lui faire la leçon sur la confiance mais je pense que cela ira de soit.
Je me suis retrouvé en début de page deux presque sans plus rien à faire – vu que c’est Pupil et non plus Luck qui trouve la fontaine à Chao – aussi ai-je planifié un passage à la gare et improvisé un retour au magasin qu’il me faut maintenant motiver. C’est une chance car la première fois (voir chapitre 4) était vraiment isolée. Cela me permet de plus de continuer sur la fin du chapitre précédent.
Même problème dans le train où ils n’ont rien à faire, même si le plan prévoit à ce stade qu’ils aient déjà atteint la forêt les événements s’enchaînant je sais qu’il me faut placer quelque chose là. Il est déjà décidé qu’ils se perdront, dormiront et que le lendemain Flak leur révèlera la fontaine. Pour le train j’ai choisi Sonic et reporté la console à la nuit de camp.
La découverte de la fontaine à Chao est assez faible, peu motivée. J’ai pensé à retranscrire l’influence des Chao sur les personnages et repris cette éternelle relation entre Bufo et Luck. Ma plus grande difficulté à présent est de faire venir le soir sans que ma seule transition soit le temps qui passe.
Le chant des chao ne donne pas grand-chose et l’enchaînement par la suite est plutôt médiocre, la conclusion bâclée – mais cohérente avec cette seconde partie. Au fond j’ai presque manqué de place pour la fin. Reste à voir si je pourrai enchaîner avec le chapitre 11.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Septembre 27, 2010, 07:55:58 am
On y arrive doucement...

Dans l'épisode précédent un groupe de locataires décide d'aller en forêt découvrir une fontaine à chao (pour les moins flèches d'entre vous), assiste à un phénomène récurrent avant que la souris du groupe ne disparaisse dans des coups de feu.

The Chao's
Theory

Episode 11 :

Elle avait appelé l’Unité. La voix de la gazelle dans l’obscurité avait perdu toute assurance, le blanc laiteux de ses yeux fixés sur Bufo elle répondait, expliquait les événements, tout ce qu’elle savait. Près d’eux les troncs marquaient autant de barrières sur fond de feuillages la nuit les enfermait, seule la lampe qu’il tenait éclairait encore. Elle regardait fixement l’étudiant, non pas le faisceau mais lui-même à chaque mot qu’elle prononçait, il n’y lisait qu’un désordre d’émotions contraires.

De sa lampe il éclaira Juicy contre les racines le visage couvert par ses bras elle gardait les yeux fermés, au-dessus d’eux les étoiles n’avaient plus le moindre éclat. Seules bruissaient les feuilles dans l’air, la fraîcheur leur rappelait la cité universitaire. Luck enfoncée au sein de l’ombre n’était plus qu’une silhouette, la même à s’être précipitée aux coups de feu, la même à s’être écroulée au pied d’un arbre, le contour de son dos aux faibles lueurs de la lampe ondulaient, sa crinière de cendre reflétait une pâleur sélène. Elle marchait, quelques pas, ne disait rien. Il ne disait rien non plus, seule la gazelle parlait.

Quand la communication s’acheva elle refermait son téléphone, il leur fallait partir. La fontaine au milieu de sa clairière n’était plus qu’une surface plane où les lueurs mimaient autant d’astres. Cette profondeur, ce mélange du ciel et de la terre effraya l’étudiant, il rappela le matériel, tous s’empressèrent de le récupérer. Les trépieds se refermaient par claquements ces bruits répétés leur firent bondir le cœur autant de fois, ils enroulèrent les câbles, le graphe avait continué de tourner, tout ce temps, ainsi que les images. Cela fait la jeune loutre alla se coller à Rye, ils remontèrent au camp.

Deux lumières les attendaient, la tente où le scorpion jouait toujours ainsi que le feu si longtemps attisé que ses flammes surgissaient de derrière les toiles.

Tout ce temps le campement avait gardé le même contraste de couleurs vives sur le fond végétal, la disparition de Pearl ne l’avait pas perturbé. Tout devait être rangé, aucun d’eux n’aurait su dire le temps qu’ils auraient avant l’arrivée des personnels, s’ils arrivaient. En entrant dans sa tente l’étudiant voulut croiser Coal du regard, en vain, ce dernier ne lui porta pas la moindre attention. Sans un mot Bufo récupéra la carte pour en déchirer le plastique, après quoi il sortit la jeter dans les flammes. Les feuillages fulminaient au-dessus d’eux il n’aurait su dire au travers si la terre était plus colorée que les astres.

Puis leur ardeur se décupla devant la difficulté d’arracher les piquets, les toiles de tente tombaient une à une ils cherchaient à les plier, se mêlaient dans le noir. Leurs souffles répondaient au bruit des grillons, Luck allait d’un coin à l’autre le long du brasier aider aux paquets, rouler les sacs, il y avait bien trop d’affaires. À son tour le scorpion aidait, à moitié absorbé il défaisait les attaches lui aussi sombre dans la nuit la troupe se voyait à peine, les lampes déchiraient l’espace alentours. Juicy, perdue, empaquetait de son côté les deux sacs sans savoir comment s’y prendre, hésitait, il lui fallait constamment de l’aide.

Quand il put revenir à ses affaires leur tente tenait toujours debout, l’étudiant enfonça dans les poches les divers appareils avec leurs mesures, il allait faire de même pour les graphes, s’arrêta. Vers la fin les courbes, toutes les courbes, s’étaient affolées. Sans savoir ce qu’elles pouvait signifier il resta à les fixer, comme étourdi.

Sa rêverie cessa avec le hurlement des machines soudain les projecteurs les surprirent ils se découvrirent au sein d’une lumière plus vive que le jour. Dans un bruit sourd couvert par les pales le matériel tombait des caisses lourdes de métal suivies de soldats, ils étaient dix ou douze découpés par les feux aveuglants, ils s’approchaient. Eux surpris sans pouvoir faire un geste se laissèrent encercler, les rotations de l’hélicoptère les rendaient sourds, un officier présenta sa plaque. Par gestes il demanda à Rye une direction, elle hocha la tête. La machine s’éloignait enfin avec elle les lumières seul le feu de camp resta ainsi que les lampes des soldats chaotiques dans les ténèbres, l’officier insistait, leurs armures d’un noir charbon n’offraient aucune prise, ils s’imposaient.

Une dernière fois le militaire insista alors que sa troupe sécurisait le périmètre il avait besoin de savoir où l’agression avait eu lieu, il fit l’erreur de dire, où était la fontaine, Rye refusait de répondre, ne disait plus rien. Alors l’officier se tourna vers l’étudiant, l’appela. Il regarda la gazelle, son visage sombre et fermé, à son tour garda la silence.

« Assez ! »

D’abord il ne reconnut pas cette voix aiguë, si désemparée, avant de voir Juicy le museau pincé, les yeux clos, chaque trait sur sa face ouvert. Elle avait fini de jouer, tous ces secrets et ces non-dits constants, ces questions de lutte, ces rapports de force qui l’avaient tant de fois amusée à présent elle les abhorrait. Plus de mensonges, plus de messes basses, ils seraient libres une autre fois de jouer aux espions ou aux petits soldats. À l’instant où le corps tremblant elle chancelait, tout ce qui lui importait était que quelqu’un aille secourir Pearl. Alors, sans se soucier ni des regards ni des réactions elle désigna la direction de la fontaine, elle criait le doigt pointé, répétait qu’ils y aillent.

Bientôt les soldats Bufo en tête passaient le talus de pierre, les faisceaux de leurs torches tranchaient dans le noir autant de passages. L’étudiant fit une pause aux derniers buissons prêt à les passer il respira, les pensées emmêlées, l’officier lui tapa l’épaule, lui fit signe de rester en arrière. Il vit toutes ces ombres armées disparaître deux soldats restaient sur le talus aussi silencieux que lui, ils attendaient. Puis à leur tour ils s’avancèrent la clairière leur apparut l’étudiant alla presque jusqu’au centre, le ciel brillait si profond qu’il aurait pu s’y perdre, il marchait là où aurait dû se trouver l’étang, il ne restait rien.

Ce fait le frappa d’abord, de découvrir le lieu aussi vide rien ne restait pas même les rigoles où courait l’eau ni le relief du minuscule lac, un frisson l’avait parcouru qu’il attribua au froid. Comme lui les soldats concluaient qu’il n’y avait plus de fontaine, par deux ils allaient se dispersant à travers les arbres, toujours plus loin leurs lueurs s’étouffaient une à une il les perdit de vue. Devant lui le lieutenant, l’officier observait les étoiles l’air aussi perdu il avait dégagé le cou de son gilet, parut plus vif ou plus abordable. Il l’informa des graphes, de l’ampoule retrouvée ainsi que des caméras. Avant de lui répondre le militaire resta encore quelques instants à observer l’immensité.

Sans bouger il transmit ses ordres la radio n’était visible nulle part, les réponses très faibles tressautaient dans l’air il ordonner de chercher encore, lui-même ramenait l’étudiant au camp. La troupe avait voulu lever le camp, il demanda pourquoi, ordonna de répondre, le crapaud se découpait dans la clairière livide il esquiva la question, parla de panique, du coup de feu. Tout son matériel serait réquisitionné, les recherches dureraient aussi longtemps que nécessaire ils resteraient là, l’officier referma son gilet jusqu’au menton. Il allait s’écarter, Bufo mentionna Ninja. Il avait besoin de savoir. Le lieutenant ne répondit pas.

La plaine avait remplacé les arbres des champs ondulés traversés de haies d’arbres ainsi que d’habitats, les premières lueurs passées elle voyait se détacher tout le ciel empourpré aux collines lointaines, plus près le défilement des caténaires. Toutes ces heures passées l’idée que le matin viendrait ne lui avait pas traversé l’esprit, cette vue mouvante si familière lui rappela combien elle était épuisée. Les roues du train sifflaient à chaque tournant la voiture penchait, elle aussi par la porte ouverte regardait le vide au-dessous d’eux.

Ils roulaient à plus de vingt mètres du sol, sur une voie aérienne, les vieux pylônes d’acier à leur passage grinçaient.

Face à elle appuyé contre le battant coulissant se tenait son ravisseur, Pearl le découvrait enfin. Il était comme dans ses rêves, tout ce qu’elle avait pu imaginer pour avoir entendu les rumeurs, tout ce qu’elle avait pu en glaner ces derniers temps. Son pelage n’était pas teint mais naturel, une couleur de mauve assombri à force d’une vie nomade. Il avait posé le coude contre le bois les doigts sur son chapeau le bordaient, le tenaient sur son visage. Elle voyait son sourire assuré, moqueur, d’où dépassait la pointe d’une canine. Ils disaient que les chats étaient moins sauvages encore que les belettes. Elle le vit remuer la peur lui vint qu’il la remarque, comme à chaque fois une impatience lui faisait bouger le corps.

Avant tout ce qui effrayait la jeune souris était l’arme qu’il avait calée dans son dos, dont le canon dépassait si long qu’elle pouvait le voir et mat, le métal pourtant avait ce gris très clair qui la captivait. Le viseur, aussi, elle l’entrevoyait, une lunette plate à objectif large, une arme de chasse pour un prédateur. Enfin aux bottes du belette se trouvait le sac où, elle le savait, un de ses amis était enfermé. Ce sac tout en toile n’avait pas remué depuis des heures.

Il avait relevé le bord du chapeau, elle s’en rendit compte et les yeux grands ouverts découvrant le visage de son agresseur la souris se renfonça dans son coin. Dans son regard il avait quelque chose de féroce. Pourtant l’inconnu s’amusait, son sourire s’était élargi découvrant plus de dents pointues, elle serra les poings sous sa gorge, n’osa rien dire. Pearl ne savait pas que son regard affrontait le sien, n’avait pas idée du courage dont elle faisait preuve. Il attrapa dans son dos l’arme, la tira devant lui à ce bruit de la crosse raclant le plancher elle baissa la tête, laissa échapper une plainte. Lui se contenta d’en approcher la poignée de charge, juste au-dessus, de faire glisser le clan de sûreté la chambre vidée il la remit en place, tout aussi calme.

Quand elle releva la tête il ne la regardait même plus, ne lui faisait plus face, la belette dos à la paroi laissait passer le temps totalement insouciant. Elle regarda encore dehors le vide et la distance chercha aussi loin qu’elle pouvait voir par son coin si derrière se dessinait encore la forêt, elle avait disparu depuis longtemps. Les minutes s’écoulèrent, il ne disait rien, elle ressentit enfin le sentiment qui la mordait. La souris l’interpella, sa voix s’était enrouée, il la remarqua à peine. Elle répéta, en même temps cherchait à se lever, un cahot la fit retomber par terre. Ses jambes après leur course toute la poursuite de la nuit lui restaient faibles, elle parvint néanmoins à tenir debout.

Tout ce qu’elle voulait dire était, qu’il relâche son ami. Il y en avait plusieurs, alors il devait les libérer tous, il ne le ferait pas. Ce ton désinvolte fit monter en elle la colère plus forte qu’il ne réagissait pas, elle parla plus fort et plus claire sentait ses membres trembler. À sa surprise, il se mit à rire. « Alors t’es juste une enfant naïve ! » Ces mots la pétrifièrent. Tout ce qu’elle avait emmagasiné d’émotions vives tout au long de ces heures renforcées par la fatigue s’écroulait, toutes ses assurances sans qu’elle sache les retenir ses paroles seules, à elle, la faisaient tenir. Elle ne le fixait plus lui mais son arme.

Plutôt que des ordres la jeune souris voulait savoir, pourquoi il s’en prenait à ses amis, pourquoi il les agressait et les capturait, au moins qu’il s’explique. Le belette secoua la tête, en manière d’excuse lui dit de retourner à l’école. Elle ne savait rien, n’avait aucune idée ni de ses motivations ni de ce qui se passait, là-bas, dans cet horizon que la souris ne cessait d’observer quand elle voulait s’échapper. Il ne l’avait pas dit ainsi ses mots à lui la décontenancèrent si bien qu’elle aurait voulu se jeter sur lui. L’arme l’obsédait ainsi que le sac, elle aurait voulu s’en emparer.

Tandis qu’ils parlaient une ombre se faufila au-dessus d’eux par les chevrons du toit Flak était resté caché, tout ce temps après avoir voltigé comme Pearl dans la forêt, dans l’obscurité à la poursuite du tireur il avait comme elle bondi dans la voiture, alors que le train accélérait elle s’était retrouvée sous la menace de l’arme, il était resté caché tout ce temps. La créature ne pesait rien, il poussa un cri en tombant sur le ravisseur, s’abattit sur son visage. Le voyant faire à son tour la souris se précipita le souffle court elle lui attrapa le bras, chercha à le tirer à terre sans comprendre la balance il la chassa d’un coup sec, elle balança près du vide, revint à la charge. Il saisissait le fusil d’une main, de l’autre gantée du même gant de cuir épais il la saisissait au poignet, la jeta contre la paroi.

Elle sentit le choc, sa nuque qui la brûlait, Flak poussa un cri en tombant. La crosse s’abattit sur le dos de son ami, elle cria de le relâcher. À la façon dont il dit « chao », à son visage redevenu violent la petite souris sentit son cœur ralentir, cependant la crosse relevée un peu le laissa s’échapper.

Aucun d’eux ne pouvait plus rien faire, lorsque le jour s’était levé l’évidence encore plus forte les écrasait, ils s’étaient retrouvé au milieu des militaires à les gêner, près des tentes à moitié démontées leurs sacs remplis, sans appétit, ils attendaient. Sur l’insistance de la loutre Coal avait abandonné son jeu, le dos arrondi il jouait avec les brins d’herbe. Depuis longtemps le foyer avait tourné à la cendre. Constamment six militaires avaient occupé le petit espace entre les arbres encombré des caisses ouvertes où les munitions côtoyaient les toiles réglementaires, ces heures durant personne ne les avait renseignés, ils se consultaient chacun sans se parler avec la même question de partir ou de rester, pourquoi ils restaient.

Sans le matériel de recherche l’étudiant n’arrivait pas à penser à leur amie disparue, seulement à ce pic dans les courbes qu’il n’avait pas pu interpréter, aux instants précis il en était sûr où avait eu lieu le chant. Plutôt que de se morfondre il avait sorti son bloc-notes pour y retrouver les nombres de ses premiers rapports, les comparer au bref aperçu dans la nuit des chiffres énormes rien ne correspondait, le phénomène ne se reproduirait plus. Le lieutenant revint vers eux sans son casque la crinière lui retombait sur les épaules, il leur expliqua que les recherches continuaient, que son unité camperait sans doute sur place.

La première le soleil se levait désormais près de submerger les arbres la lumière les échauffait Rye parla d’un ton sec, le plus dur qu’elle trouva, les traita d’incapables. Elle regrettait de les avoir appelés, elle regrettait de s’en être remise à eux, elle voulait s’en aller. L’étudiant la voyait chercher un appui chez les autres, la loutre accepta sans réfléchir comme elle acceptait de rester, plus rien ne lui importait. Luck hésita, la louve de cendre se referma sur elle-même il la vit troublée pour la première fois, elle finit par se détourner agacée.

Rien de cela ne dissuada la gazelle, en dernier recours elle chercha un appui vers lui, dans son attitude, dans ses gestes. Il vit miroiter sur son visage tourmenté par la nuit ce mince sourire triste, la ligne gracile brisée par cette attente, il aurait voulu dire oui. Elle répéta : « Je refuse de ne rien faire. » Elle dit : « Je veux agir ! » À ces mots le lieutenant fronça les sourcils, il balançait son casque dans sa main s’apprêta à répondre, les informa seulement qu’il valait mieux pour eux de rester sur place. Un instant Bufo avait craint qu’il le regard lui aussi, sans savoir pourquoi ni sans chercher il se sentit rassuré quand l’officier s’éloigna.

Elle était seule, autour d’eux les soldats s’animaient toujours de cette existence hors de la leur ils les regardaient faire, Rye debout fit quelques pas vers son sac, laça la courroie des poches avant de le remplir. Elle allait lentement, ne disait rien. Un soupir dans son dos lui fit tourner la tête, à son tour le scorpion s’était penché sur son sac, la queue amorphe dans l’herbe il jetait pêle-mêle tout ce qui lui tombait sous la main, sans souci, seulement absorbé par sa tâche. Le sourire, même mince, s’éclaircit. Le reste de la troupe suivit sur les affaires en désordre les sacs se remplissaient, les soldats regardaient faire sans réagir.

Dès lors tout alla plus vite, en plein jour les tentes disparurent sous leurs mains ils jetèrent tout si bien qu’à part le cercle de pierre plus rien ne restait de leur présence, les six sacs s’accumulaient Luck en attrapa deux, mit le premier sur le dos, le second sur le ventre. Un soldat l’interpella alors, il chercha à lui parler sans se faire entendre, l’étudiant n’en entendit que des bribes trop faibles pour comprendre. Les termes hachés ne signifiaient rien, cependant Luck jeta au militaire un regard noir, serra les poings, il devina le tremblement dans les jambes. Elle prit la tête de la troupe lorsqu’enfin vint le moment du départ, tous reprirent la route en direction de la ville végétale.

À chaque pas ses pensées y revenaient aimantées par les traits qu’il avait lus ses efforts n’y faisaient rien, il aurait voulu comme tous ressentir tous ces secrets de tourments pour la petite souris, Pearl lui manquait réellement. Les graphes l’obnubilaient, cette courbe détenait une réponse à la question qu’il n’avait jamais su se poser l’espace d’un instant dans la nuit il se l’était rappelée, quand il fermait les yeux dans le bus ou dans ses moments de rêverie, il lui fallait savoir ce qui s’était passé cette nuit-là, avant qu’elle ne se fasse enlever. Ce besoin de savoir lui permettait d’éviter les questions plus douloureuses qu’il réglait en se répétant que tout d’une manière ou d’une autre se terminerait bien.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Octobre 03, 2010, 02:35:54 pm
Voilà pour l'aventure.

****

Dans le jour levé la forêt se couvrait d’insouciances les rais de lumière faisaient briller la rosée, les fruits mêlés à leurs fleurs débordaient de couleurs vivaces les oiseaux lançaient des chants rieurs, ils entendirent plus loin couler le ruisseau. L’eau claire murmurait sur les galets, les filets à travers chargeaient l’air de leur fraîcheur. Au-dessus le ciel se découpait dans la mince éclaircie des feuillages ils pouvaient voir les nuages légers s’évader, de l’autre côté du cours l’herbe abondait plus verte encore. Ils traversèrent sans un mot, la tête basse chacun regardait où mettre les pieds, leurs semelles claquaient. Un daim jusqu’alors caché releva la tête, les regarda passer.

Plus loin les premiers sentiers de terre leur permirent de se repérer. Ils trouvèrent les premières maisons paisibles sur les encorbellements des troncs les enfants se coursaient, ils entendaient les rires. Les vastes arcs des ponts apparurent qui dessinaient autant d’artères aériennes, les lianes liées allaient de balcon en balcon sous les avancées de larges palmes. La troupe se mêla aux gens entre tous les habitats accumulés la ville irradiait de ses beautés ils voyaient, partout, autant de sourires qu’ils pouvaient en compter. Avant la gare comme ils approchaient un vaste écran diffusait les nouvelles du jour, ils virent la rediffusion des dernières heures commentées si lointaines, à des centaines de kilomètres, se laissèrent captiver. Juicy parla la première, quelques mots moins tristes.

De nombreuses personnes se pressaient sur les quais bien plus qu’à leur arrivée ils les entendaient agacés, les panneaux flottants avaient été vidés, aucun train ne couvrait les rails. Comme ils se mêlaient à la foule les rumeurs leur parvinrent des employés comme des passagers, tous les trains en direction de Lagonia avaient été annulés. Luck partit s’informer la foule l’absorba, avec les autres l’étudiant trouva un banc resté libre où ils se laissèrent choir. Un train passa sans s’arrêter les wagons firent s’abattre des rafales à leur passage, les gens retournaient en ville, ils restèrent. Quand la louve revint seuls quelques groupes restaient encore sur leur quai, un autre se chargeait dans le même mouvement des horaires ils les voyaient venir puis partir désabusés.

La loutre demanda pourquoi il n’y avait plus de train. La décision venait de l’Unité, de même que les routes se trouvaient déviées le trafic entrant avait été coupé.

« Et maintenant ? »

Il alla le long du quai mesurer le vide soudain cette frontière qui les empêchait d’avancer la ligne blanche se dessinait jusqu’aux bordures suspendues dans les airs, les rails partaient sans eux vers le lointain, en un coude disparaissaient. L’étudiant parla à quelques groupes où se partageait le même sentiment fait de soupirs et de résignation, ils repartaient plus soudés se disperser dans la ville. Comme il revenait Bufo croisa un employé plus jeune que lui, un castor à l’uniforme trop grand de cheminot, il demanda s’il n’y avait aucun moyen absolument. Il insista, demanda pourquoi le gardien des nations avait pris cette décision, enfin en désespoir de cause l’étudiant parla de Pupil.

Face à lui l’attitude du castor changea du tout au tout, ce dernier se mit à sourire l’air malin, la casquette lui tombait sur les oreilles, il disposait de sa propre locomotive. Bufo lui désigna le groupe, à sa surprise l’employé connaissait Rye, il s’en voulait de ne pas l’avoir vue plus tôt. Déjà ils se séparaient, l’étudiant revint vers la troupe leur expliquer sa rencontre. La gazelle se leva étonnée : « C’est un Freedom Fighter… » elle n’eut pas à terminer, il expliqua simplement qu’à ses yeux c’était un moyen de regagner la ville.
Juicy ne voulait pas regagner la ville, elle voulait retrouver Pearl.

Entre eux la discussion n’avait pas cessé qu’un sifflement monta de derrière les longs hangars aux toits de palme, de grandes bouffées noires s’échappèrent avant que ne surgisse la vétuste motrice à pression hydraulique au-dessus des roues les pistons crachaient également de la vapeur, la locomotive glissa rapidement jusqu’à eux pour s’immobiliser dans un grand crachat. Le castor se montra par l’entrée de la cabine il leur fit signe de monter, toute la troupe s’ébranla. Autour les autres passagers s’étonnaient de voir le véhicule sur les rails souffler et cracher prêt au départ, ils observaient l’embarquement. La gazelle avait grimpé, elle échangea quelques mots avec le cheminot qui, gêné, jeta un regard au crapaud. Il semblait s’excuser. Juicy s’était enfoncée déjà dans la cabine pour y disparaître, la louve de cendre ensuite lança les sacs un à un avant d’embarquer désinvolte.

Des commentaires montaient près d’eux des personnes dispersées qui les regardaient faire, il pouvait les entendre parler des Combattants, en partie désapprouver, les plus jeunes qui s’excitaient. L’étudiant regarda Coal toujours assis sur le banc, les bras croisés son regard se perdait dans les panaches de la cheminée, il se décida. Le scorpion se laissa tirer dans la locomotive où il alla s’affaler. Bufo allait suivre quand son portable se mit à sonner, il consulta le numéro, celui de Ninja.

Sans même y songer l’étudiant regarda partout sur le quai persuadé que quelqu’un l’observait, quand il eut dissipé ce sentiment il lut le message, le texte défilait entrecoupé l’agent utilisait plus d’abréviations que les jeunes, puis il découvrit le dossier joint. Elle lui avait renvoyé tous les graphes, toutes les données récupérées à la fontaine, rien ne manquait. Ninja ajoutait que son amie ne risquait plus rien, ils l’avaient retrouvée, elle allait bien. Enfin il recevait l’ordre, il l’interpréta comme un ordre à cause des majuscules, de rester sur place au moins jusqu’à demain. Le message avait été envoyé avant qu’elle n’abrège le dernier mot.
Depuis le train Rye l’appela, lui dit de monter. Tous l’attendaient à bord, le castor fit siffler avant le départ. Il sentit soudain ce qu’il était sur le point de faire.

Une sonnerie stridente les éveilla tous deux, jusqu’alors les grincements de la voiture les avaient bercés ainsi que le paysage, elle avait découvert la région faite de crêtes et de creux emplis de marais puis de nouveau les arbres, là-dessus son téléphone lança la musique à la mode qui la fit tressaillir. Le belette l’avait entendu aussi, il la regarda d’un œil sous son chapeau rabaissé. Pearl glissa la main pour sortir son cellulaire, Flak à côté d’elle l’y aida, elle le prit en main, voulut répondre. En un pas son ravisseur était sur elle, il avait saisi le combiné, demanda comment ce genre d’engin fonctionnait. La jeune souris prise au dépourvu se fit répéter la question, elle expliqua, il lut le message.

De nouveau il se mit à rire, un rire vivace qui découvrait ses dents. Elle remarqua qu’il s’était éloigné de son arme, songea à l’agresser. Le souvenir douloureux du bois contre son dos l’en dissuada. Il venait de jeter le téléphone par la porte, elle poussa un cri, chercha des yeux où le petit appareil avait pu atterrir, n’en vit plus la moindre trace. À cette vitesse il avait dû voler en éclats. En même temps le belette se moquait de la jeunesse, il retourna s’asseoir de son côté de la voiture. Près de lui dans leur sac les petits êtres prisonniers bougeaient un peu, lançaient des appels à peine audibles, encore ensommeillés.

Elle trouva juste à dire : « Pourquoi vous êtes si méchant ? » Au lieu de rire il se contenta de la jauger son sourire assuré aux lèvres, son museau se découpait net à la manière d’un chasseur. Il ne pouvait pas s’empêcher de se moquer d’elle.

Tout ce qu’il se permettait de dire était ce qu’elle savait déjà, il capturait les chao. Quand elle avait trop insisté toutes ces heures que le train avait roulé le tireur avait répondu qu’il ne cherchait pas à savoir, il se contentait de ce qu’on lui ordonnait de faire. Quand la souris demandait qui étaient ses employeurs, il se moquait plus durement, la trouvait vraiment naïve. Toujours la petite laissait retomber son regard sur le sac où elle savait ses amis prisonniers, sans pouvoir les aider. Cette pensée lui était la plus insupportable.

Le train se mit à ralentir, il entamait une large courbe si raide que toute sa vitesse se perdait. Le belette se leva, salua de son chapeau avec l’intention de partir, il allait prendre le sac quand elle s’exclama : « Attendez ! » Elle lui proposa d’acheter la liberté de ses compagnons. Il s’arrêta, intéressé, demanda ce qu’elle pouvait bien avoir à offrir. Alors Pearl découvrit l’émeraude qui ne l’avait pas quittée, d’un jaune de miel aux mille rayons. Ses yeux brillèrent, le ravisseur en resta coi, puis il sourit, un sourire féroce. La jeune souris comprit ce qu’il avait en tête, recula, répéta son marché. L’émeraude contre leur liberté. Il hocha la tête :

« Une autre fois, peut-être… »

À son tour le ravisseur glissa sa main pour en tirer une pierre aux éclats profonds, plus sombre que celle de Pearl avec en son sein la même pureté éclatante, des feux d’un violet aux mille teintes dans lesquelles elle se perdait entièrement. Il la força à prendre ce diamant, en même temps s’emparait du sien de sorte qu’elle constata l’échange ébahie par ce qu’elle venait de voir. Lui empoignait le sac, le passait sur son dos, de l’autre main il saisissait son arme. « De quoi tu t’plains ? » Elle releva la tête complètement désemparée. « T’as eu ton aventure ! » De la bordure de son chapeau il la saluait, dans un dernier geste bondit du train alors même que celui-ci reprenait de la vitesse elle s’élança à la porte regarder en arrière le belette et son pelage mauve au loin disparaître.

Bientôt la vitesse la dissuada de suivre, la petite se rassit à l’intérieur. Flak près d’elle la regardait, poussa un petit gémissement à l’idée de leurs amis disparus. La souris lui caressa la tête d’une main distraite, glissa la sienne entre ses jambes pour fermer les yeux. Le train continuait dans cette direction qu’elle ne connaissait pas la forêt reprenait ses droits, elle songea à toutes ces heures où tout s’était passé cette présence qu’elle sentait encore parfois, tous ses muscles la tiraient ainsi que la fatigue, elle s’en voulait. Son ami avait grimpé pour se blottir contre elle, cherchait à la réconforter.

De nouveaux cahots aux embranchements les surprirent le réseau ferroviaire s’intensifiait, elle pensa aux autres, voulut les avertir. Sa main chercha le téléphone, tâtonna autour contre le bois pour ne pas tomber. La lumière du jour s’engouffrait largement dans la voiture ouverte la souris s’était repliée dans un coin d’ombre où ses gants d’étoiles et ses espadrilles continuaient d’étinceler. Il lui semblait que le train ne s’arrêterait jamais, elle voulait descendre, ne le pouvait pas. Il ne lui restait que la pierre tiède entre ses doigts où la souris ne savait pas puiser son réconfort. Elle avait l’impression que, dans l’échange, tout son courage et toutes ses résolutions lui avaient été dérobées.

Un bruit sur le toit la fit réagir, elle entendit clairement des pas. Le vent dehors claquait les roues crachaient des étincelles, la jeune souris n’osa plus bouger. Elle resta aux aguets figée, jusqu’à ce qu’un petit cri l’interpelle. Un autre petit être s’était glissé à l’intérieur qu’elle crut reconnaître, un parmi des milliers mais qui s’était inscrit dans son cœur voilà une éternité, bien avant qu’elle ne connaisse Flak. Ce dernier était allé à sa rencontre, tous les deux se saluaient par de petits cris enjoués. Pearl regardait sans y croire.

Quelques secondes plus tard une autre fille glissait du toit jusque dans la voiture. Les deux chao lui tournèrent autour, elle se mit à rire enchantée de cette rencontre. La souris cachée dans son coin observait cette nouvelle venue si discrète que sans les deux compagnons elle n’aurait jamais été remarquée. Quand ils l’avertirent la personne se tourna, elles se dévisagèrent. Cream la salua, elle voulait savoir si Flak était son compagnon à elle, la souris nia de la tête. Cependant Cheese allait la chercher dans son coin d’ombre pour l’en tirer, la lapine vint l’aider, ils l’obligèrent à se montrer au grand jour.

Son visage gardait les marques de la matinée, elle avait un peu honte de son état. Les deux jeunes filles se regardaient, le sourire de Cream fit sourire Pearl, elle en oublia ses problèmes. « Comment tu t’appelles ? » Elle lui répondit sans songer qu’elle lui donnait son vrai nom tant son trouble avait grandi, ses joues étaient empourprées. La souris lui raconta tout ce qui lui était arrivé, comment elle avait poursuivi le tireur pour se retrouver à sa merci, le voyage et comment il était parti. Sans le vouloir elle avait omis l’échange des émeraudes.

Tout en racontant elle avait craint que la lapine la trouve sotte mais celle-ci, au contraire, prit immédiatement son parti. Leurs deux compagnons voletaient autour tandis qu’elles parlaient, chacune était d’accord pour aider l’autre, elles ne voulaient pas abandonner ces créatures sans défense. « On peut le faire ! » Puis se rappelant sa mission la lapine changea de sujet, elle était à la recherche des émeraudes. Son détecteur l’avait menée dans le train, alors Pearl lui montra la pierre violette. Après quoi elle apprit que le train allait s’arrêter à la cité universitaire, dans cette gare qu’elle avait toujours connue.

Ils arrivaient justement la courbe apparut avec elle le vaste bassin aux pentes couvertes de bâtiments, les façades blanches répondaient au ciel empli d’arcs multicolores, les deux enfants restèrent à admirer ce spectacle chacune fascinée pour ses raisons. Le train glissa jusqu’à la gare, s’y arrêta, elles descendirent sur le quai. Il était alors à peu près désert pour cet étage où le vent battait, seul un écolier que Pearl reconnut attendait près des piliers il leur fit signe. Elle présenta Cream et à Cream l’ami de Juicy, qu’elle avait toujours pris depuis son enfance pour un criquet et qui était un mante. Il était venu en avance sur un appel pour les réceptionner, tout l’appartement devait arriver d’un instant à l’autre.

Leur discussion continua jusqu’à ce qu’un cri strident plus puissant que toutes les locomotives n’éclate, depuis l’ascenseur la loutre bondissait jusqu’à rouler sur son amie, elle riait, elles n’arrivaient plus qu’à plaisanter. Les autres arrivaient ensuite, Rye puis Luck puis Coal qui se contenta de regarder de loin après un petit signe. Tous demandaient des nouvelles, remarquait Cream avec surprise. Cependant Juicy disait déjà au revoir, avec son ami elle attrapa une planche pour se jeter dans le vide, tous deux disparurent sous les rails. La crinière cendrée de Luck s’était hérissée.

Pearl répétait des bribes de son aventure auxquelles se mélangeaient les bribes de la leur, elle demanda : « Et Bufo ? » Ce dernier derrière le scorpion observait de loin la lapine, plongé dans ses pensées, il ne parvenait pas à participer à l’allégresse.

Dans sa main le téléphone avait conservé le dossier ouvert, le graphe où se trouvaient, tout à la fin, deux pics nets, dont l’un correspondait aux coups de feu. Tout ce qu’il avait compris jusqu’à présent était qu’une partie des courbes représentaient les chao, une autre partie eux-mêmes. Il regardait Cream inquiet, sans rien dire. Cependant la jeune souris se rappela ce qu’elle voulait faire, elle tira l’émeraude violette pour la donner à la lapine, la pressa d’accepter. Elles causèrent encore tandis que le train repartait de ces combats éloignés, du héros national, la lapine regrettait de les avoir manqués. Elle expliquait que, en présence du hérisson bleu, le monde semblait changer, l’impossible devenait possible.

L’ascenseur allait descendre, la main de Luck bloqua la porte. Elle fixait Bufo dans le blanc des yeux. Il s’était adossé au fond, plongé dans ses pensées l’étudiant n’arriva pas à soutenir les prunelles sombres de la louve. La porte se referma sur elles, tous deux se laissèrent emporter par la cage. Derrière eux les autres continuaient leur discussion sur le quai Cream avait reçu un appel, elle devait y aller, tout cela l’étudiant le manquait ou ne voulait plus le voir, il ne savait plus quoi penser. Plusieurs fois il tenta de parler à la louve mais celle-ci à chaque fois poussée par un peu de colère grognait, il se taisait.

Enfin les portes s’ouvrirent sur la ville inchangée, sans la certitude de sa mémoire lui-même aurait pu croire que rien n’était arrivé, ou qu’ils étaient encore le jour du départ, le jour radieux donnait aux façades blanches leur éclat enchanteur, il regardait luire l’humidité par les grands jets du parc les allées s’ouvrir sur l’immensité, quand il quitta l’ascenseur toutes ses préoccupations restèrent derrière lui. Luck le suivait derrière sans mot dire, ils prirent le bus en direction de l’appartement.

Lorsque les autres les y rejoignirent au soir le temps s’était étiré sans fin ils découvrirent le repas prêt toutes les affaires rangées les deux locataires les accueillaient, la louve portait encore son tablier de cuisine. Dehors les ombres grandissaient un tonnerre lointain se mêlait à de minimes secousses, ils s’attablèrent tous sous la lumière artificielle. Tous parlaient des cours le lendemain de leurs occupations à venir, Juicy promettait d’être une bonne écolière, ils parlèrent aussi du temps qui semblait se couvrir. La nuit s’installa toute entière une fois dans son lit Bufo ne parvint pas à s’endormir.

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Journal :
Ce chapitre a fonctionné par déclencheurs : à chaque fois trouver un événement pour coller ensemble ma trame.
Ainsi Rye appelant l’unité a lancé le thème du chapitre et m’a permis de débuter. Même chose avant de brûler la carte en décrivant le feu. La transition de la nuit au wagon est réussie grâce à des repères forts (notamment le « elle ») tandis que la transition contraire est moins bonne. Le départ utilise le lieutenant comme déclencheur tandis que le trajet jusqu’à la ville utilise un paysage « idyllique ». Tout cela m’a permis de continuer à chaque fois que je bloquais.
Entre autres choses que je n’avais pas prévues Fang ressemble à Sonic et j’ai gardé secrète son identité – j’aurais très bien pu la divulguer. J’en ai fait un anti-méchant à cause du manque de tension. Autre chose d’imprévu l’altercation du soldat avec Luck, j’avais prévu qu’il y en ait une avec Rye ou Coal mais les deux ont été comme éliminés par les événements, le geste de Luck a décidé pour elle.
Le passage le moins réussi est l’apparition de Flak qui tombe du ciel, j’ai mieux réussi le départ de Fang malgré tout abrupt, grâce à une meilleure organisation des événements (l’échange des émeraudes au milieu).
J’ai des difficultés, dans ce chapitre, à ne pas mettre de dialogues, tant il y a de non-dits et de gestes à retranscrire sans tomber dans la lourdeur. La réplique de Juicy, « assez », résume un peu tout.
La fin est un peu bâclée par « manque de place » mais il n’y avait plus rien à dire, tout s’est déroulé comme prévu. Je n’ai pas su gérer Cream. Luck dans l’ascenseur est un peu gratuit parce que je n’ai pas parlé de Rye.
Enfin je crois la transition pour le prochain chapitre réussie, suivant comment je l’introduis.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Octobre 11, 2010, 08:07:03 am
Après la petite aventure la grande reprend et on y est presque...

Dans l'épisode précédent Bufo et ses amis vivent une aventure en forêt (et dans un train) mais tout se termine bien et de retour à la ville la vie reprend.

The Chao's
Theory

Episode 12 :

L’eau de la douche s’effondrait en cascades dans la pièce une vapeur épaisse stagnait, des senteurs d’épices flottaient de même sur le plafond jusqu’à la fenêtre où filtrait un souffle vif. Le jet s’arrêta son poil humide du bras elle écarta le rideau crevé de plis, passa sur le tapis où les gouttes coulaient sans retenue, le froid du matin la fit frémir. Dans le miroir la buée cachaient ses traits jusqu’au ventre sa ligne gracile elle vit ses yeux tristes, détourna le regard. Il était tard, bien plus que raisonnable, elle ne voulait pas sortir. Dans cet air moite que la fenêtre fraîchissait son pelage de seigle se présentait chétif, la buée en se retirant la révéla sous les lames des cornes ses petites oreilles pendaient, elle laissa couler sur son corps les rigoles encore tachées de savon.

À côté d’elle la fenêtre s’illuminait pleine de rayons la vapeur flottante les magnifiaient, elle vit briller l’eau sur ses épaules, sur ses bras, elle les avait croisés contre le froid mordant, la gazelle sentait l’eau glissait sur ses jambes. De l’autre côté pendait le linge. Sur le miroir les dernières traces de buée s’en allaient, elle se força à se regarder, à voir renaître son sourire si faux les bras glissèrent détendus enfin un se laissa aller jusqu’au ventre, elle ferma les yeux. La gazelle ouvrit son cou au souffle errant le pelage miroitant séchait de lui-même parcouru de gouttelettes chacune la faisait frissonner. Des mouvements de la poignée la surprirent, elle s’empara de sa serviette les yeux fixés sur la porte.

Son corps tendu elle n’avait que saisi le vêtement le loquet avait été tourné, derrière le battant l’étudiant n’insista pas, elle l’entendit demander si c’était Juicy à l’intérieur. La gazelle nia d’une voix naturelle ses pieds s’étaient levés sur la plante elle écoutait, les oreilles baissées son visage s’était figé dans l’attente. Il voulait lui demander quelque chose, Rye fit un pas dans sa direction, songea à ouvrir. Elle se laissa aller contre le mur de catelles son sourire diffus n’osait rien prononcer.

Il voulait savoir si son téléphone à elle obtenait un signal. Le sien ne recevait plus. Rye également avait remarqué cela, plus tôt le matin.

Normalement son professeur aurait dû l’appeler, il se rendait à l’université plus tôt pour le voir, son empressement perçait assez net pour la toucher. Elle voulut le retenir, dit un mot précipité qui arrêta son pas. « À propos de… » Il l’arrêta, cela ne le concernait pas il le savait, ne voulait pas s’en mêler. La gazelle se détendit un peu, répéta que pour elle, c’était important. Il était prêt à l’écouter, juste de l’autre côté de la porte elle pouvait entendre son tic de la langue contre les lèvres, le devinait se balançant. Alors baissant la tête, au lieu de lui parler elle demanda s’il aimait Luck. Quelques secondes puis, il l’appréciait, elle insista, s’il l’aimait vraiment ou pas.

Pour toute réponse le temps s’écoula l’air vif du dehors la faisait trembler, elle sentait sur son museau les dernières gouttes la chatouiller, lui brouiller la vue. Son silence l’apaisait, elle aurait voulu parler encore les mots lui manquaient, elle souriait, la main sur le ventre l’écoutait de l’autre côté dans son mutisme la gazelle aurait voulu ouvrir à cet instant, sa main se rapprochait du loquet. Il dit : « Je dois voir Field. » La porte d’entrée se referma, elle ouvrit sur le couloir. Son sourire lui était revenu, elle émit un petit rire les doigts de la main sur ses lèvres Rye riait soulagée.

De légers tremblements l’accueillirent dans le bus le véhicule démarra brutal il s’avançait dans les rangées, d’autres jeunes le regardaient passer avant de retourner entre eux, il n’y prêtait pas attention. Une fois assis l’étudiant se cala contre le dossier, laissa le véhicule l’emporter en direction des graphes pleins d’analyses les questions de chaotique les plus complexe. Les façades d’un blanc frais défilaient mêlées aux fontaines, aux rigoles des trottoirs il ne les remarquait pas. La nuit encore son rêve revenait le ciel bleuissait plein de couleurs la journée l’aveuglait, il ne regarda rien, pas même ses mains ni ses paupières enfermé plus loin il se concentrait sur des formules insensées, des souvenirs trop lointains aux idées se mêlaient des visages, le rêve lui échappait.

Tout à ses pensées les rues défilaient ils approchaient de l’université, le bâtiment de l’administration se présenta couvert d’ombres son vieux tunnel contrastait avec les feux des bassins, le véhicule s’arrêta. Il descendait quant plusieurs secousses au sol firent trembler son cœur, en même temps que le tonnerre grondait au loin. L’étudiant se figea sur la dernière marche le conducteur partit d’un grand rire, lui conseilla de ne pas s’en faire. Il descendit tout à fait, laissa partir le bus avant de traverser, les secousses se calmaient.

Encore à cette heure matinale le campus se remplissait d’étudiants pressés les cours tournaient dans les salles, la fontaine centrale vue tant de fois lui fit presser le pas. Il se dirigeait de l’autre côté vers l’institut de Field plutôt qu’à son bureau son téléphone restait muet, le léopard lui tomba dessus à l’angle des bâtiments d’histoire, comme ils tombaient une volée de feuilles s’échappèrent.

Sans même y songer le professeur relevait son assistant de l’autre bras le félicitait, il disposait d’assez de données pour prouver que ces créatures manipulaient le chao. Mieux encore, ils avaient influencé autant les personnes environnantes qu’eux-mêmes avaient été influencés par elles. Son étudiant eut beau demander des précisions, Field emporté par son allégresse ne songeait plus qu’il y avait quoi que ce soit à préciser.

Il disait cela triomphant, montra encore les deux pics où les variables une fois traitées montraient, encore à affiner, les diverses forces chaotiques en présence. Leurs émotions, leurs gestes, leur nature même à un niveau infinitésimal avaient été modifiées. Bufo n’entendit pas le reste, un mugissement montant couvrit leurs voix aussi fort qu’ils pouvaient hurler les sirènes grimpaient plus fortes, s’élevaient stridentes. Seuls les coups de tonnerre au loin parvenaient à surmonter ce vacarme, l’alarme retomba avant de remonter à même puissance, par gestes tous deux essayaient encore de se comprendre, dans le ciel pas un nuage ne menaçait. Le mugissement remonta étourdissant mêlé d’une voix lointaine un train sur les rails attendait immobile, en vérité vide, ils allèrent voir.

Dans ce premier mouvement chacun se perdit de vue, l’étudiant continuait à travers le campus étonné par ces rumeurs les sirènes remontaient violentes, les secousses faisaient vaciller la terre, son torse se contractait plus fort à chaque fois. Un tremblement au-dessus des pentes du côté de l’appartement lui fit lever les yeux, il vit passer les hélicoptères. La voix s’imposait à la place des mugissements des ordres nets d’une voix de militaire répétait d’évacuer la ville, de suivre les instructions des forces de l’ordre. Comme il traversait le tunnel d’autres étudiants comme lui s’éparpillaient dans la rue la vieille route se morcelait les camions parurent, trois bâchés qui s’arrêtèrent presque à sa hauteur. Les soldats descendaient des dizaines déjà emplissaient les deux côtés, ils lui dire de s’en aller.

Partout s’élevaient les barrières les personnes canalisées évacuaient, toutes les portes s’ouvraient sur les familles en fuite, dans chaque artère de la cité les uniformes apparaissaient à hurler au mégaphone des consignes répétitives, les secousses faisaient trembler les cœurs. D’autres véhicules venaient encore une file interminable, auprès d’eux la police toutes les autorités se pressaient auprès des foules dans un lent mouvement tous se dirigeaient par la gare de l’autre côté, au-dessus d’eux passaient les voilures mobiles. Il quitta la rue pour les ruelles, se glissa à travers les panneaux partout la confusion régnait, une avenue entièrement abandonnée résonnait de l’activité alentours.

Sa seule pensée dans le chaos ambiant était de regagner l’appartement, il cherchait son chemin dans tous les repères le souffle lui manquait, le besoin de continuer ses semelles claquaient sur les vieux pavés, sur la vieille route, les soldats l’interpellaient. Il passa les haies sans y songer roula dans un jardin, plus loin coupait court toujours plus vite malgré le poing qui se formait, partout les soldats le devançaient.

Rien qu’un instant le calme revint, sans secousse ni tonnerre ni les voix des soldats il trouva la rue pleine d’échoppes près des tables de restaurants la vue des boissons lui rappela un air de tranquillité. Il reprenait sa course, arriva par l’autre côté proche de l’appartement, il le voyait depuis là petit bâtiment à la porte ouverte les occupants fuyaient, sur le sentier un soldat aidait madame Betty. Il vit le crapaud passer, voulut le retenir, ce dernier promit d’évacuer il allait aider les occupants de son étage. En entrant les sons de l’extérieur résonnèrent plus violemment les secousses secouaient les parois il murmura pour se redonner haleine, grimpa les escaliers à s’en cogner les genoux.

À peine passé la porte Luck lui apparut terrible dans la tourmente, la louve de cendre le fusilla du regard. Dans son dos la chevelure battait démêlée la sueur plaquait son visage, elle allait crier, se retint. « Kh ! » Rye à son tour parut dans le couloir un sac plein entre ses mains elle demanda à l’étudiant s’il savait ce qui se passait, elle refusait de partir sans Juicy et Pearl. Une secousse plus forte craquela les vitres, ils entendirent des détonations claires. À cet instant Coal parut de sa chambre, s’étira détendu, l’air encore endormi, leur fit signe de la tête qu’il fallait s’en aller. Il n’écouta pas, se jeta dans la cuisine puis de la cuisine au balcon découvrir l’origine d’un fracas effrayant venant de la pente.

Deux pattes d’acier immenses écrasaient là-haut les bâtiments, l’une d’elle dérapait sur la déclinaison, démolissait les murs sans peine. Un vaste crachat de fumée noire s’élevait dans l’air plus sombre que la nuit. Des éclairs fulgurants éclataient derrière, il voyait les hélicoptères vider leurs munitions presque sans viser, décrocher tandis que grandissait la masse de la machine. Il la reconnut, le monde vacillait sous ses pieds, se découpant dans l’arc-en-ciel parut l’araignée toute d’un métal aux couleurs vives la même il en était certain que celle du temple, sans la moindre trace de rouille le blindage brillait encore parfaitement neuf, à part les plaques qui volaient à chaque tir. Des centaines d’yeux de verts le fixèrent en même temps que la cité, la machine se jeta sur la pente.

En même temps qu’elle s’effondrait les tirs s’intensifièrent un grondement immense arriva jusqu’à eux si puissant qu’il crut tomber, la louve le tira en arrière, le poussa par la porte hors de la cuisine, il se rattrapa à Rye. Le fracas cessa aussitôt suivi par de nouveaux vacillements le tir intense les rendait sourds, il lui sembla que le temps se décomposa. La louve les poussait dehors dans les escaliers ils le dévalèrent, le mur s’effondra. Toute une part du bâtiment éventrée par la patte luisante volait autour d’eux brique et bois ils tombèrent avec. L’étudiant se relevait tout le corps endolori il voyait la machine qui le surplombait, autour d’eux les rues étaient vides Coal aidait Rye à se relever, la louve de cendre se tenait debout immobile, à fixer ce monstre mécanique dont les chaînes sous le ventre grinçaient.

Il eut l’intuition qu’elle allait se battre, que Rye allait se battre, le scorpion aussi, tous partiraient à l’assaut de l’engin aussi démesuré le combat soit-il. Un bras le saisit, toute la troupe se mit à fuir devant lui la queue amorphe du scorpion contre le béton battait, derrière eux s’éleva le souffle des explosions.

Quand ils se crurent assez loin la première Rye sentit ses jambes la lâcher, la peur de même prit le dessus elle s’effondra, tous trois la relevaient, autour d’eux d’autres habitants fuyaient avec le repli des soldats, dans ce désordre complet régnait la peur. La louve désigna un point dans le ciel, des étoiles brillantes d’un bleu profond filaient dans leur direction.

Dans le même mouvement l’étudiant fut obligé de regarder la machine, son mouvement saccadé, très lent, en direction du centre. Elle crachait sur les côtés de sa carapace des bouffées de ténèbres, il voyait les chaînes rouler par terre tandis que les pattes une à une s’élevaient, se rabattaient dans les rues, crevaient le sol comme les toits. Les étoiles cessèrent de briller, il les distingua enfin, les machines de l’Unité s’abattirent sur l’araignée.
En vain, disaient les télévisions, alors que leur fuite leur faisait passer par les rues proches du magasin les écrans de vitrine diffusaient autant d’images différentes de l’événement, ils voyaient sous tous les plans les méchas’ tirer leurs volés d’ogives, échapper à la riposte ainsi que le blindage meurtri de la machine sous tous ces tirs.

Les téléviseurs disparurent derrière eux ils s’engageaient sur la pente précédés des centaines, de milliers d’habitants emportés la tête leur tournait, ils avaient les idées claires, se sentaient faibles. L’étudiant freina l’allure il tournait la tête vers le bas d’où était montée une voix familière, il ne savait pas encore qui quand tous virent passer au loin de toit en toit la petite souris, en direction des combats, ils reconnurent son pelage blanc, ses gants étincelants d’étoiles. Rye faisait demi-tour pour aller la chercher, il la retint, promit d’y aller à sa place. À son tour la louve voulut l’en dissuader, elle ne dit rien, voulut le prendre par le bras. Il se dégageait, promit de les rejoindre puis se mit à courir.

Les souvenirs du froid, du lac dans le halo le lac gelé le lac sous le blizzard ses souvenirs se mêlaient il courait, trébucha, reprit son allure incontrôlée. Plus que tout l’eau glaciale lui revenait oppressante ainsi que l’odeur du fer au frottement des chaînes il se rendit compte dans quelle direction il courait, devant lui les déflagrations crevaient des gerbes où disparaissaient les murs comme les arbres, l’Unité s’acharnait sur les pattes de la machine infernale. Il crut voir par l’avenue dégagée de l’autre côté Pearl s’engager dans une ruelle, il n’était pas sûr de son identité, s’élança. À l’intersection un blindé tirait par rafales, se mit à reculer. Quelques instants plus tard une chaîne frappait au même endroit, détachait le goudron, la terre et la roche.

« Comme si j’allais avoir peur d’une cocotte-minute qui se bat à coups de chaîne de vélo ! »
D’où il était l’étudiant avait seulement entendu la voix, il passa l’angle pour découvrir sur leur toit tout un groupe jeunes ou âgés leurs armes en mains qui défiaient la machine du regard. Montée sur le bord légèrement surélevée se tenait une hase excitée, elle fit un grand signe du bras à Bufo. Ils partaient combattre, il était le bienvenu, le crapaud n’eut pas à répondre. De partout apparurent d’autres combattants seuls ou groupés, par trois, par quatre, plus nombreux des dizaines se profilaient dans les rues, des vagues entières se jetèrent à l’assaut, plusieurs centaines sans hésitation déployèrent toute leur rage.

Les méchas’ battaient en retraite, l’un d’eux s’abattit en flammes mais déjà ces combattants tombaient de tous côtés si nombreux qu’il sembla que leur seul nombre suffirait. Il les vit de loin combattre avec toutes les armes de mêlée ou à distance par toutes les techniques ou au poing tenter d’ébranler l’araignée titanesque. La hase était mêlée au nombre, il l’avait perdue de vue, ce qu’il voyait il ne le comprenait pas. Des centaines et des centaines d’anonymes sans rang ni entraînement visible faisaient mieux que le gardien des nations. Il se détacha de cette vision sensible au détail qui lui soulevait le cœur, continua en nage dans les ruelles à la recherche de la jeune écolière.

Rien ne pouvait arrêter l’avancée de la machine, ni les armes ni la volonté les pattes d’acier enjambaient les bâtiments, partout les cris montaient ces appels vibrants elle en était certaine de ses compagnons. Après avoir quitté Juicy la petite s’était mise à les suivre plus bas au-delà de la pente elle continuait, l’appel plus pressant la menait droit vers le centre sur le passage de la machine. Ses jambes tremblaient ses bras tous ses membres le cœur lui manquait à courir elle cherchait des yeux un repère où s’accrocher, toutes les ombres mouvantes. Plus loin les ruelles s’ouvraient elle écouta malgré le vacarme des combats, crut entendre au-devant les appels, le petit chant plaintif des créatures. Alors sans même y songer la jeune souris traversa pour replonger entre les façades blanches.

Sur le côté l’engin de destruction faisait voler de ses pattes le terrain, elle sut manquer de temps. La grande place lui apparut avec ses jets si haut que la tête lui en tournait, la place était déserte, les jardins défaits elle les vit nombreux, plus de ces petits êtres que Pearl n’aurait jamais cru en voir. Ils formaient une foule autour d’une fillette de son âge, aux longues piques qui touchaient terre entièrement absorbée par la vision des panaches noirs. Pearl la vit, vit également les chao l’entourer, attendre, elle se recula dans la ruelle. Son propre cri à elle ne dépassa pas sa gorge. Des chao la dépassèrent, se mêlèrent là-bas sur la place aux autres, enfin monta le chant qu’elle connaissait tant, comme une comptine.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Octobre 17, 2010, 09:27:18 am
Presque...

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En quelques instants les jets gagnèrent en taille, un vaste barrage d’écume se couvrit de lueurs bleutées. Il sembla que la nuit se succédait au jour sur ce minuscule plan d’eau vertical, une barrière se dressait de plus en plus haute, de plus en plus forte à mesure que le chant gagnait en force. La jeune fille au milieu de cette foule leva les bras, avec ce geste la gamme monta ainsi que la barrière, dans son coin Pearl chantait aussi sans le vouloir, entre ses lèvres. Elle sentait à travers les vibrations la machine qui approchait, l’écroulement de la cité. De tout son cœur elle souhaita.

Bientôt les panaches de charbon s’abattirent au-dessus d’eux, couvrirent les arcs-en-ciel. La patte mécanique alla crever parmi les bâtiments tout près d’elle, Pearl se laissait prendre par le chant. À l’opposé l’araignée voulut avancer, buta contre cette barrière bleutée, assez haute pour l’arrêter. La pointe d’acier glissa dessus dans des gerbes d’étincelles sans pouvoir la pénétrer, la machine recula. Elle aurait voulu pleurer, ne songeait plus à rien. Les salves de munitions comme les assaillants ne cessaient pas pour s’acharner, à chaque volée défaisaient un peu du blindage, une fois encore l’engin voulut franchir les jets. Un fracas effrayant secoua la place, Pearl se recroquevilla. La machine reculait vacillante, au-dessous d’elle les chao paniquaient tremblaient. Une troisième fois la machine alla de l’avant, la patte s’abattit sur le jet, grinça, traversa. En un instant tout fut brisé.

Dans la panique qui s’ensuivit Pearl n’osa plus bouger, autour d’elle le monde tournoyait le sol se décomposait, elle sentait la paroi contre son dos se démembrer, l’eau des jets lui coulait sur la tête. Les pattes une à une s’abattaient près d’elle, la souris ne voulait plus rien entendre, les détonations l’assourdissaient. Enfin un doigt tapota sur sa tête, avec tant d’insistance qu’elle releva les yeux.

Au sein des combats le belette debout devant elle observait de son assurance fière la destruction alentours.

Des dizaines de combattants se succédaient autour pour harceler la machine, celle-ci les surplombait de loin, continuait sur le centre vers la gare. Il lui faisait signe de partir, elle chercha désemparée la moindre trace d’une créature, ne vit rien, ils avaient tous disparu. Cependant ses yeux tombèrent sur la petite fille que d’autres combattants menaient en lieu sûr, le belette la regardait tendre le museau, lui dit en peu de mots pourquoi elle devait partir. Pearl demanda s’il comptait combattre la machine. Il se mit à rire, la traita de naïve, il avait juste fait un détour dans sa fuite. Disant cela il remarqua juste à temps une chaîne qui s’abattait sur eux, la mit elle ainsi que lui à l’abri du coup.

Comme ils se relevaient lui se rendit compte qu’il avait perdu son chapeau, le vit voleter tout près, tendit le bras pour l’attraper. Il avait été déchiré. Le belette le remit sur sa tête, le fixa un sourire toujours moqueur aux lèvres, qui dévoilait sa canine, il affermit ensuite ses gants. Dans toute cette poussière le pelage mauve s’était assombri.

« D’accord petite, t’as gagné ! »

L’instant d’après usant de deux murs encore debout il s’était élevé si haut dans les airs qu’elle craignit le perdre de vue, il retombait sur un maillon de la chaîne, bondissait encore son arme en mains si vif que les combattants autour le remarquaient à peine, il en bouscula un pour passer. Un nouveau saut le mena sur la dernière patte de l’araignée, sa course lui permit d’atteindre l’intersection. Alors s’accroupissant et le sourire carnassier il chargea dans le canon une munition à la tête noire, plaqua la gueule sur le mécanisme et pressa la détente. Le coup traversa de part en part, il venait à peine de quitter sa place quand une déflagration cisailla le métal, la patte se détachait du corps. Lui-même jeté dans le vide admirait son travail prêt déjà à partir, il lança une dernière réplique.

En contrebas la patte s’abattait, menaçait de tout écraser. Le corps blessé s’était arrêté, l’araignée paralysée semblait attendre la fin de cette chute interminable. Brutalement deux chaînes enroulées jaillirent du membre détruit, filèrent sur la patte en perdition. À peine rattachée celle-ci revint à sa place, les soudures crépitèrent. Le mécanisme à nouveau fonctionnel s’éleva puis se rabattit lourdement, seul le fracas contre la terre résonna dans le silence nouvellement créé, plus personne ne combattait.

Au mouvement qui avait poussé tant de jeunes à se lancer à l’assaut de cette machine un mouvement contraire passa pour la majorité, les ardeurs retombèrent. Quelques tirs de l’Unité s’abattirent encore, quelques téméraires frappèrent l’araignée immobile. Celle-ci ne bougeait plus, la fumée crachée jusqu’alors ne sortait plus que par filets. Il s’élevait dans les instants d’accalmie un grondement de rouages, un long sifflement de motrices toujours plus aigu. Un à un les combattants reculèrent, par groupes, prirent la fuite. L’Unité au contraire lançant toutes ses troupes tira sans réserve sur la machine. Un feu écrasant roula sur le blindage fait d’obus et de roquettes les déflagrations se multiplièrent jusqu’à épuisement.

Restée dessous Pearl hurlait, les deux mains sur la tête elle voulut fuir à son tour, ses jambes se dérobaient, deux bras l’entourèrent qu’elle sentit visqueux, plein de plaques, Bufo venait de la retrouver. Il lui dit qu’ils s’en iraient ensemble, elle opina. Un grincement tordu s’allongea du corps de la machine, les chaînes jusqu’alors inactives se tendirent, les maillons raclèrent le sol comme parcourues d’éclairs. Ils se mirent à courir.

L’instant d’après les chaînes étaient partout, crevaient le sol de tous côtés les façades s’effondraient sous leurs coups ils fuyaient encadrés de tous ces corps en mouvement les maillons soulever des gerbes à leurs impacts il la saisit pour la passer sur son dos, sentit le poids s’écraser l’étudiant n’y réfléchissait plus avec la seule idée de s’éloigner la vue s’obscurcissait de toutes ces chaînes tendues il ne voulait pas se retourner, d’intenses sifflements faisaient trembler son échine, la secouait au grondement des lasers. Les flammes se mêlèrent à l’acier, puis l’eau en pluie puis la fumée il courait sans être sûr de la direction, les immeubles s’écroulaient autour de lui il chevauchait les gravats, elle geignit, il s’effondra, se relevait, une chaîne s’abattit faisant voler la pierre.

Entre deux réalités l’étudiant s’entendit appeler, il ne savait plus exactement quel nom, sa voix meurtrie avait un goût de poussière ou de cendre. Un ligne blanche ses paupières closes peut-être lui suggérait la petite souris. Il voulait bouger le bras, n’y parvint pas, le fracas autour de lui s’était atténué. Une main le saisit, le tira de sous la roche, avant qu’il ne comprenne son sauveur lui glissait une canette entre les mains. Shell lui répétait de la prendre, indiquait de la tête que Pearl allait bien, elle reposait sur le flanc dans un coin. La rue ne ressemblait plus à rien, au loin les éclairs indiquaient que l’Unité se battait encore. Il voulut refuser la canette, ce n’était pas le moment.

« Avec toi c’est jamais le moment. »

Ces mots dits le tortue s’assit, ouvrit sa propre canette pour en boire une gorgée. Il avait été blessé au bras, simplement bandé l’étudiant ne s’en plaignait pas, proposa à son ami de boire aussi. Dès qu’une ouverture se présenterait ils iraient se mettre à l’abri, d’ici là tenter de s’enfuir était trop risqué. La fumée noire avait recouvert le ciel, il reconnaissait à peine au travers des semblants d’arcs-en-ciel, au loin distinguait les bâtiments intacts, partout où n’était pas passée la machine. Il essaya d’estimer à quelle distance elle était du centre, supposa qu’elle avait eu le temps de l’atteindre. La gare avait probablement dû s’effondrer, il n’en savait rien. À nouveau Bufo s’inquiéta pour la jeune souris, son ami le rassura. Sans rien d’autre à faire l’étudiant creva sa canette, sentit l’odeur pétillante dans la poussière, sut à quel point il était sale. La soif le prit.

Avant qu’il ait pu boire la voix de Pearl l’interrompit, elle s’était relevée sur le côté, désignait un point dans le ciel à travers les nuages noirs, disait entendre un avion. Ils ne voyaient rien, n’entendaient qu’assourdis les quelques explosions sur la machine, le raclement des chaînes. Elle répéta insistante qu’un avion volait là-haut quelque part, un moteur à hélices.
Il comprit.

Partout où leur regard pouvait tomber là où s’étendait le panache noir jaillirent des traînes d’un blanc parfait, les fusées en crachaient des jets jusqu’au sol qui touchaient en pointes innombrables la cendre les étouffait bientôt absorbée disparaissait à son tour ces fumées se dissipaient, sous l’effet des chimiques toute la pollution épaisse se trouvait balayée, le ciel reparut peu à peu au-dessus des ruines. Ils virent alors le biplan tourner en cercles dans l’altitude sa silhouette se découper, la seule couleur qu’ils voulaient voir, l’Unité à son tour se retirait laissant le champ de bataille libre. Shell désigna de son côté la machine à peu de distance du centre, l’enchevêtrement démentiel des chaînes enroulées sur les rails, entre les immeubles, qui couvraient des rues entières, des quartiers de la cité jusqu’à former ses propres colonnes, un effrayant réseau où le biplan plongea.

Sur toutes les pentes les foules rassemblées se présentaient ondulantes il pouvait les voir, les dénombrer des dizaines de milliers, plus encore, la plupart des habitants rassemblés sur les toits aux fenêtres dans les secteurs sécurisés les soldats aussi fêtaient cette arrivée, lorsque l’avion redressa seul un point bleu à peine discernable dans les volutes de fumée fit grimper une clameur sans pareille. Une cité entière l’acclamait, d’autres villes des millions d’habitants devant leurs téléviseurs, le monde entier, ainsi que Shell. Le tortue acclamait à grands cris cette venue, hurlait le bras levé, plein d’espoirs.

Il l’attrapa fort à lui faire lâcher sa canette, se mordit la langue pour ne pas hurler, les mots dépassaient sa pensée, ce qui lui prenait, ce qui se passait, qu’ils devaient partir, il trouva cet échappatoire. Chacun d’eux empoignant Pearl l’aidèrent à se lever, ils regardèrent encore du côté où le combat débutait, se mirent en route.

Aux premiers instants un éclat vif fit battre le vent en rafales, la machine s’effondra à même la terre toutes pattes déployées le corps frappait le sol, se relevait à peine. Les chaînes volèrent en tous sens, en un éclair se retrouvèrent déchiquetées, d’autres s’abattirent à leur suite. Elle se relevait, les plaques de blindage de toutes parts s’effondraient dévoilant le corps bardé de grilles électriques. Les arcs fusèrent de grandes décharges le long des chaînons la cité s’embrasa une seconde fois. Chaque caméra disponible avait suivi ce redressement ainsi que le combattant debout au milieu de l’avenue, à presque quatre cents mètres de son objectif. Il se tenait debout, détendait les muscles de son cou et de ses jambes. Des flancs de la machine jaillirent un flot de mines suivies d’un flot de lasers.

Onze secondes après ayant traversé les chaînes, esquivé les projectiles et passé sous la machine une foudre bleue ricocha contre les pointes d’acier, les pattes brisées dans leur balance s’effondrèrent. Une seconde fois l’araignée mordit la poussière, les acclamations s’élevèrent plus fortes que le combat. Elle mit plus de temps à se relever, ses flancs cessèrent de cracher leur fumée noire, une charge électrique parcourut son corps jusqu’à devenir aveuglante les chaînes devinrent cramoisies, en une seconde la charge avait couvert le champ de bataille. Les caméras suivaient le mouvement dans les rues le hérisson esquivait toutes les attaques, passait sous les maillons, se glissait entre par des sauts successifs échappait aux salves de missiles, il dut reculer. Autour de l’engin les rues n’étaient plus que des cratères, les dernières cloisons s’effondraient, les chaînes formaient un barrage inextricable.

Dès lors les caméras changèrent d’angle, suivirent l’approche du biplan, les rafales sur ces entrelacs les maillons éclatèrent, au nouveau passage tous les lasers déployés le héros national s’élevait sur ces chaînes mêmes, courait dessus, glissait, passa à travers leur réseau jusqu’à se retrouver face à tous les yeux de verre à moitié brisés par les précédentes attaques. Il forma dans l’air une sphère étincelante suspendue dans les airs par son seul mouvement, un laser dévia dessus pour frapper la gare. En un élan la machine vacilla, les yeux éclatèrent démontés le métal creva, la sphère reparut dans sa vrille sans limite brisa le dos de l’araignée après avoir démoli les mécanismes internes, plusieurs explosions suivirent déchirant la surface tandis que le biplan récupérait au dernier instant le héros national.

Cette fois la machine s’abattit pour ne pas se relever, des cris de joie couvraient le bruit du moteur, les hélicoptères de télévision survolaient le site où brûlaient encore tous les incendies. Quand ils entendirent ces clameurs les deux étudiants se retournèrent, avec eux l’écolière, ils découvrirent cette victoire.

Tout autour les chaînes s’effondraient, tous les maillons formaient retombaient dans un vacarme sourd. L’eau couverte de comburant s’était enflammée, il flottait dans l’air une pluie de feu aussitôt consumée. L’araignée se relevait, lentement, faiblement, elle se redressa. Tout ce qui avait constitué sa surface, tout ce blindage dans ses souvenirs couverts de rouille s’effondraient à leur tour, dénudant les pattes, la machine s’enroula dans ses propres chaînes. Le biplan revenait en un large cercle prêt à attaquer une fois encore une fois de plus désemparé il songea à fuir.

Les chaînes s’élevèrent dans autant de directions qu’il était possible d’en envisager, assez pour recouvrir la ville elles s’abattirent de tous les côtés de la cuvette, s’écrasèrent si près du public que celui-ci reflua derrière les pentes. En même temps la machine se traînait jusqu’au centre, l’ayant atteint y enfonça ses pattes.

Une à une les sources d’eau de la ville se tarirent. Les hauts jets s’amoindrirent jusqu’à s’assécher, les bassins se vidèrent, la fontaine près d’eux n’offrit plus qu’un gargouillis avant de s’éteindre. Il n’y songeait plus, captivé comme les autres l’étudiant regardait le biplan plonger, les chaînes filer près de lui puis se mouvoir menaçant de l’écraser l’avion tournoya presque à la verticale, remonta en flèche. Le réseau de maillons se reconstituait, plus serré encore autour d’eux l’étudiant craignit d’être pris au piège. Ils pressèrent le pas, se découvrirent pris au piège. Une chaîne traversait à l’horizontale tout l’espace devant eux, trop haute et trop épaisse pour pouvoir la traverser.

En désespoir de cause ils se reportèrent sur le combat. D’où ils étaient les étudiants ne voyaient presque rien, devinaient seulement. Le biplan restait en altitude, ils surent que le héros national avait plongé. Une chute dans le vide l’amena au milieu des chaînes, celles-ci mouvantes tentèrent encore de l’écraser. Elles se brisaient entre elles, se défaisaient, chacune plus violente les chocs le bousculaient, ils pouvaient suivre sa progression à tous les mouvements terribles de ces masses d’acier. Soudain cette progression devint impossible à suivre, elle venait d’être brisée, ils virent l’avion passer au plus près sur le côté, récupérer le héros en péril. Les nœuds de chaînes s’intensifiaient encore.

Dans les instants qui suivirent la machine devint floue, l’araignée enfoncée dans le sol diffusait un halo sombre où leurs regards se perdaient. Ce champ gagnait en intensité, ils le voyaient grandir et s’étendre à travers les chaînes. Pearl dans son dos demanda ce qui se passait, il ne sut pas quoi lui répondre. Ce champ flou devint une sphère en même temps terne et miroitante, il la voyait grandir encore, gagner sur les ruines puis sur les bâtiments. La gare se trouva englobée, les rails disparaissaient à mesure que la sphère s’étendait, toujours aussi floue. Il regarda la chaîne dans leur dos qui les empêchait de fuir, elle continuait aussi loin qu’il pouvait juger des deux côtés. Les tremblements sous ses pieds le faisaient vaciller, il cherchait de tous côtés une solution, n’en voyait aucune.

Son regard croisa celui de Shell, il lui hurla quelque chose sans savoir exactement quoi ni pourquoi il hurlait jusqu’à ce que son ami lui réponde sans qu’il entende un seul son.

Ils se mirent à courir, lui tenant la main de la petite celle-ci allait plus vite que lui, se laissait tirer, il avait la tête lourde à force de courir, sentait le sol se dérober sous lui. La sphère grandissait si vaste qu’il n’en devinait plus guère les côtés, si haute qu’elle l’écrasait, sa course n’était pas assez rapide pour lui échapper. Devant eux se présenta enfin un renfoncement où un maillon tombait, au sein d’un tas de débris. Voyant ce passage ils s’y précipitèrent, la petite passa la première forcée puis Shell lui parla, il n’entendait rien, lui faisait signe d’y aller.

Ce fut son tour, avant même de s’engager Bufo sut que son corps n’y parviendrait pas. Le maillon glissant ne lui offrait aucune prise, il avait saisi le bras de son ami se laissait tirer ses pieds poussaient en vain, les gants glissèrent. Il retomba dans les débris, ne parvint pas à se relever. Tous les efforts dépensés jusqu’alors se révélèrent d’un coup. Shell l’appelait en haut, puis le visage de Shell disparut, il vit la sphère l’engloutir.

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Journal :
Dernier chapitre avant le grand chaos, et second combat de l’histoire. Je suis impatient.
La gestion des combattants a été désastreuse mais en même temps ne pouvais pas grand-chose… l’Unité s’en sort mieux même si l’arrivée des méchas’ n’est pas bien forte… le combat de Sonic est d’un mou ! Et quand la machine se relève, c’est artificiel.
À part quoi tout s’est déroulé à la perfection.
J’ai évité les temps morts, fait tout ce que j’avais pu planifier et plus encore. Tout s’enchaîne, les transitions sont réussies, le plus grand problème a été la fin pour séparer Shell et Pearl de Bufo… ce qui avec du recul n’était pas nécessaire.
Écrit d’une traite en à peu près quatre heures, ce qui excuse pas mal de facilités. Décidément j’aurais voulu mieux réussir le combat de Sonic mais difficile de faire mieux, pas avec les règles que j’ai moi-même mises en place.
Surtout, incroyable le nombre de fois où je répète « machine » et « araignée »…
En général pas mal d’incohérences et de décrochages pour le lecteur attentif. Les plus critiques noteront la réintroduction d’une machine sans explication. Mais quelques belles scènes comme Luck défiant la machine, Pearl découvrant qu’elle est secondaire et bien sûr la canette de Shell – prévu pour un épisode ultérieur qui n’aurait jamais eu lieu.
S’il fallait le refaire combat de Sonic encore une fois (vraiment déçu) et aussi Shell, motiver un peu plus sa présence. Notamment le faire rester à la fin.
Mais vu le plan que j’avais, et mon projet, le résultat est suffisant.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Octobre 24, 2010, 07:23:29 am
Enfin ! Avant même qu'il y ait un plan, ou même une intrigue, il y avait ce chapitre. En espérant que vous apprécierez...

Dans l'épisode précédent la cité où vit Bufo est attaquée par la machine même qu'ils croyaient avoir vaincu. Malgré tous les efforts déployés l'ennemi parvient au centre et déploie un champ chaotique dans lequel notre héros est englouti.

The Chao's
Theory

Épisode 13 :

C’était le soir d’halloween. Tout était calme dans l’appartement parce que Juicy et Pearl étaient parties à la chasse aux bonbons, c’était pour ça. Mais elles n’allaient pas tarder à revenir. En les attendant les autres enfilaient leur déguisement pour la soirée qu’ils avaient prévu de passer ensemble.
Bufo se préparait comme les autres mais il regarda par la fenêtre :
- C’est bizarre… on dirait que la nuit est violette.
Dehors il y avait l’obscurité avec des teintes violâtres qui se mouvaient comme un océan. Il avait remarqué ça déjà avant, mais bon, ça n’allait pas l’empêcher de passer une bonne soirée. À tout hasard il voulut vérifier sur son portable comment son copain Shell allait. Il chercha son portable mais ne le trouva pas dans sa poche.
- Ah oui, je l’ai oublié en cours.
- C’est nous on est rentrées !
Juicy hurlait comme d’habitude ! Bufo se dépêcha d’enfiler son déguisement pour les rejoindre. À cause de sa peau blanche il s’était déguisé en fantôme : il avait enfilé une couverture de tissu fin qui le couvrait des épaules aux pieds. Sous le tissu il avait attaché des tas de petites balles transparentes et flottantes et qui brillaient comme des feux follets. Comme ça son déguisement lévitait et luisait dans les espaces sombres.
- La chasse a été bonne ?
- On a eu plein de bonbons !
- Je peux voir ?
- Pas touche c’est pas pour les grands !
Il les avait rejointes dans le couloir. Elles étaient devant la porte avec leurs tas de friandises répandus à leurs pieds. Pearl avait revêtu une robe noire et un chapeau pointu avec un ruban et qui lui aplatissait ses oreilles, elle passait son temps à le remettre en place. Elle avait aussi une baguette noueuse et un panier que Juicy avait renversé. Juicy elle avait remplacé ses gants par des chaussettes rouges et d’autres bien trop épaisses à ses pieds, qu’elle avait rembourrées encore. Un vieux pyjama plein de motifs rouges et noirs la rendaient psychédélique mais le meilleur de son déguisement venait de la tête : elle avait enfilé une citrouille fraîche avec un sourire en dents de scie. L’effet était immanquable.
- C’est nul ! disait-elle à Pearl. Avec ton panier t’as rien pu prendre ! Moi j’avais un grand sac pour patates alors j’ai pu prendre tellement qu’on en aura jusqu’à l’année prochaine !
- J’osais pas demander…
- Il a fallu que je fasse tout ! T’as tout raté c’était super ! Il y en avait ils osaient même pas m’ouvrir ! Pourquoi tu sors pas plus ? Tu vas finir comme Coal !
Bufo se défendit :
- C’est vous qui êtes parties sans m’attendre…
- Ton déguisement il est trop mal fait ! T’aurais dû te déguiser en momie ou en mutant des marais ! Ca ça fait peur !
Pearl de plus en plus gênée prit alors la parole avec sa petite voix timide :
- Bufo ?
- Oui ?
- Tu veux bien m’aider ? Mon déguisement est mal fermé.
- Ouais ! Même que quand j’ai voulu refaire tous les nœuds derrière t’as dit que j’étais trop brusque et puis tu t’es plainte et t’as dit que Bufo le ferait parce que c’est ton chevalier blanc sans armure pas vrai dis pas vrai ?
- Juicy !
- Je vous laisse, je dois enterrer tous ces bonbons dans le salon !
Ce qui pouvait dire qu’elle pouvait aussi bien les cacher dans tous les coins que les semer par le balcon.
- S’il te plait…
Bufo revint à Pearl.
- D’accord, voyons ces nœuds.
- Pas ici !
Il soupira mais c’était Pearl, elle ne voulait pas arranger son déguisement ailleurs que dans sa chambre. Une de ces choses qui « ne se faisaient pas ». Alors ils allèrent dans sa chambre où il y avait tous les posters aux murs. C’était peut-être à cause de la nuit et son voile violâtre mais il trouva les posters flous ce soir.
- Tu ne trouves pas la nuit bizarre ?
- Bizarre ?
- Je ne sais pas… c’est mon premier Halloween ici… mais c’est comme si…
Bufo en avait oublié pourquoi ils étaient ici. Comme Pearl ne disait rien il se rappela, passa dans son dos pour refaire tous les nœuds de la robe. C’était difficile surtout pour ceux du bas où Juicy avait fait n’importe quoi.
- Vous êtes pas drôles tous ! Allez fais-le quoi !
La loutre criait dans le couloir, elle devait être devant la salle de bain. Bufo continua à se dépêtrer avec ces nœuds.
- Ce sera super allez ! Et puis sinon ça valait pas le coup de te déguiser en louve-garou ! Allez, juste un hurlement ! Après j’arrête de t’embêter promis !
- Elle parle à Luck ? demanda Pearl.
Il était au dernier nœud à en finir enfin quand un hurlement nocturne le fit trembler de la tête aux pieds. C’était un cri de loup sauvage si perçant qu’il eut l’image de toute la meute autour de lui et leurs yeux brillants dans le noir.
Pearl ayant pris peur avait mis les mains sur ses oreilles, il la calma. Rye apparut dans l’encadrement de la porte, avec son déguisement de diablesse : elle avait relevé son masque au long nez pointu et dont une langue pointue pendait ; au lieu de son t-shirt habituel elle portait une toge flamboyante ; enfin elle avait mis des souliers à sabot.
- C’était Luck ce cri ? Enfin… peu importe ! À table tout le monde !
- On arrive. Ca ira ? demanda Bufo à Pearl.
- Oui… c’est juste que… j’aime pas Halloween…
- Je suis d’accord, c’est trop bruyant.
Les mots avaient dépassé sa pensée. Enfin bon, ils allèrent quand même à la cuisine, non sans tomber sur Coal qui sortait de son trou. Le scorpion avait trouvé le déguisement parfait en ne changeant absolument rien à son apparence. Tout au plus avait-il joué plus longtemps à ses jeux, de sorte que son visage était tiré à l’extrême. Dans la pénombre il avait l’air d’un zombi.
- Whoah ! Tu nous as fait peur !
- Mmgnh ?
- On va manger, tu viens ?
- Mmmmmmmmmmmmmmmmmmmhhh…
- D’accord.
De la cuisine venaient plein de bonnes odeurs. Il y avait le pot-au-feu et la soupe aux petits points, les trois plats de salades et d’asperges baignant dans l’olive… et puis les crèmes de café au poivre. Le reste, il ne reconnaissait pas.
Luck aidait Rye à allumer les dernières bougies, ils en avaient mis plein sur la table et le comptoir, aussi derrière le banc. De dos Bufo se demanda si la louve s’était vraiment déguisée : il ne voyait que la chevelure teinte en noire. Mais elle se retourna : il vit qu’elle avait teint tout le corps, son pelage de la tête aux pieds en ne laissant que des rayures sur son visage, qui lui donnaient un air bestial. En plus la teinture était brillante. Luck avait aussi revêtu des manchons de fourrure noire sur ses avant-bras et sur ses jambes. Si elle avait fait l’effort de plier les genoux et de baisser le dos elle aurait vraiment eu l’air d’une louve-garou.
Mais elle ne voulait pas.
- Prenez place ! lança Rye. Il n’y a pas d’assiette, on n’avait pas la place ! Il faudra manger avec vos mains !
- Youpie !
Juicy tomba à pieds joints sur sa chaise, se servit de tout ce qui lui tomba sous ses chaussettes. Seule une pile de bols en verre reposait à côté de la soupière, sur le comptoir. Bufo s’en servit une louche.
- Je veux ma courge ! Je veux ma courge !
Juicy s’était à moitié affalée sur la table pour attraper une courge farcie.
- Du calme Juicy ! Attends les autres !
- Quelqu’un t’a remercié pour ce repas ? demanda Bufo à Luck.
- …
- Pourtant tu as fait un boulot incroyable.
- … Kh !
Elle se détourna, se mit à sa place. Il avait reculé en voyant ses yeux noirs de colère. Pourquoi à chaque fois qu’il la complimentait, elle se fâchait ?
Cependant la cuisine se remplissait de toutes leurs discussions et même s’il détournait parfois le regard du côté du balcon, à moitié effacé par cette nuit violâtre, Bufo se laissa prendre aux discussions. Les plats s’épuisèrent rapidement entre leurs mains, ils n’en finissaient pas de rire et de parler et de calmer Juicy et de s’amuser aux dépens de Coal.
Il ne restait plus que trois morceaux de tourte sur la table, la nappe était toute tâchée mais personne n’y prêtait attention.
- Maintenant il faut raconter des histoires qui font peur !
Juicy s’était à nouveau levée sur sa chaise pour attirer l’attention.
- C’est Halloween, il faut que chacun raconte une histoire pour qu’après on ait des cauchemars !
- Je ne veux pas avoir de cauchemars…
- Pearl a raison, intervint Rye. Et descends de ta chaise… on a déjà tellement causé ce soir !
- Mais à quoi ça sert d’avoir des déguisements si on veut pas avoir peur ? Hein Luck ?
- …
- Et toi dis et toi ? dit-elle à Bufo. Tu veux rien faire comme les autres ?
- C’est vrai que petit je m’amusais à ça…
- Je vous préviens, reprit Rye, des histoires qui font peur je n’en connais pas.
- J’en connais une…
- Et moi plein ! Alors tout le monde est d’accord ?
- …
- Tout le monde au salon !
- Dites, au passage, on est en train de se faire commander par une enfant…
Ils se dépêchèrent d’entasser les derniers plats près de l’évier puis tout le monde – même Coal – se mit en route pour le salon. Il faisait vraiment noir dehors, l’obscurité aux teintes violâtres touchait les vitres. Ils ne voyaient plus rien du balcon.
Juicy exigea d’éteindre la lumière puis sortit plein de couvertures et les lampes de leur aventure en forêt. Ils parvinrent bon gré mal gré à former un cercle sous cet empilement.
- Alors, qui comm-
- Je commence ! hurla la loutre.
- Moins fort, s’il te plait, j’ai mal à la tête.
Rye se tâtait la tempe d’une main.
- Je vais vous raconter ! la malédiction de l’appartement !
- Pas celle-là ! glapit Pearl.
- La malédiction de l’appartement ?
- Juicy la raconte à chaque Halloween.
- Vous avez pas de goût elle est super ! Cela se passe dans un lieu pas loin d’ici, lors d’une nuit proche de maintenant… et par là je veux dire ici et maintenant !
- Non c’est pas vrai… gémit Pearl.
- Tu casses toujours le suspense trop tôt.
- Mais laisse-moi raconter sinon Bufo va rien y comprendre ! Il y a des années de cela-
- Alors ce n’est plus maintenant ?
- Laisse-moi finir ! Il y a des années de cela… alors que le bâtiment était en réparation, la gérance fit appel à un architecte pour les plans d’un appartement, un seul. Celui-là. L’architecte leur donna les plans et ils achevèrent la construction. Mais ce qu’ils ne savaient pas… c’était que cet architecte était fou ! Sur son plan il avait marqué que l’appartement faisait très exactement quatre-vingt-dix-neuf mètres carré !
- J’ai connu plus fou que cela.
- Mais forcément si on m’interrompt l’histoire perd toute sa force !
- Non je veux dire, on a un savant fou : ça c’est effrayant.
- Ton savant fou il a réussi à faire construire un appartement plus grand que lui-même ?
Rye se sentit obligée d’intervenir :
- C’est une vieille histoire, les plans indiquent quatre-vingt-dix-neuf mètres carré mais tous ceux qui ont compté en ont compté cent.
- Et voilà tu m’as cassé mon effet !
Et Juicy se mit à bouder. Mais Bufo essayait de comprendre :
- L’architecte s’est trompé ?
- Bien sûr que non ! s’emporta la loutre. Il ne disposait que de quatre-vingt-dix-neuf mètres carré vu que c’était de la rénovation, béta ! Mais il en a rajouté un !
- Et en quoi est-ce effrayant ?
- Parce que c’est vrai ! Tu ne comprends donc pas qu’il y a là, quelque part dans ces murs, un espace supplémentaire qui ne devrait pas exister ! Qui te dit que ce lieu n’est pas ouvert sur un univers inconnu ou que cette anomalie n’est pas en train de dévorer l’appartement comme un trou noir ?
À cette seule pensée les yeux de Juicy brillaient comme deux univers.
- C’est pas vrai… répéta timidement Pearl.
- Mais alors pourquoi on ne compterait pas nous-mêmes ?
Tous les regards se dirigèrent sur Bufo. Il avait proposé ça sur un coup de tête, comme ça lui venait. Après tout ils avaient déjà dû essayer avant lui. À leurs visages il comprit que ce n’était pas le cas. Ca ne leur était jamais venu à l’idée.
- S’il te plait Rye s’il te plait ! S’il te plait s’il te plait s’il te plait !
- Moins fort… on va y passer la nuit avec cette histoire…
- Mais non, ce sera rapide !
- Les autres, vous en pensez quoi ? Luck, Coal ?
- …
- Mgn.
- Je veux bien… souffla Pearl.
- Yay ! Assez parlé ! Chacun retourne dans sa chambre et en calcule la taille ! Bufo notera le décompte parce que c’est lui le nouveau et que c’est un intello’ !
- C’est fou, pour moi c’est comme si tu avais été là depuis toujours.
- Fini de bavasser ! On se retrouve ici et on sera vite fixé !
Ils se dépêtrèrent de sous la couverture puis rallumèrent. Juicy déchaînée avait déjà trouvé un mètre et se mettait à calculer dans tous les sens la taille du salon. Bufo la regardait faire dans son déguisement de citrouille. Elle y croyait ? Il n’avait jamais percé la loutre à jour. En tout cas, elle avait vraiment l’air de s’amuser.
C’était tout ce qui comptait.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Octobre 31, 2010, 12:33:47 pm
Le meilleur moment d'une fic', c'est quand on l'écrit.

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Tout le monde retourna dans sa chambre, Luck à la cuisine, et ils se mirent à compter. Bufo chercha une règle dans ses affaires et comme il n’en avait pas, il se mit à calculer au bras. Il estima qu’il devait y avoir deux mètres de large et à peu près le double de longueur. En même temps avec son déguisement ce n’était pas pratique pour compter… soudain la lumière s’éteignit et il se retrouva dans le noir, à part le flou du dehors qui emplissait la pièce. Dans sa chambre Pearl lança un cri perçant.
Les lumières revinrent presque aussitôt.
- Eh tout le monde ! Venez pour le décompte !
- Juicy si tu as joué avec les lumières !
- Non c’est pas moi !
Il quitta sa chambre et comme les autres retourna au salon. Il avait quand même pensé à prendre son bloc-notes et un crayon.
- Alors Pearl, t’en as combien ?
La jeune souris regarda Juicy surprise. Elle était encore sous le coup de sa peur.
- Combien ?
- De mètres ! Y en a combien dans ta chambre ?
- J’ai… j’ai oublié.
- Ne t’inquiète pas. lui dit Bufo. Il doit y en avoir autant que dans la mienne. J’en ai compté huit.
- Ce qui fait seize ! Et toi Coal ? Non laisse-moi deviner ! Mmmmgnh ! Ca fait quatre donc vingt ! Allez note au lieu de t’endormir !
- Je note je note…
- T’en as combien toi ? demanda la loutre à Rye.
- Sept mètres.
Elle avait l’air vraiment fatiguée.
- Sept ?! Mais ta chambre est bien plus grande que les leurs ! Comment t’as calculé ?
- Il y en a peut-être plus avec les meubles…
- Les ?! Mais qu’est-ce que les meubles ?
- À propos de ça justement, intervint Bufo, qu’est-ce qu’on fait des murs ?
Le museau de la loutre se mit à frétiller.
- Les murs, eh eh ! Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir avec les murs ?
- Il ne faut pas compter leur épaisseur avec ?
- Mais qu’est-ce qu’on s’en fiche ! On veut une surface supérieure à la surface de l’appartement, les murs ne font que la réduire un peu plus ! À terme on a toujours neuf fois onze mètres et tant pis si on a quatre-vingt-dix-huit au lieu de quatre-vingt-dix-neuf ! Vous êtes pas sérieux !
- Et toi ? Demanda Rye. T’as obtenu combien ?
- Moi ? Soixante-dix mètres cube !
Dans le silence qui suivit le crapaud remarqua que Luck les écoutait sans prendre part à leur cercle. La louve semblait prise dans des pensées lointaines. Il comprit, elle regardait le balcon.
- Bon si c’est comme ça on recommence et cette fois on le fait tous ensemble, pièce par pièce !
- Des mètres cube…
- On y va !
Tout le monde la suivit en file indienne jusqu’à la chambre de Rye. Ils avaient l’air d’un défilé de monstres ! Quand Coal qui traînait derrière les rejoignit la loutre se mit à mesurer avec son mètre et cette fois Bufo souligna clairement le nombre de douze mètres carré.
- Juicy... arrête de fouiller dans mon armoire !
- Mais j’aurai plus l’occasion après !
Luck alla tirer la loutre de son pillage, elle prise de rire montrait ses trophées, tous les vêtements par poignées dans ses mains qu’elle avait puisé dans les tiroirs. À ce moment Pearl demanda :
- On continue ?
- Bien sûr ! Eh, il faut compter le couloir aussi ! Pourquoi personne y a pensé vous êtes vraiment étourdis tous !
- Je vais le faire ! dit la souris dans un sourire.
Elle refusa le mètre et au lieu de cela se mit à sauter dans le corridor, à cloche-pied, tout en comptant comme à la marelle.
- Un ! Deux ! Trois !
- Non non pas comme ça ! Tu sautes trop loin tu triches ! Recommence !
Elle recommença de bon cœur, à cinq elle était arrivée au coude. Bufo la regardait depuis la chambre, elle tourna la tête vers lui pendue dans son mouvement, un instant il crut qu’elle lui disait quelque chose. Mais elle bondit en avant et disparut derrière le coin.
- Six !
- Sept ! répétait Juicy à sa suite.
- Huit !
- Neuf… souffla Bufo entre ses lèvres épaisses.
- Dix !
Et Juicy dit à l’étudiant de noter dix mètres pour le couloir. Cependant celui-ci attendait que la souris revienne, alla voir à l’angle. La porte d’entrée était fermée, il n’y avait plus trace de Pearl.
- Eh, où est passée Pearl ?
- Mais tu sais bien ! le moqua Juicy. Elle est sur les toits à jouer avec ses amis !
Et dans la voix de la loutre perça de la jalousie. Pourquoi la souris préférait ces êtres faits d’eau à elle ? Tout ce qu’ils savaient dire c’était leur nom ! C’était nul, d’abord.
- Allons compter sa chambre !
Les cinq locataires se retrouvèrent serrés à la porte, de sorte que Luck et Coal restèrent dans le couloir tandis que les autres comptaient. Juicy avec son mètre tira de la poignée jusqu’à la fenêtre et compta trois mètres, et deux de largeur. Le crapaud admit qu’il y avait bien six mètres carré et non huit. Il ratura le nombre sur son bloc-notes.
- Du coup avec ta chambre ça fait douze !
- Et avec celle de Coal, seize…
- Non ! On doit compte chaque pièce pour être sûr ! Je vais faire la tienne, toi tu vas préparer le salon !
- Vous faites ce que vous voulez, ajouta Rye. Pour ma part je vais me reposer.
Et rabaissant son masque sur son visage elle passa la porte pour retourner dans sa chambre où elle s’effondra dans son lit. Bufo la rejoignit pour la persuader de rester avec eux mais :
- Laisse tomber et aide-nous plutôt !
Il hésita encore, à regarder Rye allongée sur son lit, de dos, sa toge de diablesse se mélangeait aux plis du drap. Derrière l’étudiant Luck le regardait, il se décida à les rejoindre. Du fracas lui parvint de sa chambre, Juicy qui riait aux éclats, il passa en préférant ne pas regarder.
Dehors la nuit était telle qu’elle avait englouti même le balcon, elle était à même les fenêtres. Ce flou violâtre lui sembla encore plus étrange. La compagnie de Luck et Coal le rassurait à peine.
- T’avais raison ta chambre fait bien six mètres carré !
Juicy l’avait dit tout en cachant un stylo de l’étudiant dans son dos. Il soupira, souligna deux fois le nombre avant de demander par où ils devaient continuer.
- Par le salon bien sûr ! Toi tu tiens le mètre et moi je le déroule !
Il obéit, le ruban en main regarda Juicy courir d’un bout à l’autre de la pièce, crier le nombre avant de revenir. Coal ennuyé guignait du côté de sa chambre.
- Ma chambre c’est la plus grande ! Ma chambre à moi elle est giiiigantesque !
- Un peu normal c’est le salon.
- Mh.
- Jaloux ! Et puis note ça fait sept fois cinq trente-cinq mètres carré ! Et puis tu vois on a compté le mur puisqu’on est parti de la porte !
Bufo voyait surtout l’impatience sur ses compagnons.
- On peut continuer ?
- Bien sûr ! Il reste la cuisine et la salle de bains ! Allez, on y va !
Aussitôt dit aussitôt fait, ils se retrouvèrent dans la cuisine. Les bougies étaient toujours là à brûler en lieu et place de la lumière. Plus surprenant encore, l’évier était vide, toute la vaisselle rangée.
- Mais quand… quand est-ce que…
Il n’arrivait pas à comprendre comment Luck avait trouvé le temps de tout nettoyer. Elle ne dit rien, évita son regard pour s’écarter. Mais Juicy revenait déjà.
- Quinze mètres carré ! On avance ! Dites pourquoi j’ai l’impression de m’amuser seule ?
- Luck. Dit Bufo en désignant la louve à sa droite. Coal. Ajouta-t-il en pointant du doigt le scorpion.
- Raseurs ! Toi et Luck vous comptez la salle de bains, moi et Coal sa chambre !
- Et les toilettes ?
- Ah mince ! Elle se donna une tape sur la courge qui lui servait de tête. Bon Coal tu t’y mets ! Et moi je fais ta chambre !
Le poing de Coal s’abattit aimablement sur la tête de la loutre, tandis qu’ils se disputaient – que Juicy criait et que le scorpion encaissait sans réagir – Bufo et Luck allèrent à la salle de bains, mètre en main.
Celle-ci était éclairée comme en plein jour grâce aux catelles blanches. Ils mesurèrent rapidement non sans bousculer toutes les lotions sur le bord de la baignoire. Il y avait six et quatre mètres carré, à quoi Bufo comprit qu’il pouvait se simplifier la vie et compta simplement douze mètres carré pour la salle de bains et les toilettes – murs inclus.
- On peut y aller. Luck ?
La louve fixait la fenêtre par laquelle semblait flotter la nuit dans ses teintes violâtres. Il voyait ces mêmes teintes miroiter sur la teinture noire et brillante de son pelage. Elle se tenait de dos, immobile, parfaitement immobile.
- Luck ?
Elle ne répondit pas. Il sentit la distance entre eux se creuser, pris d’une panique incontrôlable eut le besoin de la saisir. Comme il avançait la main celle-ci lui échappa, la salle de bains se trouvait dans la pénombre. Luck n’était pas là.
- Alors ? lui cria Juicy. Tu as fini ?
- Oui. Oui je crois.
Il revint dans le couloir où la loutre l’attendait, avec en tête le besoin de leur demander où Luck était passée. Mais la réponse lui vint évidente : elle était restée au magasin aider ses collègues pour la nuit d’Halloween. Il regrettait déjà son absence.
- Et Coal ?
- Dans sa chambre ! Il a décidé de compter tout seul ! T’as combien ?
- En tout douze mètres carré. Avec les murs.
- Super ! En tout on doit déjà dépasser quatre-vingt-dix mètres !
- Laisse-moi calculer… alors douze plus six plus six plus douze plus dix plus trente-cinq – le salon – plus quinze plus six plus quatre plus douze… on est en à cent dix-huit.
Ils se regardèrent sans rien dire.
- La malédiction de l’architecte a encore frappé ! La dimension parallèle est en train de ronger notre réalité et s’agrandit de minute en minute- passe ton carnet !
- Oui bon ça va…
- Mais c’est pas vrai comment t’arrives à relire tes notes ! Bon attends je compte !
- Je vais chercher Rye.
Dans son dos Juicy continuait de compter – sur ses doigts – sa voix diminuait à mesure qu’elle intériorisait le calcul. Il toqua à la porte ouverte, appela Rye.
Elle s’était retournée en partie, se leva en voyant Bufo entrer. Il allait parler mais du doigt la gazelle lui intima le silence. Sans son masque son déguisement était autrement plus convaincant. Enfin elle se leva, alla jusqu’à lui et se collant presque à lui :
- Vous en êtes où ?
Il resta un instant sans rien dire, à sentir son corps contre le sien. Puis il comprit qu’elle se jouait de lui, que c’était sa manière à elle de participer.
- Il reste la chambre de Coal. On n’attend plus que toi.
- Cette chambre est un placard.
- Laisse-moi voir… on en est à quatre-vingt-seize mètres carré.
Pour dire cela Bufo avait guigné sur son bloc-notes. Alors Rye :
- Où est Juicy ?
Et Bufo surpris par la question :
- Son ami est passé, tu ne te souviens pas ?
- Et elle nous laisse terminer sans elle ? Bon, eh bien il ne reste que nous trois.
- Oui… nous trois…
Ils allèrent jusqu’à la porte de Coal pour l’ouvrir. D’abord la porte résista à cause du matelas puis céda. Il n’y avait personne. Le téléviseur ne montrait que de la neige, grésillait dans le vide.
- Compte.
Il se détacha de Rye, se mit à compter : « Un. » Son pied s’était enfoncé dans le matelas. L’odeur de renfermé le surprit. Le grésillement se renforça. Elle lui dit de continuer : « Deux. » Sa propre voix disparaissait sous le grésillement. Les écouteurs à terre, la manette délaissée. Il ne voulut pas se retourner, sentait l’absence dans son dos. Il ne restait que la lumière de la lampe, salie, pour le séparer des ténèbres. Derrière les murs il sentait cette nuit forte, au voile d’un flou violâtre.
« Trois. »
Un vertige le saisit. Il avait compté trois, sentait le matelas s’enfoncer. Mais il restait encore de la distance jusqu’au fond, presque entièrement pris par l’écran et son grésillement sourd. Il n’osait plus avancer pétrifié. Le monde se dérobait sous lui.
- Surprise !
Ce cri l’arracha à ses pensées, il se retourna.
- Joyeux Halloween !
Tout le monde était là, dans le couloir, tous en train de rire de sa peur. Il y avait Rye et Juicy, et son ami Mud et Pearl, et Luck au regard noir, la hase et Coal et la gérante, et Flak qui voletait autour, et Field et Hazy dans sa tenue polaire, et la militaire Ninja. Il riait avec eux. Et Shell et avec Shell le machiniste, le lieutenant et le chauffeur de bus avec son rire. Et il y avait Cream et la belette mauve au sourire féroce, et la hase et les scorpions de la boutique, et les morses et leur matriarche, tous dans le couloir, et il y avait encore le renard et le hérisson bleu qui lui souriaient.
- Alors, tu crois toujours que je n’existe pas ?
- Arrête de faire cette tête ! Lui cria Juicy. Dis quelque chose !
- J’ai été si bête ! On sera toujours ensemble… pas vrai ? Pas vrai ?
Des coups sourds à la porte d’entrée.

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Journal :
Écrit en deux fois quatre pages.
Les quatre premières pages ne font qu’amener le véritable événement, à savoir le décompte des mètres carré. Mais ce n’est que vers la page six que les personnages se mettent à disparaître donc pratiquement les trois-quarts du chapitre sont hors de la tension principale. Ce qui me donne une impression de déséquilibre.
La disparition de Pearl est ce que je voulais, celle de Luck moins réussie mais presque. Rien n’était prévu pour Coal, enfin j’aime bien comment j’ai improvisé Juicy – au lieu de faire disparaître Rye. Le résultat est d’autant meilleur.
À part ça j’aurais pu écrire des pages et des pages et des pages, les dialogues permettant des relances interminables il suffit de lancer une réplique pour pouvoir enchaîner sur n’importe quoi.
Le plus « contrôlé » dans ce chapitre reste le voile violâtre – le chaos – tellement réitéré que le lecteur ne peut que le garder en tête. C’est presque un problème.
Enfin le cri de Luck au début est totalement improvisé, j’y ai pensé en leur inventant leurs costumes – improvisés eux aussi.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Novembre 09, 2010, 07:31:10 am
Oui, j'ai oublié ma propre fic', et alors... Cela dit, dernier chapitre de la seconde partie, ensuite plus rien d'ici février.

Dans l'épisode précédent la ville où vit Bufo est attaquée par une machine et malgré la résistance, cet ennemi s'installe au centre où elle déploie un champ chaotique.

The Chao's
Theory

Épisode 14 :

Dans la ville inanimée les rues résonnaient de silence, les fenêtres vides donnaient sur des fontaines à sec, tout du long les façades se couvraient d’ombres. D’un angle à l’autre les immeubles intacts côtoyaient les artères dévastées, faites seulement de débris jusqu’où pouvait porter le regard. Les chaînes les surplombaient, s’étendaient jusqu’aux pentes où tendues elles s’étaient enfoncées, brisant encore dans les habitations. Le centre n’existait plus au lieu du centre gonflait la sphère de noir nocturne, une masse aussi mate que miroitante s’étendait dont le halo déformant la lumière faisait flotter les regards.

Trente lanceurs de l’Unité ouvrirent le feu alignés les véhicules crachèrent des traînes de poussière derrière l’herbe se soulevait, de même les traînes des munitions alourdissaient l’air. Elles allaient grimpant d’abord au-dessus de la cité, retombaient en son centre pour s’abattre sur la sphère, ne la touchaient pas encore dans leur chute interminable. Les lanceurs se turent à court de munitions, les traînes peu à peu s’estompèrent. Soudain des crevasses de flammes couvrirent le halo, les balles incandescentes se multipliaient sur le halo le déformaient, des secousses ébranlèrent les murs comme les cœurs tonitruantes passèrent les bords pour s’estomper parmi la foule.

Contre ce phénomène les militaires n’avaient trouvé pour toute réponse que la puissance brute, l’artillerie enfin déployée était entrée en action. Lorsque les dernières déflagrations s’éteignirent la bulle informe tant de fois reformée se déchira, en un instant elle s’était estompée. La gare réapparut ruinée, sous elle le parc avec la machine d’acier composée de ses chaînes où le même halo perdurait. Dans cet espace s’abattirent les bombes de l’armée, un fracas immense s’éleva avec les gerbes, firent éclater les façades, retournèrent le béton. Les maillons emmêlés en toile sous les coups portaient se désagrégeaient.

Il sentit les coups portés lui couper le souffle, les gravats s’enfoncer dans son dos, toute la poussière qu’il respirait avait l’odeur de limaille. Un instant ses paupières se refermèrent sur ses yeux de braise, la pièce d’acier gigantesque lui barrait sa vision.

Ses jambes ne lui répondaient plus, il les sentait à peine dans leurs picotements, chercha à soulever ses bras. La surdité lui vrillait le crâne, les dents serrées l’étudiant souffla, souffla encore, sentit le sang revenir. Tout ce à quoi il pouvait penser, se lever, en cet instant, son gant s’était déchiré dans la chute. Une douleur le traversa lancinante un mouvement de la tête la chassa, le goût de roche sèche, de paillette de fer lui brûlait les lèvres, avec ses épaules il se retourna, découvrit son bras à moitié enseveli. Les secousses avaient cessé, sa respiration trop rapide faisait trembler ses membres.

En un geste il rouvrit grand les paupières les prunelles flamboyèrent contre la roche, son bras s’arracha aux gravats, glissa sur le métal de la chaîne. Un cri lui fit lever la tête la main de Shell l’agrippa, il l’agrippa à son tour pour se laisser tirer. Ses pieds reprirent vie encore engourdis qu’il força à prendre assise, sous lui la pile de débris vacilla, s’effondra complètement. Il fit un dernier effort, passa le bras dans l’anneau puis la jambe, se laissa tomber de l’autre côté. La jeune souris se jeta dans ses bras.

Son ami les regardait s’émouvoir, les laissa faire. Quand l’étudiant se releva il rappela qu’il leur fallait se mettre à l’abri. La sphère ne les avait pas atteints, il avait cru pourtant mais la tortue était formelle, tout s’était arrêté à temps. La chaîne près d’eux se mit à trembler, ils la virent s’arracher du sol, se mirent à courir. Au loin le haut des pentes se couvrait toujours de monde, habitants ou militaires, la distance à parcourir ajouta à son vertige. Pearl lui tenait la main, ses doigts fins touchaient le gant déchiré. Il manquait trébucher à chaque pas, sentait se mouvoir les chaînes derrière et autour d’eux.

Pour un temps les salves avaient cessé, à part le tremblement des chaînes plus rien ne répondait à leur course. Ils traversaient les rues si familières, en partie anéanties, découvraient sans s’y arrêter cet environnement devenu en quelques heures hostile. Il savait ses jambes trop faibles pour le porter, les forçait à un effort impossible. Ce qui le faisait tenir debout, cette force, il n’en connaissait pas le nom, supposait que c’était le désespoir. Au-devant d’eux les tables de restaurant avaient été soufflées, la façade éclata. Ils se retrouvèrent jetés à terre lui couvrant la petite souris, l’étudiant l’entendit d’abord gémir.
De nouvelles explosions toutes proches mirent fin à son essoufflement. Un maillon éclaté alla s’écraser en bout de ruelle pour s’immobiliser tout à fait. En même temps se rapprochait le bruit des réacteurs.

Une nouvelle chaîne s’abattit sur eux accueillie par les rafales du canon, les maillons cisaillés s’écrasèrent sur le côté. Shell saisit l’étudiant à l’épaule, il les relevait, un mécha’ les survolait qui s’était déployé pour atterrir. L’appareil toucha le sol emporté par son inertie, deux sillons crevèrent la vieille route. Une voix de militaire, déformée par la radio, leur ordonnait de fuir. Cependant l’étudiant voulut aller dans la direction du véhicule venu les sauver, il aurait voulu monter à bord. Shell le retint. La voix leur répéta de courir, des chaînes se présentaient de tous les côtés il resta un instant pétrifié, ses jambes prêtes à le lâcher la tortue le secoua. Alors attrapant Pearl il repartit en direction des pentes.

Le sol s’enfonça sous eux, les bâtiments surpris par le choc s’effondraient en de multiples lieux tandis que le halo revenait plus sombre encore couvrir cette toile d’acier étendue sur toute la cité. Il crut la cité en flammes. Le magasin disparaissait derrière eux encore intact quand il s’en rendit compte un sourire lui vint, son ami le lui rendit puis Pearl derrière lui qui courait, la petite tomba. Il la saisit à terre, sans plus y réfléchir alors qu’elle se laissait aller à l’évanouissement la souris lui murmura quelques mots timides, il n’écoutait plus. À présent ils gravissaient les pentes, moins vite, de moins en moins vite alors qu’ils dépassaient les spectateurs les plus avancés, quelques jeunes sur les toits d’où ils observaient s’étendre le réseau d’acier flamboyant.

Enfin la pente elle-même s’estompa, ils trouvèrent les espaces plus vastes d’aménagements que la machine n’avait pas dévastés, tous emplis de foules aussi épuisées qu’eux. Partout où il posait le regard les lieux étaient noirs de monde. Un petit cri perçant le fit sursauter, Flak se plaqua sur sa tête sans plus en bouger, lui les bras occupés laissa faire content de le retrouver. Il s’attendait à voir les autres surgir, parmi toutes ces personnes épuisées les visages qu’il croyait reconnaître n’étaient que des étudiants, quelques personnes croisées au hasard pour lesquelles il ne voulait pas s’arrêter. Shell se rappela à lui, il avait du monde à voir, s’il le cherchait il serait à un petit parc d’école en compagnie d’amis.

« On le boira un jour, ce verre, tu verras ! »

Ces paroles lui redonnèrent du courage, l’étudiant en oublia presque ce qu’il avait traversé. Avec Pearl entre ses bras, le compagnon sur la tête il alla en direction des militaires, vers les lieux plus encombrés de monde où le biplan était supposé s’être posé.

Ses pas le menèrent sous la voie ferroviaire par les pylônes aux socles de pierre les ombres plus fraîches se trouvaient aussi moins fréquentées. Des groupes de jeunes se parlaient à haute voix satisfaits se répétaient leurs prouesses, ils crurent que le crapaud s’était battu aussi. L’un d’eux, un étudiant, répéta que c’était certain parce qu’il avait déjà combattu dans le nord, et de demander si c’était la même machine. « Comment c’est possible ? » Il ne s’agissait pas non plus d’un autre modèle, pourtant l’araignée d’acier avait été détruite.

Avant qu’il ne puisse parer à rien un hurlement lui tomba dessus sous la forme d’une loutre extatique, Juicy se pendit à son cou avant de se relâcher de plaisir, lui prit sous ce poids supplémentaire n’y tint plus, les quatre avec Flak se retrouvèrent au sol. Elle riait, la loutre, répétait qu’il devait sortir plus, qu’il finirait comme Coal. Après quoi elle promit de s’occuper de la petite tandis qu’il irait trouver les autres. L’étudiant aurait voulu lui demander encore pourquoi elle s’était trouvée là, tandis qu’il s’éloignait, préféra ne plus y songer. Il était sûr à présent de les retrouver tous, cela seul importait.

Un peu plus loin la foule s’ouvrait un peu, il reconnut quelques employés du magasin. Ils avaient vu Luck, elle était dans une allée d’arbres sur une ancienne place de parcs, une aire bétonnée. Les tirs reprenaient, des déflagrations dans le bassin ponctuaient ces masses de chaînes sombres. Plutôt que de regarder l’étudiant courut tant qu’il pouvait vers la ligne d’arbres.

D’abord une silhouette lui apparut familière, parmi d’autres, celle de la hase aux longues oreilles. Elle était assise contre le tronc, un bandage sur la tête, il n’arrivait pas à voir son visage. Alors qu’il s’approchait la louve se détacha de derrière l’arbre, il la vit sombre qui se tenait à peu de distance de la lapine. Lui-même se figea, il venait de deviner quelque chose à les voir seulement ainsi, la louve de cendre ne le remarquait pas. Elle croisait les bras, montrait des crocs, en rage non contre son amie mais contre elle. L’employée assise contre l’arbre lui tournait le dos, il voulut s’approcher, hésita.

Quand il se décida son premier pas fut interrompu par le souffle des pales, un hélicoptère passait à bord duquel il reconnut, malgré son casque, l’agent Ninja. La taupe l’avait remarqué aussi, elle se tapa le casque du poing sans qu’il comprenne. Alors oubliant ses préoccupations l’étudiant se mit à trotter à la poursuite de l’appareil, celui-ci atterrissait plus loin dans un espace dégagé par les militaires. Il arriva jusque devant la garde des soldats, ceux-ci l’arrêtèrent. Ninja débarquait, elle le remarqua encore aussi parce qu’il l’appelait. Alors se détachant de son équipe elle alla vers lui.

Les militaires le laissèrent passer. Ils se retrouvèrent face à face, elle sans rien à lui dire, lui les mots au bout des lèvres. Tous les reproches qui lui vinrent en tête, il les lui fit. Puis sentant que c’était inutile, demanda s’il s’agissait vraiment de la même machine. Pour elle non, il ne la crut pas. Les militaires la pressaient d’abréger, elle leur fit signe d’attendre. « T’es pas un héros. » Afin de lui dire cela la militaire avait même retiré son casque, enfoncé ses yeux dans les siens. Il n’y lisait aucun reproche, presque de l’indifférence froide. À nouveau les reproches fusèrent sans trouver de prise.

Elle lui répéta d’éviter les combattants, appuya sur le terme comme pour l’agiter tout entier devant lui. Il n’y avait là qu’une bande de jeunes en mal d’occupation, qui n’avaient pas la moindre idée de ce à quoi ils jouaient, qui mettaient les gens en danger. Ses paroles se perdaient dans le bruit des pales qui n’avaient pas cessé de tourner, le souffle battait sur eux par rafales, ils s’entendaient par hurlements. La fatigue le faisait vaciller ainsi que le souvenir, tout ce qu’il avait vu de cette matinée, la militaire repoussa encore ses subordonnés. Elle ne voulait pas partir avant d’être certaine de ce que le crapaud comptait faire.

Il avait la bouche sèche, pour lui presque plus rien à dire sinon la fatigue qui lui faisait trembler les membres. Peu importait qui avait raison ou tort. Il avait serré les poings, il les tenait dressé à hauteur du bassin lui-même vacillant. Peu importait. Elle chercha à comprendre, ses yeux de braise la surprirent.

Dans ces derniers instants où la cité s’effondrait plus rien ne pouvait menacer la machine, l’armement le plus lourd du gardien s’avérait inopérant. Il ne leur restait plus d’espoir mais un héros, tous en fin de compte se reposeraient sur lui. Alors peu importait qui se battait avec ou sans uniforme, il l’empêcha de le couper, peu importait de s’en remettre à un jeune ou à un autre. L’étudiant soutint le regard inflexible de la militaire, lui demanda s’il avait raison. Elle eut un début de sourire vite effacé, remit son casque.

Son équipe crut qu’ils allaient se mettre en route, au lieu de quoi elle ordonna d’amener la valise. Ils tirèrent de l’appareil une mallette toute de métal épaisse, qui contrastait avec leurs uniformes. L’étudiant ne vit aucun verrou, aucune sécurité lorsque la militaire l’ouvrit, lui présenta le contenu, il fut ébloui.

Trois émeraudes reposaient sur un fond mou, enfoncées à moitié elles se mirent à reluire à la lumière du jour, de tant d’éclats qu’il s’y perdit. L’une irradiait ardente, rougissait ses arêtes taillées en une infinité de facettes. Ses lueurs luttaient avec les feux d’un jaune solaire, la pierre à côté à moitié découpée par l’ombre flamboyait. Il resta un instant sur elle avant de remarquer la dernière pierre précieuse, à l’écart, d’un gris clair sans éclat particulier où il crut un instant distinguer son reflet. Ninja referma la valise, tout ce qui leur restait à jeter dans la bataille. Il avait eu sa réponse.

Désormais le temps leur manquait, les radios des soldats crépitaient d’ordres. Un silence les surprit au retour du calme, les pièces du gardien s’étaient tues. Elle lui dit encore quelques mots avant de s’éloigner, l’hélicoptère redécolla abandonnant la place aux civils. Il observa la troupe disparaître, la valise entre leurs mains, alors même que la place s’emplissait d’autres personnes certains lui demandaient de quoi ils avaient causé, venaient s’assurer du contenu entrevu un instant. Pris dans ses pensées l’étudiant ne parvenait pas à répondre.

Bientôt l’accalmie attira son regard, dans la distance la ville dévastée couvrait toute la profondeur, il n’arrivait plus à voir au centre que ces nœuds de chaînes informes. Les gens lui parlaient encore, il répondait par bribes. Le sol disparaissait sous les anneaux de métal. Cette distance qui lui avait parue infranchissable, là-bas, lui sembla trop faible pour qu’ils soient réellement en sécurité. Autour du centre le sol s’était effondré par étages, s’enfonçait martelé dans toutes les directions, couvert de cratères.

Une rumeur monta autour de lui suivie par un mouvement de foule, les gens partaient par une artère assez large du côté des militaires. Il voulut pour sa part retourner à l’ancienne place de parc, vers l’allée d’arbres pour se rendre compte que plus personne ne l’y attendait. L’étudiant choisit de suivre, non sans sentir cette fatigue de plus en plus lointaine lui peser.
Au coin les camions barraient la route, les soldats avaient levé des barrières. Il chercha à voir derrière par-dessus les têtes de la foule pressée ce qui se préparait, apprit qu’au-delà se trouvait le centre sportif avec ses vastes terrains. Au lieu d’insister l’étudiant préféra se mettre à l’écart, s’appuya à un lampadaire où il put enfin souffler. Tout son corps lui était douloureux. D’où il se tenait tout lui était caché, il ne voyait que le mouvement des gens devant lui se pressant pour l’événement. Une voix familière l’interpella, il songea que ce pouvait être Ninja, écarta cette idée.

Alors il se persuada que c’était Rye, l’étudiant s’arracha au poteau pour suivre ces appels. Une porte s’ouvrait par laquelle il entra, le bâtiment n’était occupé qu’aux fenêtres. Il traversa les couloirs puis les escaliers pour atteindre le toit, en haut une douzaine de personnes se côtoyaient près des rebords. Son regard passa de l’un à l’autre vivement en quête d’un trait gracile, d’une corne qui dépasserait. Il s’était trompé, la main qui s’abattit sur son épaule venait de Field, son professeur satisfait de le revoir le secoua aimablement. Il lui demanda dans la foulée toutes les questions du monde, sans attendre la réponse lui fit savoir ce qui se préparait, lui pointa du doigt la direction des stades.

Des tentes avaient été dressées en bout de terrain, dans un coin du centre sportif. Tout le reste était désert à part la piste d’athlétisme où, fier comme dans ses souvenirs, reposait le biplan. Il sentit monter en lui la tension.

Tout un groupe se tenait autour de l’avion, formant un cercle au milieu duquel se tenait le hérisson. Le professeur le désignait du doigt, passait aux autres en les nommant même pour les plus célèbres. Son assistant se permit de compléter le nom d’une militaire. Ninja s’était avancée, valise en main, présentait le contenu comme elle l’avait fait pour lui. Il s’approcha du bord comme tant d’autres, malgré les avertissements des soldats, regarda les émeraudes sorties au grand jour qui passaient de main en main. Il en avait compté trois, en compta cinq, puis six, chaque éclat plus vif que le précédent.

Plusieurs secousses ébranlèrent le terrain, les chaînes qui tirant sur les bords provoquaient ces séismes. Tout le monde reporta son attention sur le hérisson. Partout le même nom se répétait en manière d’assurance, il regardait faire ce spectacle lointain sans y croire. Son professeur expliquait chaque étape, dans un esprit scientifique décrivait tout ce qui se savait du phénomène, l’étudiant n’écoutait pas.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Novembre 14, 2010, 04:25:27 pm
Fin de la seconde partie, la moitié de l'histoire est écrite. La suite en février.

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Même quand il vit la septième émeraude il refusa d’y croire. Le cercle s’était écarté, le héros jouait désinvolte avec tous ces diamants. Ce même nom lui revenait aux oreilles, pourtant, « ce n’est pas Sonic. » Alors il savait que ça n’arriverait pas.

Une lumière fulgurante traversa les rangs de spectateurs là-bas les sept pierres flottaient en cercle autour du héros mondial il les regardait, sur son visage les traits assurés du vainqueur se concentrèrent. Un frisson parcourut la foule, Field s’était tu. Ils sentaient la puissance irradiée telle un flot remuer jusqu’au cœur de leur nature les gens reculaient, se tendaient pressés l’énergie captivait les regards, sept mille feux se mêlaient là-bas qui attisaient ses yeux de braise. Le vent avait cessé de souffler.

Pour un instant les gens n’entendirent plus rien de ce qui se passait plus personne ne parlait là-bas au centre de la ville les coups portés se faisaient si loin qu’ils ne portaient plus, les chaînes tremblaient à vide. Rien n’existait que ce hérisson et les lueurs vives des sept merveilles à leurs pulsations les cœurs tremblaient de milliers d’habitants, de millions. Son goitre le brûlait, il n’osait plus bouger pétrifié, il n’osait plus cligner des yeux de peur de manquer l’instant où les émeraudes suspendues se mirent à retomber.

Elles descendirent jusqu’à toucher le sol, là perdirent leur éclat. Ils parlaient à nouveau dans le cercle dans la foule également tout le monde demandait ce qui se passait. À côté de lui aussi épaté le professeur Field se perdait en conjectures. Rien ne s’était produit, au final, il avait eu raison. En cet instant contre tout il avait eu raison, de le savoir l’effrayait à présent qu’ils entendaient à nouveau gronder les chaînes, la peur le prenait de ne pas s’être trompé. Il regardait les pierres, l’étudiant refusait de croire que c’était fini.

De toutes les personnes rassemblées une seule ne s’inquiétait pas. Le hérisson demeurait calme, il avait ramassé une pierre pour la soupeser, elle battait dans son gant. Quelques cris éclatèrent derrière les barrages les soldats couvraient toujours les accès, des plaintes confuses suite à l’incident. Ils prirent conscience que les hélicoptères les survolaient, des milliers d’écrans fixés sur eux observaient l’événement. À mesure que l’idée se faisait qu’il ne s’était rien produit les cris se multiplièrent, des plaintes, de la rage, tout ce qu’il y avait d’émotions éperdues parmi les gens rassemblés. L’étudiant sentait la sueur couler dans sa nuque, une fièvre le prenait de songer à ce qu’il contemplait.

Tout ce temps où il l’avait dit, il le regrettait, il se refusait à répéter même dans sa tête : « Ce n’est pas Sonic. » Parce que cela les condamnait tous.

Entre tous les cris de l’assistance son oreille en trouva d’autres inattendus, des cris plus faibles et plus aigus qu’il reconnut rapidement. Bufo tourna la tête, regarda entre les jambes, parmi les pieds des gens derrière les poubelles ou par les vitres, dans les creux secs des fontaines toutes ces petites têtes aux grands yeux clairs et liquides, les figures d’enfants éternelles. Il fallait le refaire. Son professeur lui demanda quoi, il comprit avoir parlé à basse voix, répéta plus haut, que le héros réessaie. Alors qu’en lui renaissait l’espoir tout de suite il s’y refusait, il ne voulait pas mais entraîné par son propre mouvement, hurla à la foule, que le héros réessaie. À la télévision, aux radios, sur la place son cri s’imposa suivi par d’autres. Des milliers de voix en chœur appelaient un nouvel effort.

Sur le coup il se rendit compte jusqu’où sa voix avait porté. Les soldats eux-mêmes s’étaient tournés, du même appel encourageaient leur symbole, le dernier espoir de la cité. Ils avaient oublié, effacé tous les sentiments derrières ces seuls mots, acclamaient le hérisson bleu. Le même frisson qui avait pris la foule, le même éclair fulgurant les traversa venu cette fois d’eux pour aller au centre de toute l’attention, l’étudiant n’avait plus besoin de s’user la voix, il observa. Face à tout ce monde le hérisson se contenta de sourire.

Il lança l’émeraude en main, il la jeta droit en l’air, avant qu’elle ne retombe toutes les autres se trouvaient autour de lui flottantes elles tourbillonnaient, il avait fermé les yeux concentré le souffle tomba brutalement. L’étudiant vit, nettement, les flots chaotiques se dessiner, parcourir l’herbe, remonter jusqu’au hérisson. Il en trembla. Les ombres disparurent balayées une étoile illumina les lieux aussitôt gagna en intensité il crut être aveuglé, l’étudiant recula. Il avait tourné la tête, regardé la provenance des flots, il les avait vu se perdre dans la foule par centaines, tous ces petits cris réunis en ce chant mystérieux. Son cœur le saisit, avant qu’il ne se retourne Bufo savait ce qu’il allait voir.

Son pelage pareil à l’or purifié par les flammes faisait vaciller l’air autour de lui, au sein du cercle formé par tant de personnages il s’était élevé, pour tout sourire la face sévère du combattant. Un halo vif, pareilles aux flammes sous le vent, découpait sa silhouette. Il voyait le chaos se tordre et se refaire contre son corps, noyer les membres de cet être moins vivant qu’atemporel. L’énergie palpable se consumait.

Un monde se mit à fêter, à acclamer, à applaudir qui l’assourdit plié la tête lui tournait, quand il chercha le hérisson du regard ce dernier avait filé par le haut des toits, en un éclair traversait les pentes de la ville. Depuis son immeuble l’étudiant ne pouvait plus le suivre, il fut le premier à se précipiter dans l’escalier suivi par tous, se retrouva pris dans la cohue. Un affolement incontrôlable le prenait qui le poussait à courir, à bousculer, jusqu’à ce qu’il retrouve l’éclat fantastique du héros. Dans la rue ses pieds chaussés tremblaient encore là où les flux chaotiques avaient croisé.

Il arriva enfin dans la rue en pente, découvrit à nouveau la ville, ses bâtiments intacts côtoyant les ruines, les longues chaînes partout grevant les allées et l’amas du centre d’un sombre d’acier.
Les premiers maillons volèrent à son passage les pièces déchiquetées ricochèrent dans le ciel où elles finirent de se désagréger, les gravats se soulevèrent en gerbes battirent contre les façades il traversa les couloirs jusqu’à l’avenue centrale face à son adversaire, s’immobilisa. La machine enfoncée dans sa toile le toisait, des dizaines de chaînes filèrent à sa rencontre qu’un revers de la main brisait il chargea au travers, à son contact le métal sifflait puis cassant s’allait perdre sur les côtés, même quand la masse le pressa de tous côtés elle ne fut pas suffisante à l’arrêter, il ne craignait plus rien.

Moins d’une minute suffit à le porter au contact toute la distance traversée le hérisson se jeta droit sur son adversaire, roula en boule la foule d’élever sa clameur, une secousse fit trembler les alentours en même temps que brûlait là-bas l’énergie au contact. Tous se turent, l’attaque avait échoué, l’araignée de chaînes avait concentré un champ de chaos trop épais pour être traversé. Ce champ se concentra pour former une vague qui repoussa le hérisson, la vague grandit pour traverser l’avenue puis les bâtiments et jusqu’aux pentes, l’étudiant se rendit compte qu’elle se rapprochait, sentit la seconde passer, au dernier instant la lame se briser sous une nouvelle attaque du champion. Il regarda retomber les filaments encore visibles du chaos à l’état brut, où la réalité entre ses yeux se déformait, se rendit soudain compte que la peur l’avait fait tomber. Personne autour de lui ne s’en était rendu compte trop absorbés par l’action, ils n’avaient pas eu le temps d’esquisser un geste.

Cependant le héros loin d’abandonner reprit l’assaut, courut sur les toits puis sur les ruines dans un mouvement toujours plus large autour de la machine jusqu’à ce que sur le côté au point le plus faible il brise sa course pour aller droit dessus, entra au contact, à nouveau le champ le repoussa. Le champ se nourrissait de la propre puissance de l’assaillant en plus de celle puisée au sol rendant les tentatives inutiles. Il le disait pour lui-même sans songer que derrière Field l’écoutait. Le héros s’épuisait bien plus vite qu’il n’aurait dû, sa forme depuis le début était instable. Il voulait se taire mais ne le pouvait pas, l’étudiant avait besoin de s’entendre parler pour rester calme.

Dans la distance ce qu’ils regardaient n’était qu’un minuscule éclat, si net dans le ciel, rejeté à cette altitude par la vague brisée le héros fila droit sur son adversaire, la machine d’acier envoya ses chaînes à sa rencontre. Elles se couvraient du même halo sombre fulminantes le manquèrent toutes tandis qu’il s’abattait en un instant, le champ chaotique s’intensifia, la réalité au centre se distordit. Il n’avait pas visé la machine cependant mais tombé à côté se mit à tourner autour de plus en plus vite, esquivant les attaques, toujours plus vite jusqu’à n’être plus qu’un trait d’énergie à ras le sol son passage crevait la roche et la terre à l’entrouvrir, un tourbillon se forma qui aspira l’air sur toute la ville.

Les chaînes accrochées aux pentes une à une cédèrent, les attaches se défirent les colonnes de la toile à mesure désarticulées furent entraînées par ce souffle toujours plus puissant, le halo de chaos lui-même fut absorbé. Bientôt les pattes de l’araignée se dégagèrent du sol fragmenté, les blocs de béton s’élevaient en même temps qu’elle dans la tornade toujours plus vive, plus lumineuse, un rayon de lumière virevoltant battait sur le centre de la cité. Les autres pattes cédèrent en même temps, la machine soulevée se retrouva dans les airs sa toile brisée les maillons défaits voltigèrent de tous côtés, allèrent s’écraser sur la distance. Une chaîne complète s’abattit sur la pente pour rebondir plusieurs fois au-devant de l’étudiant. Il ne songeait pas à la menace, se contentait de regarder.

Cette attaque n’avait duré que quelques secondes, elle prit fin aussi brutalement. L’araignée d’acier ses chaînes en grandes parties défaites retomba lourdement dans la place, avec elle tant de débris qu’il se forma un gigantesque nuage de poussière. La foule attendit anxieuse, lui avec, il savait. D’abord le héros parut, auréolé de flammes, puis les chaînes qui l’obligèrent à battre en retraite. La poussière fut soufflée, l’araignée reparut recroquevillée au point que les pattes brisées lui rentraient dans le ventre, elle n’était plus qu’un cocon informe. Les chaînes rattachées à elle par le chaos tournoyaient autour en ellipses, s’étendaient violemment pour battre le sol, y crever des sillons.

Il reporta son attention sur le hérisson, vit clairement malgré la distance la puissance trop faible, l’énergie s’évanouir. Le héros se posa sur le toit étroit d’une tour, là mit un genou à terre. L’éclat se perdait, menaçait de disparaître.

Il savait ce qui allait se produire ensuite.

De la foule, des pentes, des ruines et des quartiers intacts s’élevèrent les créatures pour le rejoindre. Il les vit à gauche, à droite, les devina minuscules dans le ciel. Certains surgissaient de son dos pour filer par les pentes rejoindre le héros en détresse, des centaines et des centaines se portaient à se rencontre appelés par l’instabilité du chaos. Comme ils approchaient le hérisson se releva, la lueur gagna en intensité. Alors dans le ciel dégagé revinrent les couleurs, toutes les teintes miraculeuses qui dessinèrent autant d’arcs de bord en bord, multicolores, le soleil et la bruine faisaient leur œuvre.

À présent le héros se redressait au sein du ciel peuplé d’autant de piliers merveilleux, il fit face à la machine. La foule sentit l’instant venir, les clameurs montèrent faites du nom héroïque et toutes ensembles à le féliciter, les gens couraient déjà par les rues à sa rencontre. Il ne restait rien que la machine puisse faire, dans l’instant le hérisson chargea, esquiva les chaînes pour se frayer un passage, les défenses se doublèrent en travers des dizaines de maillons agglutinés venaient s’entrechoquer à sa rencontre, il recula, passa ailleurs pour reculer encore, recula si loin et si haut qu’il se mêla à l’un des arcs-en-ciel. Les deux lueurs se confondirent, il plongea à travers l’arc sur son adversaire, franchit toutes les défenses opposées pour le traverser de part en part.

Malgré le choc la machine se maintint en l’air, il la traversa encore une seconde fois, une troisième, les chaînes à mesure se démembraient, l’araignée les rappela toutes sur elle pour les plaquer sur son corps à l’instant où, pour la quatrième fois, elle se faisait enfoncer. Elle se creva elle-même à plusieurs reprises frappant, tous le savaient, son assaillant, elle s’empala et ce faisant se démembrait, les pièces de métal s’effondraient sous elle en pluie. Il ne resta bientôt qu’un nœud de chaînes, une dernière toile tissée aérienne qui tenait au-dessus de la place centrale. Le halo auparavant si sombre y flottait encore à peine visible, fumait sur les pièces imbriquées. Ils attendirent qu’elles se brisent.

Elles ne se brisèrent pas. Une minute passa sans que rien ne les dérange, le nœud tenait. Alors les lanceurs rechargés braquèrent leurs armes sur ce reliquat du combat, prêts à faire feu pour libérer leur héros. Ils attendirent cependant, même à cet instant, les lanceurs pointés restaient silencieux.

Tirer n’aurait servi à rien, les maillons se nourrissaient encore du chaos de la bataille, elles auraient résisté aux impacts. À l’intérieur le hérisson avait perdu sa puissance, il se trouvait prisonnier, trop affaibli pour s’échapper par lui-même. Pearl demanda ce qu’ils pouvaient faire, il sursauta en l’entendant lui demander cela, Bufo crut avoir une attaque. En cet instant critique il ne songea plus qu’à quel point il était ridicule d’avoir été surpris par une écolière. L’étudiant s’assit auprès d’elle, lui chuchota quelque chose à l’oreille qui la fit rayonner. Elle acquiesça puis, sans attendre, sans réfléchir, se mit à courir pour disparaître dans la foule. Des milliers de gens s’inquiétaient, sauf eux désormais.

Alors qu’il revenait au nœud de métal toujours intact, si vague dans le lointain son professeur lui demanda ce qu’il avait chuchoté à l’écolière. Admettre son ignorance pesait à Field, il ne le cachait pas, demanda si vraiment elle allait changer quoi que ce soit. Avant qu’il ne réponde un chant s’éleva, un petit chant enfantin et les figures enfantines dans le ciel, toutes ces figures auxquelles plus personne ne prêtait attention, restées spectatrices comme eux se mirent à répondre, à chanter également, puis elles se dirigèrent vers les maillons. Pearl avait réussi, comment, il ne lui demanderait jamais.

Un à un les créatures passèrent entre les maillons, y disparurent cachés par le léger halo. À mesure qu’ils s’y effaçaient le chant mourait avec eux, ces centaines de petits êtres se confondirent à la toile d’acier. Leur présence rompit le halo, celui-ci disparu un tremblement secoua la structure, là où elle s’accrochait le sol trembla, soudain, les dernières chaînes se désagrégèrent. Dans un coup magistral le hérisson avait cisaillé ce nœud, il tombait avec lui tous les débris déchiquetés s’allaient écraser dans les rues, avant qu’il ne soit trop tard le biplan se jetait au travers pour le récupérer.

Tandis que le biplan s’éloignait une à une sept traits de lumière d’une couleur différente filèrent dans le ciel, dans des directions opposées, répondant aux arcs-en-ciel qui couvraient la cité. La foule se précipitait par les pentes les hélicoptères filèrent à la suite du héros vainqueur, ils quittaient l’abri des bords pour le centre portés par une même joie. En arrière restait Bufo, l’étudiant regardait toujours comme hébété tout ce qui s’était déroulé, tout ce qu’il avait fait, ce qu’il n’avait pas fait, ce qu’il croyait ou ne croyait plus. Bientôt autour de lui la rue fut vide, il restait seul.

Deux bras s’enroulèrent autour de son cou, la gazelle dit à son oreille : « Bien joué. » Derrière Field les regardait amusé autant qu’il pouvait l’être de cette scène, de la surprise de son assistant. Luck supportait la loutre qui lui décrivait de toutes les manières possibles ce à quoi tout le monde venait d’assister, elle imitait le héros les bras ouverts puis se calma en voyant revenir Pearl. La souris se jeta à son tour dans les jambes du crapaud : « On a réussi ! » Elle se reprit avec peine en présence de tous les autres, Coal les rejoignait ennuyé, s’époussetait les bras et le dard. Il vit encore une dame âgée, la crinière coiffée avec tant de style qu’il en restait soufflé, lui tendre la sole.

Mademoiselle Shard s’enchanta de faire enfin la connaissance de son nouveau locataire, lui également ils observèrent qu’il allait falloir tout reconstruire. Juicy n’attendit pas qu’ils finissent, elle filait avec sa planche retrouver sa vie de tous les jours, ils la regardèrent s’éloigner en riant. Le bruit d’hélice les surprit, le biplan repassait dans cette direction, vola au-dessus d’eux avant de s’éloigner. Il regarda Luck et, avant qu’elle ne détourne le regard, s’approcha d’elle. Dans son dos la gazelle le regardait faire, les bras croisés. « Merci » dit-il seulement avant de se détourner le premier.

Il proposa ensuite d’aller fêter à la victoire, tout le monde approuvait, leur petit groupe redescendit la rue où tant s’était déroulé qui ne se devinerait plus par la suite, quand tout serait reconstruit. Cette fois cependant l’idée d’un retour à la normale lui plut moins que la pensée de toutes les possibilités qui s’ouvraient à eux désormais.

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Journal :
Le texte est allé sans trop de peine, l’intervention du G.U.N. au départ assez justifiée, arrivé à l’abri j’ai eu du mal à motiver la suite. Quelques hésitations avec même une version où Shell et Bufo vont voir Pupil. Finalement tout s’enchaîne, j’évite la rencontre difficile avec Luck. À chaque fois, motivation faite, tout va tout seul.
La rencontre avec Ninja est vraiment laborieuse. Il s’agit du moment le plus important mais cette discussion n’a sa place ni ici ni nulle part ailleurs dans le texte – j’ai vraiment mêlé deux thèmes qui n’ont aucun lien. Le fait qu’elle montre les émeraudes n’est pas justifié.
Surtout je suis un peu déçu par la mise en scène, mes descriptions sont pauvres – au mieux – quand je ne les expédie pas, mes personnages et situations un peu bâclés. La scène importante où Sonic reçoit les émeraudes est à peine dépeinte et l’action d’arrière-fond, dans la cité, même pas traité. Tout cela donne une ambiance peu convaincante.
Enfin pour un chapitre censé être de combat, c’est vraiment décevant. Mais je termine où je voulais et suivant mon plan, ce qui n’est pas si mal.
Pour les quatre dernières pages tout a été assez réfléchi mais s’est déroulé en fait mieux que prévu. Les descriptions restent mauvaises, le combat pas très bon mais l’ensemble est équilibré et s’est motivé tout seul. J’ai réussi à faire agir Bufo ce qui n’est pas sans importance et surtout j’ai évité le vide de la page sept qui m’aurait obligé à un long développement hors-tension.
Presque rien à dire de plus, l’idée du nœud final vient de la nécessité de détruire « les dernières chaînes » et m’a permis de vraiment motiver les chao. Un minimum de tension avec Luck et le vague souvenir du rêve, bref, ces quatre pages ont été faites en une heure et demi. Quant à savoir si elles fonctionnent…
En y repensant Flak est complètement effacé à la fin. Shard était pourtant l’occasion de le réintroduire mais comme s’est trop bien passé, j’ai manqué de place.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mars 13, 2011, 06:44:13 am
Chao's sort de son sommeil.

Beaucoup de héros sont présents dans le monde de Sonic, et Sonic lui-même dont les exploits abreuvent les médias. Bufo n'est pas l'un d'eux, mais étudiant quelconque, il essaie de maintenir une existence paisible parmi toutes ces luttes.
Et c'est tout à fait impossible. Les colocataires de l'appartement, ses camarades à l'université, son professeur, l'armée et jusqu'à la nature même vont le jeter dans l'aventure, quotidienne ou extraordinaire, et peut-être était-ce inscrit quelque part, dans ses gênes ou dans ses yeux de braise, qu'il devait à son tour se montrer héroïque.

The Chao's
Theory

Épisode 15 :

Coup de paume sur le réveil comme les aiguilles se croisaient l’air plus frais du matin le jeta dans ses chaussures, dehors aux lueurs de la ville répondaient les lueurs du ciel en foisonnement. Il serra les manches de ses gants, son goitre gonflait galvanisé encore par le sommeil, dans l’aube en devenir ses traits livides peignaient sa chambre de lueurs faibles épaissies par les bubons de ses bras en plaques. Les fissures commençaient à se peindre allant rayer les murs jusqu’au plafond, jusqu’à la porte entrouverte, un sourire sur ses lèvres l’étudiant attrapa serviette et plume pour s’éclipser. Il laissa la lumière éteinte, en passant devant la chambre de Coal le crapaud plaqua l’oreille, discerna les bruits stridents des consoles se répéter.

La porte de la cuisine donnait sur l’extérieur.

Parmi les paniers posés sur les échafaudages il tira un bol, l’emplit de lait la tête pendue en arrière, à regarder la route vide où étincelaient les réverbères. La pente bourgeonnait de chantiers hasardés à travers les cratères, les creux comblés ponctuaient plusieurs rues où restaient encore les lames de débris. Quelques enfants en passant sur les toits le saluèrent, il balança la main en retour tout occupé à mélanger les champignons aux céréales. Sur sa peau blême la rosée venait se déposer, le faisait un peu frémir, ses coups d’œil à l’artère dégageaient constamment l’épaule et le côté du cou où l’eau ruisselait.

En sorte d’emblème les fleurs du jardin avaient été remontées et mises en pot, elles trônaient à peu près où s’était trouvé le balcon, l’air s’emplissait de leurs parfums luttant contre l’odeur de poussière qui imprégnait les murs, et le vide des parois effondrées. Il restait contre le bord, appuyé aux piliers de construction, à l’ancien emplacement de la table. Des pas dans le couloir le pétrifièrent, il attendit comme pris sur le fait que la porte s’ouvre, par réflexe se détacha du pilier pour faire quelques pas où le plancher reprenait forme. Dans la pénombre qui couvrait le battant, au coin où le toit avait conservé une portion intacte, il peignait à chaque rumeur un peu plus la chevelure noire.

Soudain la porte se rabattit, Juicy l’apercevant allait se jeter sur lui, il ne fut jamais plus heureux de s’être éloigné du bord qu’en se retrouvant suspendu à un pas de la chute. La loutre se serrant contre lui voulut lui hurler une bonne matinée, nota son bol, chercha à se jeter dessus. Il finit par avoir raison de ses efforts et, la tenant par la paume contre son front, de l’autre main lui intima le silence. Elle comprit, se renfrogna, alors la voix de la petite souris restée au coin de la porte les tira de leur lutte. L’écolière tenait sa robe à deux doigts pour la prévenir de tout ce qu’il restait de bris, le pan ramené contre elle, elle tâtait du pied pour avancer. Malgré tous les jours passés, elle ne s’y faisait pas.

« Alors dis, dis » exigea Juicy tandis qu’elle tentait à nouveau de s’emparer de son bol, « pourquoi tu te lèves si tôt ? » Et de le traiter d’écolier.

Quelques secondes suivirent où il ne répondit pas, après quoi retrouvant le sourire il expliqua son projet, plus satisfait que ne l’était la loutre, elle se mit à rire avec lui, exprès fort pour le faire réagir. L’étudiant écouta les deux petites parler de leur journée à venir, de leur grand projet à elles qui épuisait tout leur temps, elles s’excitaient à cette idée, Pearl ne pouvait s’empêcher de rire sa main en arc devant son museau pour résister, le jour naissant lui dérobait sa beauté gracile. Il riait avec elles, se moquait tantôt, les encourageait, un bruit perçant dans l’artère attira son attention. Le moteur ronronnait dans le lointain, à mesure qu’il se rapprochait les autres rumeurs, des passants, des rares véhicules, s’atténuaient face à lui, enfin le bus apparut tout au bout. Alors Bufo se dépêcha de terminer son bol, le vida d’un coup, se jeta dans le couloir serviette en main, revint pour sa plume, hésita.

Il prit finalement son parti, passant par la porte l’étudiant s’élança dans les escaliers, en trois bonds ses pieds se réceptionnaient au rez-de-chaussée, le même élan le projetait sur le sentier éperdu jusqu’aux haies, jusqu’à la rue près de l’arrêt que le bus gagnait sans ralentir, quand le véhicule fut sur lui la porte déjà ouverte fila sous ses yeux, il avait bondi, se retrouvait à bord à temps pour taper sa paume dans la sole du conducteur, tous deux partaient d’un grand rire. Quelques passagers, étudiants également, félicitèrent Bufo d’avoir enfin réussi, puis de causer encore des fêtes à venir et il voulait bien promettre, parlait de se retrouver aux pistes. Il parlait comme le bus tournait, tournait encore, revint le long de la route vers le grand croisement, le conducteur ajustant son rétroviseur regarda cette foule causer à l’arrière, et piaffant, tapa sur son volant à plusieurs reprises.

Bientôt le magasin était en vue.

Le magasin brillait de ses mille vitres éclatantes, de ses fontaines dont les jets baignaient les cours adjacentes d’embruns. Il salua ses camarades, jaugea son saut à leurs encouragements, ils comptèrent trois en chœur. À part une performance terrible le crapaud se relevait indemne, fit encore signe au bus qui s’éloignait, alla rejoindre l’entrée. Il manquait encore toute la foule des grands jours, au lieu de quoi aux portes fermées les tapis révélaient l’usure, dans le hall les résidents le saluèrent. Il aperçut la hase, postée en haut des escaliers à la manière d’une chasseresse, bandana à la tête croisant ses oreilles en arrière, à l’affût. Elle fit bondir sa voix aux colonnades pour le saluer, l’obligea à se presser pour la rejoindre.

« Par où on commence ? »

Il l’avait prise de court, elle fit un pas en arrière pour le dévisager, son grand sourire, ses allures dégagées, jugea qu’il lui fallait porter la chemise, pas sur le corps mais à l’épaule, et faire quelque chose pour le goitre.

« Les vêtements ! Ou alors les bijoux, c’est toi qui vois ! »

Deux doigts sur le front pour lui indiquer que la joaillerie n’était pas une option, pourtant il avait observé les montres et les colliers au passage, qui l’avaient laissé rêveur. La hase l’emportait déjà à bout de bras, le tirait après elle si fort qu’il dut se plaindre, ils se retrouvèrent au milieu des cintres et des baquets de linge, des mannequins de porcelaine. Il comprit soudain dans quel rayon ils étaient, à la vue de la lingerie réagit, fit remarquer la mauvaise idée. Elle était déjà en train de fouiller dans les rangées, présentait ses trouvailles heureuse de démonter son assurance, tant qu’il réagissait la hase poursuivait sa quête du plus affolant. Une pensée le traversa, qu’il répéta tout haut.

Elle non plus ne savait pas, au moins cette question avait mis un terme à son jeu, elle se mit à contempler avec lui le reste du magasin. Puis, hochant la tête, admit que ce n’était pas une bonne idée. « Des chocolats ! Avec ça tu la feras fondre ! » Avant qu’il n’ait pu émettre une objection elle le projetait au milieu de la confiserie, elle salua rapidement le propriétaire, un ours âgé bon joufflu qui leur offrit en passant des pains au miel. « Du parfum ! On n’en a jamais assez ! » Bufo tenta en vain d’articuler sa remarque dans les bouffées de senteurs, aux mains d’un jeune bouc passionné à force de palper le bras de sa compagne. « De la glace ! »
« Pourquoi de la glace ? » Demanda-t-il son cornet en main.

« J’en avais envie ! »

Il soupira, toujours souriant, fit signe qu’il lui fallait un moment de calme. La saveur citron-cannelle était perdue dans les effluves passées des parfums, il appréciait tout de même, demanda pourquoi elle l’aidait. Comme elle éludait la question il précisa, mentionna Luck. Aussitôt la mine de la hase s’assombrit, et de ne rien répondre, il songea à changer de sujet. Elle n’écoutait plus vraiment, croisa les bras, devant eux le hall du magasin résonnait toujours vide. Les familles passaient plus joyeuses qu’eux, sur tous les visages ce même semblant d’émotion confuse, si facile à deviner.

La louve n’était plus venue travailler, cette nouvelle le creusa profondément au ventre, il la regarda fixement. Elle avait relevé la tête, guignait le haut des colonnes du magasin, elle mélangeait ses idées avec des souvenirs dont Bufo n’avait pas connaissance. Les premiers jours la louve était venue, elle avait coupé la viande, elle restait enfermée dans la chambre froide. Puis un soir comme elle ne sortait pas, la hase était allée voir, et l’avait trouvée assise dans un coin, à attendre. Elle resta silencieuse après avoir dit cela, songea encore à quelque chose. Le crapaud à ses côtés fit remarquer que la louve était forte, et ajoutant que tout le monde avait besoin de son moment, assura qu’ils la reverraient bientôt.

Puis il voulut demander depuis quand la hase connaissait Luck, seulement pour se faire projeter au milieu du parc où toutes les créatures jouaient encore, et lui d’agiter les bras pour rappeler que c’était interdit par le règlement de l’immeuble, « alors une peluche ! » Assez fort pour l’ébahir au moment où elle le douchait d’animaux en coton, après quoi elle l’emportait jusqu’à la librairie lui mettre tous les romans de romances sous les yeux, quand il eut la force de répondre devant les rangées de cosmétique l’étudiant fit remarquer l’heure, remercia encore pour l’aide apportée non sans encore se tenir le front étourdi pour découvrir qu’elle avait disparu. La vendeuse lui fit signe, une dame aux crocs acérés, les oreilles en pointe le bout touffu, et bigarrée, qui faisait sauter dans sa main la craie.

Elle reparut de derrière les rideaux entièrement couverte par les peintures et de cœurs et de fleurs en longues spirales sur ses bras, sur ses jambes comme des tiges infinies depuis lesquelles s’ouvraient les pétales par milliers de couleurs, « toujours non ? » Il secoua la tête, elle et la vendeuse de soupirer en chœur, qu’elles continueraient à chercher sans lui.
Dehors le croisement s’emplissait de monde, il leva au ciel ses yeux de braise pour voir briller les vastes arcs lumineux, l’onde légère couvrant leurs courbes le fit frissonner, au loin sur les rails sifflait un train. Il prenait sa course en direction de l’université quand la voix de Pearl l’interrompit, la petite l’avait attendu au coin sous l’abri d’un lampadaire, courut vers lui par de fines enjambées. Elle lui tendit son sac, il ne l’avait pas oublié, simplement la serviette lui suffisait, elle insista. Comme il le mettait à l’épaule et de demander où elle et Flak avaient prévu de se perdre, elle tint son museau coi toute sa figure amusée, refusa de révéler ce qui la faisait rire. Ses espadrilles sur la vieille route ne pesaient rien.

Ils se séparaient, Bufo gagna de l’allure dans la rue dégagée, fit signe à un groupe d’étudiants affalé aux tables, reprit son souffle une fois arrivé à la rue principale que le craquèlement parcourait d’un bout à l’autre. Son portable se fit strident, tout en reprenant ses foulées il attendit que son ami décroche, enfin entendit la voix du berger, détachée sur le grésillement. Une question à poser, ils se verraient après le premier cours, le professeur Field ne le présenterait pas. Encore cette fois Hazy le remplacerait, il blagua à cette nouvelle preuve de passion du jaguar puis remarqua que Pupil ne suivait pas ses cours. Le téléphone déjà s’était éteint, il le rangeait plus occupé désormais par sa course entre les trottoirs, bientôt vit surgir d’entre les toits le bâtiment de l’administration.

Chaque parcelle du campus tremblait d’une activité invisible, une tension parmi tous ceux qui passaient par les sentiers de gravier, entre les façades blanches des facultés, sous la fontaine centrale asséchée mêlée aux nœuds de cordes quelques cercles formés allaient et venaient au gré des exclamations. Il trouva Shell perché sur un des bassins, la main sur un autre à moitié ébréché, qui avait guetté sa venue à ce poste. Dans les lueurs du jour sa carapace s’était confondue aux éclats de verre et de marbre, il retirait brusque ses lunettes en le voyant approcher, d’un bond rejoignit le sol. La rumeur courait que Mary préparait un coup, il n’avait jamais entendu ce nom, elle était à la tête du Pupil club et la plus fanatique des admiratrices du chien berger. Tous cherchaient une espionne envoyée par Mary pour préparer ce coup, en vain jusqu’à présent, ce qui n’empêchait pas l’excitation de durer.

Ils voulaient juste y croire au moins le temps de cette matinée.

Eux-mêmes allaient rejoindre leur cours où Hazy les attendait, le doigt à ses lunettes agacé, droite comme un piquet et glacial face à la foule des bancs. Ces jours passés à donner des leçons se cristallisaient en entier dans la pression de la craie sur le tableau noir, à la manière dont elle tournait autour du bureau en débitant les livres comme si elle les lisait, et de ne regarder sa classe que pour s’assurer qu’ils se courbaient sur leurs écrans. Bufo notait assidûment, dès qu’une pause se présentait il passait sa feuille à Shell, continuait sur l’autre, puis échangeait de nouveau, le temps que la tortue copie à son rythme.

Soudainement le sujet changea, sans délai ni avertissement de la même voix sèche la souris avait souligné un mot sur lequel elle insistait, enchaînait sur la biologie. En un instant le flot de notions nouvelles perdait toutes les personnes présentes, tous se regardaient puis regardaient Bufo qui haussait les épaules, aussi déconfit qu’eux, jusqu’à ce qu’elle parle de séquences et de spectres. Aussitôt lui revint le souvenir des graphes défilants, couverts de données, elle continuait du même débit rapide à asséner comme une évidence la composition structurelle de l’organisme. Puis le sujet revint aux gravures et aux manuscrits, aux fossiles découverts à travers les âges. Il ne songeait plus à suivre, les pensées perdues dans ces souvenirs de graphes, à se demander ce qu’il avait manqué, un clignement de paupière le dissuada de chercher plus loin, il laissa couler.

Dans ce qu’il notait rien ne lui était qu’évident, les mêmes découvertes répétées encore et encore sur des codes depuis brisés, il le sentait pourtant, qui ne signifiaient rien par eux-mêmes, un gigantesque puzzle à reconstituer. Il s’était mis à griffonner, en marge de ses notes, ne songeant plus à ce qui se déroulait sa mine taillait contre les bords en longs évasements, peignaient un faux ciel de rayures, empli d’étoiles qu’il gomma, ainsi que son ciel, la gomme allait creuser une clarté aveuglante. Il se remit à dessiner, à l’intérieur, Bufo s’était entièrement plongé dans ce griffonnage, concentré sur cette seule tâche il esquissait les traits, du peu qu’il savait faire, d’abord un sol défilant à l’horizon découpé, que le ciel écrasait, puis au centre de son espace gommé, à travers des fragments d’étoile la pointe de graphite mima les formes d’une silhouette. Bleue.

Hazy le félicita pour cette œuvre de plus au patrimoine planétaire, du même ton acide annonça la fin du cours.

« C’était censé représenter quoi ? »

Il haussa les épaules. La salle se vidait, la plupart encore réunis autour du crapaud pour lui piller ses notes de main en main gantées tandis qu’il se balançait en arrière sur sa chaise, à les regarder faire, et de les calmer. Shell abandonna sa question, au lieu de lui proposer de boire ensemble il se levait, lui conseilla de récupérer ses notes avant qu’elles ne se dispersent dans toutes les facultés. Un rendez-vous le pressait, Bufo hocha la tête, lui proposa de se retrouver dans l’après-midi, à une table, avec deux verres. Son ami ne put s’empêcher de rire à l’idée, secoua la tête, c’était impossible, demain certainement, toujours demain.

Lui-même quitta la salle quelques minutes plus tard, suivi par les derniers retardataires il fourrait ses feuilles dans son sac, le rejetait sur son épaule l’air soudain réjoui, alla traverser le campus. L’activité n’avait pas faibli, aux travaux qui reprenaient au contraire la tension fébrile trouvait un moyen de se décupler, les groupes d’étudiants piétinaient aux échafaudages, promenaient les brouettes d’un bout à l’autre des allées. Ils tiraient par files, la taille allait tout autour à grand bruit. Quelques professeurs disséminés, plus tranquilles que leurs ouvriers cavalcadaient d’un accident à l’autre, tentaient en vain d’organiser la foule galvanisée. Hazy en était, à l’écart, à prendre des notes.

De même parmi eux se trouvait Pupil, suspendu aux cordes à mettre en place l’un des bassins, il fit signe à Bufo de le rejoindre. Le poil du chien n’avait pas une trace de poussière, au lieu de quoi les oreilles pendantes il resplendissait, le torse gonflé d’efforts, de la sueur aux tempes sans jamais se fatiguer. Aux pieds de son ouvrage une douzaine d’étudiantes le regardaient faire, tantôt silencieuses dans leurs échanges murmurés, tantôt s’exclamant lorsque l’équilibre semblait se perdre et les cordes claquer autour de lui, qu’il rattrapait d’une main sans peine. Certaines lui tendaient des gourdes, parce qu’il avait fait l’erreur la première fois de descendre en accepter une, elles avaient placé un véritable buffet.

À son tour Bufo avait grimpé, cala le pied aux abords pour se suspendre à proximité, sans grande aisance, toute la force dans ses jambes pour tenir auprès du bassin qu’il aida à fixer. Sa question tomba en même temps :

« Qu’est-ce que je pourrais lui offrir ? »


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mars 20, 2011, 09:46:51 am
Ces questions existentielles.

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Une première balle frappa le fond, sans conviction, la seconde siffla brutale puis revint presque à l’horizontale en un bref sifflement, la belette la faucha en pleine course puis, sous les félicitations, laissa battre sa mèche. Elle se tourna vers la gazelle, restée à l’écart, quand celle-ci se déciderait à jouer. Jusqu’à présent celle-ci les avait regardées, elle leur souriait de ce sourire triste auquel elles étaient habituées, leur promit de jouer la prochaine partie. Leurs boissons arrivaient, toutes revinrent autour d’elles se désaltérer, elles transpiraient incapables de le cacher, se frottaient le cou et le front. Elle, son pelage de seigle mûr était humide seulement de l’air ambiant.

Pourtant elle s’amusait, à chaque coup ses commentaires joints aux autres avaient participé de la bonne humeur, entre toutes rien ne pouvait briser la connivence. Rye vidait son verre, assura qu’elle passait son tour, juste cette fois encore, elle voulait se rendre intéressante. La belette ne faisait pas attention, son regard attiré par les sportifs du fond l’air envieuse, une remarque suffit à les faire éclater de rire. Elles s’échangeaient leurs histoires, invariablement les autres la taquinaient pour savoir, si elle avait enfin tourné la page. Un petit jeu qui durait entre elles, tant qu’elles étaient entre elles, qui ne sortait pas.

Les balles volèrent, deux coups simultanés contre le fond en répercussion elles frappèrent, presque ensemble et de se croiser au centre, derrière les joueuses toutes s’exclamaient, les balles cognaient pour la quatrième fois, leurs semelles sifflaient follement sur le parquet, coups violents des balles qui s’entrecroisaient, la gazelle s’était avancée au redoublement, posait son verre, se joignit pleinement au groupe. Deux coups encore, l’équipe s’épuisait, les balles se croisèrent encore si près qu’elles faillirent se toucher, elles revenaient en trombe décider du vainqueur, l’une fila au-dessus de l’équipe perdante.

Elle la rattrapa de sa main libre, le bras levé, sous ses cornes rainées contemplait sa prise, fit battre la balle à ses pieds. Alors son amie de lui répéter qu’elle devait jouer à présent, toutes la poussaient en avant et elle d’accepter, de retarder cependant, comme elle pouvait, entre la gêne et le jeu de faire durer encore autant qu’il lui était possible, jusqu’à ce que ses yeux croisent au fond, près du bar, sa future équipière. Elle se tut, son sourire avait perdu son expression habituelle, au-devant les rejoignait la louve. Son pelage de cendre jurait avec les lieux, elle serrait encore ses bandages aux poignets, massa son épaule tandis qu’elles l’accueillaient. La louve ne disait rien, sa chevelure noire battait derrière elle, fendit la troupe jusqu’à l’aire de jeu où Rye l’attendait.

Tout ce qu’elle dit fut : « Prête à les battre ? » La louve, pour toute réponse, laissa s’abattre la balle contre le sol, alors qu’elle rebondissait à sa hauteur, frappa.

Première passe, les balles se croisaient, revinrent sur les deux équipes. La gazelle se recula galvanisée par la vitesse de son amie, un flot de chevelure barrait la trajectoire à l’instant où elle revenait Luck frappait dans la balle, la faisait fuser dans le fond sans toucher la surface, la seconde suivait, le rythme se perdit complètement. Elle frappa encore, avec plus de force, le coup claqua plus net que le tonnerre, puis Rye prit le relai. Elles perdaient, la balle amorphe roula jusqu’à leurs pieds les narguer au plus près, toutes deux nageaient dans l’effort. À la seconde passe comme leurs positions se croisaient l’étudiante se détourna de la balle, regarda le visage de son amie, y vit une sorte de hargne, de colère.

Elles perdirent aussi la deuxième passe, à cause de cette inattention.

Les autres joueurs invités par la belette était venus rejoindre leur groupe, ils causaient à l’arrière tandis que les deux équipes se concentraient pour la troisième passe. « Le t-shirt. » La voix soufflée entre deux respirations était si dure qu’elle prit Rye au dépourvu. « Enlève-le. » Elle ne voulait pas perdre, la louve refusait cette possibilité, du regard foudroya la gazelle. Alors celle-ci, hésitante, regarda autour d’elle sans rien trouver, ses amies discutaient, l’encourageaient, elle avait reculé de deux pas, en équilibre, se reprit. Lentement enfin elle tira les manches flottants, rabattit l’habit sur elle trempant de sueur, le jeta sur la table.

Coup sur coup les balles se croisèrent, frappèrent le fond d’une violence féroce, tous se taisaient derrière à voir les balles se croiser, observaient les joueuses figées le temps où les balles battaient, transportées soudain pour les réceptionner, l’avant-bras dressé ou le poing, un des sportifs demanda si la louve de cendre était prise. Elle donna le dernier coup, jusqu’alors rude il se fit morne, comme l’autre revenait Luck l’empoigna. Sa balle sonna au fond, au ricochet revint, courte, frappa juste à la bordure. Elle se tourna vers Rye, fière de sa victoire, la vit qui revêtait son haut, les cornes prises dans le tissu, quand elle fut dégagée enfin, se jeta sur elle pour la féliciter.

« Tu ne vois pas ? » Il avait bien essayé, au magasin, seulement les goûts de Rye lui échappaient.
Pupil finit de glisser le long de la corde, lui fit signe de le suivre sur les sentiers. Ils allaient en direction des dortoirs, avec l’heure le repas approchait, ils laissaient derrière eux l’activité du chantier. Le berger allait lentement, de temps en temps lui répondait toujours tranquille et détaché, faisait remarquer qu’il s’agitait trop. Bufo avait déjà réservé le gâteau, les banderoles et les décorations, il savait que les écolières avaient déjà leurs paquets prêts, quelque part. Sa cause plaidée à vide, tous deux allaient aux abords du campus, lui observait les feuillages perler aux gouttes d’eau environnantes.

Aussi bien les arcs-en-ciel flottaient au-dessus d’eux arches de lumière, figés dans la fraîcheur des pentes aux pentes paisibles les observer la tête tendue au-dessus de toutes les préoccupations, il se rendit compte que le détachement du berger signifiait plus, avant d’avoir pu le signaler, lui tournait la tête, la lumière se découpait sur son museau. Il avait le temps. Le mieux qu’il pouvait faire de toutes ces journées sous les bruines de la cité universitaire serait de passer plus de temps avec elle, de s’intéresser, ce qu’elle aimait, ce qu’elle voulait, la seule personne qui pouvait lui répondre était Rye. Le crapaud l’avait devancé, de loin en loin sans pouvoir percer les secrets de son amie, cette histoire qui lui échappait, malgré tous les jours et les soirs, comme le sable des déserts, il la sentait lui échapper.

De calme le berger se fit amical.

Il ne dit rien de plus, trop occupé par les couleurs du jour aux fractures des bâtiments, le dortoir leur apparaissait en partie brisé, la végétation en surgissait tombante comme des torrents, le moutonnement des frondaisons dont le lierre courait entre les fenêtres, entre les mousses, allait rejoindre en filets les buissons des parcs. Personne n’y avait touché, les troncs avaient remplacé les piliers, pour le meilleur, le berger approuvait. Il voulut savoir jusqu’à quel point Rye comptait pour Bufo, ce dernier désarçonné de s’agiter pour ne pas répondre, entre deux reproches son camarade le calma. Qu’elle soit heureuse, cela suffisait, ils s’entendirent pour ne pas aller plus loin. Sans un mot, par regards, de connivence peut-être, ils s’étaient dits bien plus.

Deux étudiantes scrutaient leurs faits et gestes sous le porche de la bibliothèque, elles se moquaient de se savoir découvertes au lieu de quoi plus satisfaites se montraient, l’une brassant sa crinière soufflait à l’autre quelque pensée. À l’opposée d’autres de même les regardaient discuter sur le sentier, les plus jeunes parmi les plus excitées, tandis que partout les étudiants épiaient ces mouvements de foule dans l’attente d’un geste qui déclencherait tout. Il s’était baissé, Bufo le regardait faire, se relevait avec entre ses mains une fleur toute simple, de celles qui fanaient à cette période. Ce qu’il pouvait lui offrir, l’étudiant n’en avait toujours aucune idée, le pressait de parler. Il regarda les pétales tourner entre ses doigts. « Elle veut être avec toi », avec tous les autres, tous ceux qu’elle côtoyait, ce jour où elle serait fêtée la gazelle n’attendrait rien d’autre de lui que sa présence.

« Et toi ? »

Il hocha la tête, entre ses gants la fleur tournoyait, perdit tout son poids, d’un souffle il la fit voler au loin parmi les arcs colorés, ils la regardèrent disparaître au-devant dans le flot des feuillages du bâtiment. Ce fut le signal, un gigantesque mouvement et des unes et des autres tout autour d’eux dans un vaste mouvement sans logique pour passer de place en place surpris dans leurs aguets, la rumeur s’amplifiait parmi eux par bonds, courait plus rapide qu’ils ne pouvaient aller, en une double attraction celles-ci allaient du côté des chambres, ceux-là étaient attirés par les clameurs du campus. Bufo à son tour le remarquait, demanda si c’était Mary, à quoi le berger haussa les épaules. Il s’en allait déjà, il avait faim, l’étudiant pouvait toujours le revoir après le repas.

Encore faible le tumulte s’amplifiait venant du campus, alors même qu’il s’y dirigeait de petits groupes d’étudiants venaient face à lui sur le chemin, leurs visages chargés d’ardeur, disaient de suivre les toits. Quelqu’un avait vu l’espionne, comment, pourquoi, personne n’avait la réponse, personne ne la cherchait, tous levaient la tête vers les faîtes où cette ombre à les narguer les faisait courir pour l’arrêter, lui-même à son tour prit son parti. Il brisa parmi toute cette précipitation, se dirigea du côté de la bibliothèque au lieu le plus calme de toute cette agitation, certains lui demandèrent ce qui se passait. Les escaliers se déroulaient au centre dans la tour de verre, il se mit à grimper le plus vite possible suivi par quelques-uns, avec plaisir Bufo vit qu’il les distançait.

Dans sa montée les événements lui échappaient, la silhouette fugitive avait quitté les toits, il devina qu’elle passait entre les sciences, qu’elle s’éloignait, il crut s’être trompé. Les étudiants parsemés sur l’herbe s’interrogeaient, dans la pagaille allaient et venaient cherchant où se diriger, ils pointaient toutes les directions. Elles participaient de même oubliant toute mesure dans la poursuite effrénée, les étudiantes suivaient de près chaque vacillement de la rumeur, soudain celle-ci revint par le campus, elles entraînèrent avec elles tout le monde. À cet étage le souffle lui manqua, pourtant il s’efforçait de monter encore la rampe la main contre la vitre, mesura le temps qu’il lui restait.

Elle apparut du campus bondissant d’un arbre à l’autre par le même emportement, et se rattrapant aux branches pour s’y balancer la petite échappait à tous ses poursuivants. Derrière et autour d’elle s’élevaient les cris, « la Reine ! » La loutre s’amusait d’eux triomphante, des arbres bondit contre les façades puis sur les sentiers, esquiva quelques groupes alors que le flot des étudiants se refermait sur elle, la reine cavalcada. Elle l’avait vu, il en était sûr, alors même qu’il atteignait le toit par grands bonds sans se soucier de plonger les mains sa course l’avait menée au-dessous, il tira du sac la planche, la jeta au vol, elle fit un bond sur la vitre et en plein air l’attrapa, il la regarda filer.

Les étudiants le rejoignaient, lui demandèrent s’il la connaissait. Chacun ensuite d’avouer que ça ne pouvait pas être l’espionne, ce qui leur avait tant plus le matin perdait son intérêt, elle partie les allées d’herbes au long du gravier perdirent leur fréquentation. Lui-même resta sur le toit contempler cette vue nouvelle, de là jugea la gare, puis les parcs sur les pentes, essaya de deviner tous les lieux que, ces derniers jours, il avait pu découvrir. Il voulut refermer le sac, remarqua une lettre, l’écriture exprès maladroite venait de Juicy. L’écolière non plus n’avait pas de cadeau, puisque Pearl ne voulait pas révéler le sien elle le chargeait de lui en trouver un et le menaçait de tout ce que l’imagination enfantine était capable s’il venait à échouer. En dernière note elle lui ordonnait de ne pas être en retard, cette fois. Il souffla, au moins une chose de faite.

L’idée lui vint.

Une dernière fois la balle frappa la cloison, isolée. Elles étaient épuisées, mais contentes, le groupe peu à peu s’était étiolé avec celui des autres joueurs, autour d’elles les tables se faisaient plus désertes. Rye riait avec la belette sur tout ce qui s’était passé, parlaient d’histoires sans histoire, devant elle baignait son verre quand elle esquissait un geste des lèvres, pour boire, à force n’y avait presque pas touché. Ses habits détrempés lui collaient au pelage, il lui fallait s’en plaindre, le t-shirt ample la faisait frissonner. Alors ses doigts allaient jouer près de ses petites oreilles, sous les rainures des cornes, et elle se mettait à rougir de ce geste qui la rendait si jeune.

Une amie dans son dos, guignant par-dessus les grosses touffes de sa queue, lui signala que la louve de cendre s’en allait. Elle ne comprit pas tout de suite prise dans sa discussion tant il y avait de bruit encore entre elles, puis la pensée lui vint de toutes celles qui avaient eu une bonne raison de s’absenter, avant de réaliser. Luck se dirigeait déjà vers la porte, le poil séché, en partie ébouriffé, sans souci d’apparence, elle laissait fouetter sa chevelure sur ses pas. « Attends ! » Rye se levait, hésita, la sueur l’obligeait à chercher un linge, son verre plein de regards interloqués la retenaient.

Pour toute réponse la louve tourna la tête vers elle, ce regard lourd qu’elle lui connaissait, les sourcils froncés, une expression plus dure encore. Elle crut soudain qu’elle lui en voulait, elle l’avait formulé en bordure de ses lèvres, son petit museau plissé, et comme étonnée par cette idée. Luck secoua la tête, un geste d’agacement, la porte se referma. Déjà Rye songeait à l’arrêter, la belette la retint par le bras, lui dit de ne pas insister. Son amie continua de parler pour la retenir, elle finit par se laisser faire, écouta tous ces cas pareilles la pensée lointaine, poursuivant la silhouette fauve de son amie. Son inquiétude glissa à voix haute entre deux propos, qu’elle ne savait pas quand toutes deux allaient se revoir.

Enfin à son tour la gazelle s’excusa, fit entendre qu’on l’attendait. Personne ne l’attendait. Son insistance finit par convaincre, ainsi que sa bonne humeur, elles se saluaient encore à la porte tandis que Rye s’éloignait, remerciait encore pour la matinée. La faim la tenaillait, elle pencha la tête pensive, jeta un regard derrière elle à mesure qu’elle s’éloignait, songea à rentrer à l’appartement. Toute à ses pensées elle n’avait pas vu le bus à l’arrêt, quand enfin elle le remarqua celui-ci fermait ses portes, une brève course échoua à le retenir. Le véhicule disparaissait en hauteur parmi les ruelles adjacentes, après lui les enfants revenaient occuper la vieille route et la regardaient en passant, se moquaient de la voir marcher.

Son ventre se mit à gronder, elle avisa la restauration la plus proche, ne trouva rien, les rues défilaient en bas parmi les toits de toutes formes jusqu’aux pilotis de constructions, les bâtiments de l’université apparaissaient nets dans leur blancheur, à quelques distances. Elle sentit ses pas l’entraîner dans cette direction, au souvenir de la cafétéria, à un autre. Puis elle se dit à voix haute, ce qui lui restait de temps avant d’en avoir fini, avant de devoir partir, si peu de temps. Puis à voix plus basse, sans vouloir se l’avouer, si elle avait fait traîner justement pour que rien ne change. Ses deux mains s’étaient croisées, les bras tendus, sur son ventre. Elle marchait encore quand son téléphone sonna.

Le nom indiquait Bufo.

Elle décrochait, peu sûre de ce qui se passait, une sorte de nonchalance au moment d’appuyer le combiné contre son oreille, son ton lui parut distant, presque déplaisant, elle s’en voulait. Lui ne devait pas s’en rendre compte, à travers le grésillement ces nuances se perdaient. Il voulait savoir si elle était libre, attendit une à deux secondes qu’elle acquiesce.

« Au fait, tu as vu Luck ? »

Cette fois le silence dura beaucoup plus longtemps, elle regardait en arrière au coin où la porte n’était plus visible, le visage insensible, mesurait sa réponse, décida de dire non. Sa réponse dut paraître abrupte, il enchaînait sans en tenir compte, proposait de se voir où elle voudrait, de manger ensemble. Rye hésita encore, sa réponse presque faite allait sortir quand il ajouta, il séchait les cours, à planche ou à patins il proposait qu’elle lui fasse découvrir la ville, encore une fois. « Tu veux bien ? » Il fallut qu’elle lui demande ce qui lui prenait pour ne pas dévoiler le trouble de son visage.

Un tremblement avait saisi ses doigts, la gazelle s’appuya contre le mur le plus proche pour réfléchir, la main libre contre son front, se laissa prendre à parler de ses préférences. Elle écoutait tous les lieux qu’il voulait revoir, et les rails suspendus au-dessus d’elle qu’elle pouvait voir croiser dans leur fine courbe, alors Rye s’aperçut qu’elle souriait à nouveau, ne savait pas depuis quand, ce sourire triste qui la décida à répondre, dans le léger grésillement à convenir d’un lieu où se retrouver, puis elle raccrocha.

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Journal :
Écrit en trois temps, deux pages jusqu’à Luck mentionné à la hase, trois pages jusqu’à Pupil répondant à Bufo, deux pages jusqu’à la fin.
L’idée de l’anniversaire a déclenché le chapitre – plan brossé, une ligne par chapitre jusqu’au 21. Je voulais déjà un Bufo énergique, en même temps l’occasion de rappeler la ville dévastée. Le bus, dans la même optique, pour rendre Bufo plus classique, mais le magasin m’a permis de combler le vide du départ.
Il est déjà prévu que la Reine apparaisse, et Bufo n’avait pas de planche : d’où Pearl et c’est très bien ainsi. Les gens sourient/rient trop, je m’en rends compte, c’est artificiel, à force d’être répété, ça ne signifie plus rien. Le cours de Hazy est également vide, injustifiable et injustifié. La marge dessinée reprend le rêve, là encore, assez vaguement.
Bufo devait retrouver Pupil pour le cadeau - motif du chapitre - mais la fontaine du campus m’a donné une justification de rencontre. J’ai sauté dessus. La partie de balle a été complètement improvisée (à partir du RP d’Edone) et normalement Luck n’aurait pas dû reparaître avant le chapitre 17. Une ballade au parc me semblait trop creuse et je devais justifier la partie, y provoquer quelque chose sans parler de la fête.
À présent, faire cueillir une fleur par Pupil, qu’il laisse entendre son affaire avec Rye, et le cadeau : « toi ». Puis intervention de Juicy et interaction Rye/Bufo, sans doute du côté de Rye, pour ré-éloigner Luck.
L’intervention de Juicy est ratée, pas assez spontanée, comme prévu interaction du côté de Rye, qui a permis de ré-éloigner Luck. Tout cela a été assez hésitant à écrire, à tâtons. L’idée de Bufo, d’offrir des patins, a sauvé la fin : l’échange, surtout pour le dernier paragraphe, tire en longueur.
Luck manque de corps, mais c’est mon meilleur personnage.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Avril 10, 2011, 09:14:15 am
Un retard imprévu va "obliger" à accélérer le rythme, pour ce chapitre et les deux suivants je ferai suivre également mercredi. Enfin...

The Chao's
Theory

Épisode 16 :

Le temps passait, elle ne venait pas, il s’impatientait, laissait défiler les gens autour de lui, après la crainte d’être en retard, l’idée qu’elle ne vienne pas, derrière lui les façades du magasin paraissaient froides. Il allait sur la route regarder le flux des foules par les artères puis au ciel le défilement effilé des nuages, les larges arcs de couleur. L’air tirait ses lignes depuis les pentes par les parois des bâtiments jusqu’à la gare, allaient se perdre par-dessus les toits, il revenait alors se mêler à la foule de l’entrée, s’en détachait bientôt du côté de l’arrêt, s’arrêta. Rye ne se montrait nulle part.

Des amis passèrent qui revenaient des cours, tranquilles, qui l’abordèrent un temps, parler de son allure et des événements du campus, ce qu’il attendait également. Il les connaissait mal, eux le connaissaient bien, s’esclaffaient de le voir guigner par les ruelles sans avoir à s’expliquer, ils s’en allèrent le laissant plein d’espoirs. De l’autre côté sur une grande affiche au bleu de jade étaient dépeints des airs d’aventure, les arcs des trains l’attiraient au loin, dans leurs passages, et l’entrelacs des rails. Il fermait les yeux, se remémorait la ville de nuit dans ses lumières, dans ses ombres, le trait gracile formé à cet horizon inatteignable. L’humidité piquetait sur sa tête, glissait au long de la sangle.

Son téléphone se mit à sonner, faible d’abord dans le bruit ambiant qu’il finit par entendre, avant de décrocher Bufo jeta un œil au nom affiché, il n’y en avait pas, à la place un numéro amputé, quatre chiffres manquaient. La sonnerie surprenait les gens au passage à le regarder fixer le minuscule écran, il fouillait dans sa mémoire d’où pouvait remonter cet appel, trouva la réponse enfin. Un frisson le secoua, son visage renfrogné déjà se fâchait. Son doigt ganté appuya sur la touche d’appel, puis rapidement une seconde fois pour l’éteindre, dans un mouvement presque accidentel. Son attention revint aux ruelles, surpris d’avoir pu oublier si vite ce désagrément, il la vit enfin.

Elle venait du côté de l’université par la longue artère, entre les rares voitures à l’arrêt détachée sur la vieille route, elle ne l’avait pas remarqué encore. Ses pas l’avaient amenée sous le panneau d’affichage, devant elle le croisement empli de monde, la gazelle fit une pause, reprit son souffle. Sa chemise se détachait sèche sur l’aspect de bitume de la rue, flottait par-dessus la jupe droite taillée, qui la coupait à la taille. Plus avant quand elle atteignit les groupes qui se formaient aux entrées du magasin Rye regarda autour d’elle, une dernière fois souffla pour retrouver son calme, surprise de ne pas le voir. Il s’approchait pourtant presque devant elle, contournait un dernier groupe pour la saluer d’un simple geste.

D’abord ce fut la surprise. Puis ce fut l’étonnement. Puis ce fut le fou rire. Elle ne résista pas devant son accoutrement, casque, jambière, genouillères, un harnachement complet et monochrome dans lequel il suait à l’humidité du jour, qui le gênait plus qu’autre chose. Tout ce qu’elle avait pu préparer de cette rencontre se brisait à cette allure et à la planche tenue d’une main, assez épaisse, à gueules d’air en flèches aux deux tiers, une planche nerveuse hurlant le besoin de se jeter sur les pistes. De l’autre main jetée sur l’épaule il tenait la paire de patins, semelles à souffle d’apparence légères dont la couleur la frappa, aux flammes du désert. Il les tendit, lui proposait de se lancer sans attendre. Devant tant d’impatience son rire à peine réprimé reprit de plus belle.

« Là ? Dans la foule ? »

« N’importe où tant qu’on y va ! »

Il se moquait d’être ridicule, le montrait bien, il tapait sur son casque tandis qu’elle enfilait les chaussures aériennes, enleva les lames des roues. Avec la même aisance la gazelle se releva, attendit qu’il pose la planche à son tour, qu’il parvienne à la stabiliser, l’étudiant lutta un temps pour y trouver son équilibre. Il cherchait encore à suivre le manuel, feuilleté seulement, déjà appris, qui ne lui disait rien des réflexes, et luttait sur des positions artificielles où tous ses efforts allaient s’épuiser. Comme il luttait Rye riant se glissa à ses côtés, le retint pour qu’il retrouve pied, lui glissa un conseil. Il retrouva un peu de calme, garda sa planche et, d’une pression du pied, eut l’impression de la dompter.

En vain, l’instant d’après il était à terre, la planche par-dessus lui pour s’être complètement retournée, il soupira. Aucune faute de sa part, la planche était ainsi faite qu’elle devenait instable à l’arrêt. Et incapable de se relever. Il songeait, il ne savait pas à quoi, la tête penchée cette vue des bâtiments de travers, au ras de la vieille route entre ces touffes d’herbes sauvages que les craquèlements lointains découvraient par brosses, l’espace d’un instant comme immobilisé, à répondre à Rye d’un ton naturel, à s’écouter, la joue contre le bitume tandis que le casque empêchait sa tempe de toucher, d’observer au devant le blanc des façades lui échapper.

Ses réponses s’étaient faites plus lentes, rêveuses à l’écho du sol, elle demanda quand il comptait se relever. Il ne dit plus rien, toutes ses secondes couché contre la tiédeur humide de la cité, son silence pour une fois était sincère. À peine à l’embrasure du casque se peignaient des nuages, qui cachaient le haut d’un arc-en-ciel, découpé lui-même dans le bâtiment de droite, plein de baies rayonnantes, puis il leva la tête ; elle lui tendait la main, baissée près de lui pour le relever, il hésita, accepta enfin. Si Rye avait le temps, il apprendrait, l’étudiant tourna la tête vers les rails lointains. Il dut encore s’expliquer pour le choix de sa planche, éluda plus de commentaires. Il leur fallait avancer, sur place ils n’arriveraient à rien, les gueules en flèches rendaient le maintien illusoire.

Au départ elle se tint à côté glissant sans peine, presque sans un mouvement des jambes tandis qu’il luttait pour son équilibre, au milieu de la route, la gazelle cachait à chaque échec ses rires. Elle allait le rechercher à terre, le relevait, toujours cette question à laquelle il secouait la tête, jusqu’à ce que la vitesse tienne enfin, alors prenant un peu d’écart Rye le laissa faire. Ses gestes hésitants encore le poussaient à l’erreur, sans aller guère plus vite qu’à la course, il se répétait à mi-voix toutes les consignes en boucle appliquées aussitôt, dans le désordre, pour ne parvenir qu’à éviter la chute.
Passé quelques minutes il glissait.

La vitesse appelait la vitesse aux bouches d’air chaque recoin où puiser les jetait plus avant sur les pentes, ils remontaient presque au hasard parmi les maisonnées, en parallèle de la tranchée, sans autre but que de se perdre parmi les rues aux lieux que l’un comme l’autre pouvaient connaître le moins. Au passage d’une cour les enfants rassemblés, voyant sa maladresse, ne purent s’empêcher de le pointer, et de rire, jusqu’à ce que le plus âgé d’entre eux, crâneur, les fit taire, en quelques mots intima le silence. Il était passé déjà, la gazelle au-devant lui montrant où accrocher sa trajectoire le laissait combler l’écart avant de reprendre sa montée, revenait quand il avait du mal, revenait de moins en moins.

Rien ne la retenait, elle se laissait tomber, s’affalait contre le banc, relevait les yeux, les laissait retomber, se balançait sur le léger arc de sa chaise, et gémissante, se forçait à ne pas écouter la lecture de classe. À travers les grandes baies vitrées s’ouvraient les arbres du préau, les aires de jeu de marelles et de barres, les grandes courbes des frontons. La règle au banc opposé balançant contre le bois ponctuait les paroles de sa camarade, à chaque coup elle enfonçait un peu plus la tête entre ses épaules, et son dos plat s’aplatissait. Son cahier de cours noirci au-delà de la marge n’arrivait plus à l’occuper, toute son attention se portait désormais aux quelques jeunes de sa classe qui semblaient attentifs, à la porte et au dehors les oiseaux de mille couleurs perchés aux branches.

Soudain sa clameur frappa la salle, elle venait de voir l’éclat de leur passage, sut bien qu’il s’agissait de Rye sans arriver à croire qui la suivait. La gazelle avait bondi par-dessus le portail, du même élan glissait par la barre et derrière les arbres jusqu’en bordure du premier étage, qui creusait juste sous les fenêtres, alors même que derrière harnaché comme une mule – mais en plus bête – le crapaud suivait, balançait sa planche à la faire gémir d’un faible effort, il poussa cependant sur la barre assez pour s’entraîner ensuite sur le fronton. Juicy n’y tint pas, se jeta à la fenêtre, elle avait crié avec tout le talent de la jeunesse, toutes ses camarades suivaient et tous les garçons, jetés aux fenêtres au moment même où la gazelle passait devant ses deux patins dans un éclair cisaillant le bord, elle compta deux secondes collée à la vitre avant de le voir suivre pris en partie dans les feuillages.

Tout aussitôt l’écolière se tourna et criant à qui voulait l’entendre, le doigt pointé vers l’extérieur :

« C’est pas juste ! Eux ils sont dehors et pas moi ! »

Il atteignit le faîte, toucha la caille de métal du toit à deux doigts la planche en travers, tenta un tour qui devint demi-tour alors que se rapprochait le sol, parvint à se reprendre. Elle lui souriait, approuvait d’un mouvement où les stries de ses cornes perlées d’eau à la lumière se couvrirent d’éclats. À l’angle suivant il passait en tête, laissa son allure s’essouffler, plus loin encore comme la pente devenait plus raide peu avant le replat elle se laissa glisser faiblement, il mit un pied à terre pour l’attendre. Il ne tombait plus, il apprendrait le reste par lui-même. Leur promenade n’avait pas encore pu commencer. D’où ils étaient deux rangées de bâtiments les empêchaient de voir l’appartement, presque un saut de puce alors qu’ils s’en éloignaient, Rye suggéra de trouver une place où souffler un peu, elle avait faim. Aussi elle regardait en arrière, du côté des parcs et sans voir la gare, plutôt par les rues proches où le bus avait l’habitude de passer, les axes familiers de leur ville.

Faute d’un restaurant, il en avait eu l’idée, moins l’allure, il proposa de chercher une table et se prit, comme par réflexe, à ajouter d’y boire. Les alentours se couvraient d’échafaudages, plus bas les terrasses se couvraient de monde, il avait retiré son casque qui le faisait suer, cherchait le moyen de tenir sa planche pour éviter la gêne. Un muret les séparait en contrebas des jardins, les sources des cascades allaient couler là-bas sous des allées d’arbres hasardeuses, au chemin de terre, et plus déserts, ponctués de bancs frais. Tandis que Rye regardait aux alentours les tables, l’étudiant se laissa pendre au bord à observer les ombres fugaces des bois, le lent mouvement de leurs feuillages.

Ce lieu qu’il croyait vide s’emplit soudain de mouvements, de petites silhouettes entre la pénombre qui se glissaient sans bruit, loin de tout, et s’approchaient des sources pour les toucher avant de disparaître. Et ce qu’il regardait d’abord tranquille le frappa soudain, car il n’était pas sûr de leur nombre, mais l’eau des jardins dans les trouées de lumière était d’un bleu pur à peine troublé, qui le secoua.

Déjà il s’avançait, se retint, Rye revenait vers lui sans succès, aucune place ne s’offrait pour eux. Elle s’arrêta de parler surprise de le voir confiant, et comme décidé, l’entraîner sur tout le tour pour redescendre vers ces bosquets d’arbres en flancs des habitations. À présent ses patins la gênaient, la gazelle glissait derrière lui par à-coups prise dans le cours de son empressement, il descendait le trottoir jusqu’aux dalles de pierre fragmentées où des chaînes sur les moellons ouvraient un passage. De ce côté le jardin paraissait plus sombre, il s’y avança jusqu’aux premières marches qui le séparaient de l’herbe et des sentiers, pour découvrir le lieu dans son entier, ses quelques passants plus paisibles qui se promenaient, les plus âgés assis aux bancs, les regardaient venir dérangés par leur fougue, et les plus petits près des sources qui se giclaient. Il regardait autour lui en quête de repères.

Tout près du mur se trouvait un vendeur ambulant, faisant sauter d’une main les crêpes, de l’autre jouait avec la friture au crépitement de l’huile, laissait chauffer entre les roues de son cycle les saucisses et leurs sauces. Le vendeur avait tant d’assurance qu’en s’approchant Bufo fut pris de court, gesticula deux commandes éperdu par tant d’activité, la jonglerie des pommes et du sucre, les plaques frétillantes, il demanda de la sauce piquante. En revenant les deux saucisses sur leurs papiers, tandis que Rye tenait sa planche, l’étudiant ne sut quoi dire, mit sa part dans son casque, tendit l’autre. Il tournait toujours la tête du côté des sources, des cascades, d’accord avec elle, ils cherchèrent un autre lieu où s’asseoir.

Au mieux les cris des enfants lui parurent familiers.
Leur discussion allait au gré du pas, sur l’université, sur l’appartement, comme ils enjambaient une crevasse, un peu sur l’actualité. Il voulait dire quelque chose, à chaque fois se retenait, changeant de sujet trouvait un nouveau détail sans importance, l’écoutait répondre et tout en lui se focalisait sur les petits mouvements de la gazelle, les pupilles, les cils, le léger creux aux épaules qui lui peignaient sa démarche, alors qu’elle penchait la tête pour lui répondre, le flottement de son habit. Un temps de silence la laissa vaquer sur le trottoir, aux poteaux sa taille penchait, elle laissait les semelles des patins claquer derrière elle et son cou filant revenait au ciel, sur quelque point tirant à l’infini. Le fin sourire à ses lèvres lui parut joué. Il s’arrêta, s’arrêtant la fit se retourner, sa question commençait seulement de se formuler dans sa gorge, anéantie par le trait gracile.

Faute de le pouvoir il lui signala les étudiants qui approchaient, dont un de sa classe, qui revenaient des pistes. Son camarade portait des lunettes de sport rivées au front, l’allure tranchante de défi, il ne songeait déjà qu’à le pousser à la course. Les paroles s’enchaînèrent, Bufo près de répondre se tourna vers Rye, ce qu’elle en pensait, la gazelle donnait une excuse, il insista, son camarade aussi, tout son groupe, ce même mouvement entraînant auquel elle céda, l’étudiant rappela qu’il venait de débuter, mit son casque, se rappela la saucisse, remit son casque et chevauchant la planche qui cracha :

« Si vous arrivez à suivre ! »

Un dernier signe à Rye alors qu’il enfonçait le pied, l’attaque plongea, au choc tout son corps s’était raidi et plié jusqu’à ce que son menton touche le genou, le coude se trouvait déjà devant lui, la fin de la rue avant qu’il s’en aperçoive et la perspective de la chute inévitable, s’aperçut soudain que ses jambes tremblaient, refusaient de plier. L’air fouettait son visage, frappait en plaques et sur lui et autour en longues courbes taillaient autant de trajectoires, jusqu’à lui rendre l’espace familier, il oublia la course et le tournant, oublia même qu’il était sur une planche seulement pour observer dans l’effet de vitesse ces courants nouveaux pour lui, qui fouillaient dans ses souvenirs, pour se découvrir la seconde d’après en plein vol au-dessus des toits et le cœur battant, et paniqué.

Ses dents se serrèrent, il se força à ne pas fermer les yeux, la poitrine le serrait, les côtes dévorantes, et de songer soudain à quelque chose de si incongru qu’il faillit perdre son point d’équilibre ; la planche crocha aux toits, les gueules en flèches crachèrent, il chassa à gauche puis à droite et se tournant dans ces deux mouvements vit la troupe passer la façade à leur tour, surgir comme la foudre et avec eux Rye. Les figures le fascinèrent, avant la fin du toit il était rejoint, dépassé par plusieurs.

Le rebord s’ouvrit sous eux, un gouffre déjà couvert, de l’autre côté les planches s’enfilaient sur les blocs, aux arêtes des tuiles, il prit son parti, se laissa aspirer. Il pouvait sentir l’air les ballotter, voyait les courants battre contre eux en désordre, le souffle se briser en vaste effort, ses pensées encore prises dans la course se dégagèrent. Un gigantesque calcul s’instaurait dans sa tête, comme il voyait les autres évoluer, leur point d’équilibre, la poussée produite, les angles d’attaque, et il se laissait filer lui-même dans cette bourrasque. Un à un tous se désengageaient des toits, ils sifflaient sur les câbles des lampes, par-dessus la rue, redescendaient la pente quand l’étudiant se détachant de tous plongea sur la vieille route pour filer à travers les ruelles.

À nouveau en tête, tous le suivaient, il se tourna encore voir les rafales frapper la troupe de face, ils fouillaient l’air en quête de poussée, ne trouvaient pas, puisaient dans son aspiration. Lui-même se reportait en avant, à la rampe bondit par-dessus les bennes, tourna sur la vieille route entre les rares voitures à l’arrêt. À présent le ventre le mordait, il s’en rendait compte encore devant de quelques instants, talonné, il filait sur tout le travers assez vite pour que les détails des façades, leurs fenêtres, leurs arêtes et les jets se confondent et défilent à grands traits, il se retournait, ne trouvait plus Rye, la devinait seulement à mesure que se creusait la distance, et songeait qu’il était en tête, et cette idée oppressante le poussait toujours plus avant, les gueules en flèches ragèrent, il ne savait plus que cet effet nouveau et grisant où tout ses efforts convergeaient, vers toujours plus de vitesse.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Avril 13, 2011, 07:15:32 am
Fin du chapitre 16.

****

Devant s’ouvrit l’espace clair fait de béton amassé en pilots tout autour du pied des rails, l’une des colonnes de la voie suspendue, à presque vingt mètres, dont l’ombre les couvrait. Jusqu’à la colonne le terrain offrait autant de prises, puis la colonne même, nue et raide, les défiait, encadrée par les toits et leurs gouttières, les barrières, les panneaux épars. La troupe débouchait après lui dans cet espace, presque en même temps s’y disséminait pour y tourner à la recherche d’une prise, et chez tous la même tentative, et le plus grand arrivant après s’arrêta, tira la planche de côté prêt à intervenir. Ils essayaient tous la montée, un moyen de gravir la colonne jusqu’aux rails.

Il n’y en avait pas.

Tout de suite les planches frottèrent, allèrent chercher appui contre le béton pour repartir, ils enchaînaient les figures à la surface du pilier, retombaient sans peine, continuaient portés par l’insistance du crapaud, qui glissait sur les gouttières en faisant rugir les flèches, la main en pointe, ne quittait plus le sommet des yeux. Il le sentait, au moment d’essayer, qu’il n’aurait qu’une seule chance, et il fouillait désespérément au moyen d’une prise, et il n’y en avait pas, à chaque fois presque quinze mètres lui manquaient en poussée sans appui aucun. Il crut entendre quelqu’un, à travers le casque et les sifflements de l’air, regarda en bas la bande disparate, Rye qui le suivait de près, qui passait le long de la barrière comme il rongeait le toit. Le passage lui apparut enfin.

Elle le vit bondir de son point, dans un élan dépasser la barrière et d’un long trait revenir dessus pour s’y jeter, et sur la barrière emmagasiner l’air, et il visait la première gouttière sous une seconde, et la seconde au plus proche de la colonne, atteignant l’extrême pointe de la barrière lorsque les gueules pleines soufflèrent il s’élança, reprit son élan contre la gouttière, à la seconde se jeta en plein vol plusieurs mètres au-dessus de la troupe, plusieurs qui le suivaient cessèrent. Au choc du souffle la gouttière s’était comme enfoncée, puis arrachée de peu, les boulons tombaient à la volée, il atteignit la colonne sur le côté et glissant dessus soutenu encore par le coussin d’air, se mit à tourner en la gravissant comme il aurait gravi un rail circulaire, le vide au-dessous de lui déroulé.

Huit mètres encore, l’air lui manquait, il lui aurait fallu une prise, n’importe laquelle, le sommet soudain proche sembla s’éloigner. L’étudiant s’en aperçut enfin, qu’il devait se préparer à la chute, qu’il ne lui restait plus rien, comme un refus poussa encore aussi loin qu’il pouvait, pour voir seulement sa courbe s’effondrer, le gant à sa main frôlait le pilier de béton sans trouver même une fissure où s’appuyer.

Seulement l’un des jeunes parmi le groupe s’était décidé et, le suivant de près, avec bien plus de technique avait jeté sa planche sur la colonne, comme une fusée, pour se retrouver à la même hauteur, lui aussi sans élan, juste sous Bufo hagard. Et le saluant il retournait sa planche, lui offrant enfin une prise sur laquelle se reprendre. Dans le même temps l’étudiant reconnut ce camarade, un écolier, Mud, l’ami de Juicy. Le temps qu’il réalise, sa propre planche avait regagné assez de poussée pour se projeter sur les derniers mètres, il regardait l’écolier retomber derrière lui, réalisait, mais son visage restait frappé de surprise. L’instant d’après sa planche mordait les rails.

Il s’y trouvait, depuis ce lieu la ville s’ouvrait beaucoup plus vaste, il regardait la voie s’élancer de chaque côté vers la gare et vers les forêts, voyait la tranchée puis les jardins du centre et les jets, une vue immense entrecoupée par son souffle, son épuisement, et comme il attendait, la planche à présent retombée, son regard tomba. Le groupe restait en bas, à cette distance ils voyaient juste leurs gestes, il chercha Mud d’abord, puis chercha Rye, ne trouvait plus la gazelle. Déjà l’étudiant hésitait, entre rester et redescendre.

L’altitude l’effraya, alors s’asseyant il tira son portable, composa et se mit à attendre. Elle finit par décrocher, elle était en bas, si elle allait le rejoindre, la gazelle mit une seconde avant de confirmer. Il lui faudrait juste le temps de trouver une autre voie. Alors l’étudiant de dire qu’il pouvait redescendre, son ton s’était fait hésitant, comme réticent, elle l’avait senti, décida de le rejoindre quand même.

Quelques minutes à attendre, une dizaine peut-être, la crainte qu’un train précipite les choses, l’oblige à se retirer. Il se mit à piétiner sur place, allant d’un côté puis de l’autre sa planche tantôt au bras, tantôt posée, s’arrêtait, tournait sur lui-même et jetait des regards où, après quelques saluts, la troupe s’était dispersée. Au loin dans le jour se trouvait l’appartement, de ce point il pouvait le distinguer, la cuisine ouverte entre les échafaudages, le toit désert, les filles se trouvaient encore à l’école, supposément, dans son coin Coal devait jouer. Il cherchait l’heure, à chaque fois, comptant les minutes qui passaient, les rails toujours désertes, hésitait à la rappeler, à chaque fois refermait son téléphone.

Celui-ci sonna, un petit serrement le fit répondre avant qu’il ne consulte le numéro, la voix n’était pas celle de Rye. Il ne s’agissait pas non plus de Ninja. L’Unité se trouvait au campus, le Gardien, quelques soldats dont celle qu’il connaissait, et Pupil répéta volontiers, de son ton calme et détaché, que c’était bien elle. Cela ne le concernait pas, « si tu le dis » admit le berger, il n’eut qu’à lui dire à quel bâtiment les soldats s’étaient rendus. Puis, changeant de sujet, il lui demanda : « Tu es avec Rye ? » Bufo ne sut que répondre, laissa entendre que oui, ils se laissèrent là-dessus, l’étudiant à nouveau face à la cité, quand il releva les yeux, Rye se dessinait au-dessus des rails, une infime silhouette, un trait gracile dans le lointain toujours à se mouvoir, à mesure qu’elle grandissait, le mouvement de ses patins.

Tous deux avaient faim, la première chose à laquelle ils pensèrent fut de s’asseoir pour manger leurs saucisses, froides à présent, tout en regardant de ce côté les arbres s’étendre presque jusqu’aux pentes.

« La planche, les patins, c’était pour quoi ? »

Il aurait voulu que le soleil tombe, que les étoiles viennent briller dans le ciel en vaste voûte de teintes nocturnes, peu après l’instant où l’astre s’effondrant à même l’horizon partageait le ciel entre les couleurs et l’obscurité, d’un blanc laiteux. Les arcs lumineux flottaient au-dessus d’eux gigantesques, traçant plus loin que les nuages, sans qu’ils ne lui expriment plus rien. C’était une sorte de cadeau, il le savait. Il le remarquait, lui aussi, d’avoir les planches permettrait des randonnées avec les petites, avec tout le monde, et il peignait avec ses mains de longs trajets à quatre ou cinq, sur les pentes, parmi les parcs, chacun à son rythme. Lui un peu derrière, distancé par les eux écolières. Elle s’était renfermée jusque-là, se mit à rire du portrait qu’il peignait, se prit au jeu, se laissa décrire par lui comme plus mature et plus sûre d’elle, qui irait les suivre avec bienveillance.

Son téléphone se remit à vibrer, avant qu’elle ne l’entende il l’avait éteint, d’un doigt, il savait que c’était Ninja, il le savait parce qu’il s’agissait d’un texte, elle était l’une des rares à lui en envoyer. Comme il revenait à la conversation, sa saucisse terminée la gazelle se laissa glisser contre lui, colla l’épaule contre l’épaule, laissa sa joue toucher. Il laissa faire.

« Tu vas encore partir ? »

Il retira son casque, lui demanda de regarder et dit : « c’est moi », avec insistance, qu’il n’avait pas changé, toujours l’étudiant renfermé, hésitant, qui préférait la vie simple aux grandes aventures, et il voulait rester avec elle, avec eux, comme avant, comme après, comme toujours, cette routine qu’il appréciait tant. Il ajouta, comme elle se taisait, il serait présent à sa fête, il serait là, il pouvait lui promettre au moins cela. Rye lui sourit, de ce sourire triste, et de changer de sujet encore. Elle avait retiré sa tête, et droite, admirait avec lui le paysage ouvert de feuillages et de toits au hasard où se déroulait l’activité urbaine.

Elle eut un appel, décrocha, elle se levait pour répondre, s’éloigna de quelques pas, Bufo se levait à son tour pour remettre son casque, regarda la place où ils s’étaient assis, tandis que Rye parlait de dos il fit une petite coche à cette place, un infime trait, puis attendit qu’elle termine. Il s’agissait de ses amies, elle allait les rejoindre au parc, ils se retrouveraient ce soir à l’appartement. Elle dit encore, elle n’étudiait plus, là-dessus ils se quittèrent chacun de son côté. Quelque chose au ventre le mordait et sur sa planche alors qu’il filait sur les rails, l’envie de vitesse se confrontait au flot de ses pensées éparses, comme décomposées.

L’université reparut devant lui quittée si tôt il la découvrit toutes ses facultés en un vaste cercle, et le campus, sa taille à nouveau apparente le perdait, il contournait le bâtiment de l’administration pour longer par les rues jusqu’aux dortoirs où un groupe accepta de lui garder ses affaires. Tout le monde savait pour les militaires, quand il demanda, tous les doigts pointaient dans la même direction. L’institut d’archéologie s’isolait au bout des sentiers de gravier, moins de portes vitrées que les autres et les fenêtres resserrées donnaient l’impression d’étouffer encore à l’extérieur. À l’entrée, Ninja l’attendait.

Elle portait l’uniforme, serré comme la dernière fois et sec, les grades aux épaulières, une tenue entre la sortie et le combat. Son regard toujours aussi froid le saisit, au moment où il passait elle le saisit par le bras. Elle faisait son devoir, il fallait qu’il digère, il se dégagea. Au troisième étage les éclats de voix fusaient, par le couloir étroit éclairé par les vitres du plafond, il n’atteignait pas le bureau, découvrit un laboratoire un peu avant, à l’écart.

Frédéric se tenait là, les poings serrés, à encaisser, toutes ses notes étalées sur la table, tout son travail, les graphes, les analyses, tout ce qu’il avait pu accumuler. Hazy, dans un coin, observait sans mot dire. Deux officiers également en retrait regardaient la scène, se gardaient d’intervenir, leurs regards d’acier plus impersonnels que le plâtre des murs les rendaient hostiles. Il nota enfin, dans sa blouse blanche, un professeur âgé, le dos courbe, le long nez, qui causait d’un air presque joyeux, comme un enfant, et l’apparence de ne pas se rendre compte de ce qui l’entourait.

« Inutile de s’emporter, mon jeune ami ! Vous avez fait un travail admirable en confirmant la Chao’s Theory ! Tout le monde n’en aurait pas été capable ! Remarquable, vraiment… et songez que certains manuscrits en traitent avant même l’ère impériale ! Notre dernière expérience a été la plus éloquente sur cette relation. Mon assistant avait passé un mois en compagnie d’une dizaine de chao, ces charmantes créatures… ne vous amusent-elles pas vous aussi ? Avec leurs petites voix, on dirait des enfants sans âge… mais je m’égare ! Bien sûr, à son contact la physiologie des chao avait changé, comme leur comportement, mais comme vous le savez à présent, mon assistant aussi ! Oh, pas de grand-chose, quelques idées, son comportement, un peu plus dynamique, un peu plus joyeux ! Une belle démonstration de l’influence que ces petits êtres exercent sur nous… »

Il l’avait pris en haine, avant de savoir pourquoi Bufo ne pouvait plus s’empêcher de la haïr, de haïr sa voix, incapable de la supporter, et toute cette gentillesse. Son attention s’était fixée sur le professeur Field, le jaguar grondait, les poings serrés, près de frapper, se retenait de hurler. Il hacha ses mots comme des feulements :

« Vous venez voler notre travail, et vous osez me dire- » Le reste s’étrangla.
« Du calme, du calme ! Ces jeunes s’emportent si facilement ! Tenez, saviez-vous qu’il y a dans cette cité peut-être un chao pour dix habitants ? Si cette influence est avérée, et vos résultats corroborent les nôtres » à quel point ses poings se serraient « alors rendez-vous compte de l’équilibre admirable qui s’est créé ! »

Un danger, selon l’avis des militaires, une population exposée à l’influence massive d’entités chaotiques, de quoi inquiéter l’Unité.

« Non, non ! Ces petites créatures ne font qu’exalter nos passions ! Rien de grave voyons. Du reste leur nature chaotique est encore à prouver, savons-nous vraiment ? On emploie ce mot à tort et à travers… tenez ! mon ami » il parlait à Bufo « qu’en pensez-vous ? Forcément, cette influence ne peut être que limitée ! Encore que, quand j’y repense, on a déjà vu des chao avoir un effet bénéfique sur leur entourage… mais je m’égare ! Le vrai problème est que, si nous les admettons comme des entités chaotiques, et qu’elles nous influencent, alors que sommes-nous nous-mêmes ? Il faut plutôt y voir, à travers leur influence, la formation d’un contexte propice à l’expression des passions, un terrain favorable, en somme… une de nos études montrait d’ailleurs- »

« Assez ! » Son poing avait battu la table, les notes volaient de tous côtés. « Je ne vous laisserai pas nous piller ! Je ne vous laisserai pas- Vous aurez beau clamer, Spagonia n’a rien trouvé, cette découverte, c’est la nôtre ! »

« Pas de violence, je vous prie ! Un peu de retenue voyons ! L’important est qu’on l’ait découvert, la connaissance, voilà tout ce qui importe ! Vous n’êtes pas très professionnel… ce qui me rappelle, ce doit être votre assistant, le fameux Mist ! Vous préférez Bufo ? Je vois que vous préférez, entendu, entendu ! Je suis le professeur Pickles, j’ai beaucoup entendu parler de vos exploits ! Le code, les rouages… vos conclusions de travail sont simplement étourdissantes ! Allons, pas de modestie, vous êtes actuellement le plus grand expert en chaotique de ce monde ! Qu’en dites-vous ? Travailler aux côtés de Sonic et de ses amis, les accompagner où qu’ils aillent… ah mais oui, je suis incorrigible, je ne vous l’ai pas encore proposé : l’armée nous demande depuis longtemps un spécialiste en chaotique pour aider notre héros mondial ! »

Il essayait de saisir ce qu’on lui disait, qu’il pouvait rejoindre les rares à graviter autour de Sonic, ne comprenait toujours pas en quoi il était expert, se réclamait un simple étudiant. Il avait cherché l’appui de son professeur mais celui-ci, poussé par Hazy, s’était retiré sur le balcon. Alors sans attendre l’étudiant alla le rejoindre.

Field ne disait rien, dos à son étudiant, replié sur lui-même, il grondait encore, secoué par la colère, il se tenait à la rambarde comme pour la briser. Des années passées dans l’ombre à supporter la complaisance de Spagonia se reflétaient dans son poil hérissé. L’étudiant allait lui demander conseil, il le coupa, d’une voix lourde et basse :

« Accepte. » Il évoqua encore, comme il avait été étudiant lui-même, toutes ces choses qui se devinaient, et il lui disait d’accepter. Il se forçait. Derrière eux le professeur Pickles continuait de parler, aux militaires, à Hazy, à quiconque voulait l’écouter, de ce discours interminable. Il n’en pouvait plus de l’entendre. L’idée qu’il pouvait aider la tornade bleue, le rêve de toute une génération. Sur le coup l’équilibre lui manquait. Field, la voix toujours plus basse, et sans forces, insistait pour qu’il accepte.

Ninja les rejoignait sur le balcon, son regard passa de l’un à l’autre aussi froidement. Elle jeta encore un œil derrière elle, à ses officiers, tous deux silencieux comme elle. Il devait bien y réfléchir, tout ce qui se trouvait en jeu. L’Unité avait besoin de lui, mais pas seulement, le héros lui-même aurait besoin de son aide. L’enjeu était mondial, des milliers de vie en balance. Avant qu’il ne rentre, avant qu’il ne s’exprime, l’étudiant devait assimiler tout cela. Elle continua, ce n’était pas une occasion, ils avaient besoin d’un expert, pas d’une tête brûlée. « On a vraiment besoin de ça. » Admis avec difficulté.

Il se décida à rentrer, la taupe à sa suite comme une escorte, sa présence désagréable à ses côtés, le professeur se tourna vers lui.

« Alors, mon ami, vous avez pris votre décision ? Notez que rien ne presse, mon train ne repart que ce soir, j’ai tant à faire ! Ah, j’aimerais tellement passer du temps avec vous, discuter de manuscrits et du chaos ! Mes étudiants n’ont aucune idée de ce dont ils parlent… ce sont de braves garçons, et filles, cela va de soit, mais ils ont encore tant à apprendre ! Ils ne saisissent même pas le concept de nœuds, c’est dire… c’est dire… mais je m’égare ! Vous pourriez passer le bonjour à Tails, si vous le voyez, voilà si longtemps que nous ne nous sommes plus croisés ! Vous vous entendrez sans doute, il est très intelligent ! Ou bien l’avez-vous déjà rencontré ? Vous deviendrez sans doute amis, qui sait de quoi l’avenir est fait ! Du reste, il sera passionné par vos aventures ! Tenez, pratiquez-vous le riders ? Non ? Mais je m’égare, je m’égare ! Le plus important est que vous leur serez d’une grande aide ! Et votre professeur serait si fier… mais je m’égare ! Que disiez-vous ? »

« Je disais non. »

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Journal :
Mon sentiment actuel est rraaaaaaah, deuxième fois que je réécris Bufo faisant du Riders, Bufo ne sait pas et n’est pas capable d’en faire… Bloqué aux environs de la page trois, rien de bon, il va me falloir encore effacer et le temps me manque.
Il faut que la première ballade se déroule tranquillement, comme une promenade. Ensuite, jouer au casse-cou.
Troisième essai, mieux, arrivé en début de page 3. La solution était de conserver Bufo humble, « terre-à-terre ». Et deux choses, sa renommée et Juicy. Le reste va pouvoir s’enchaîner.
Arrivé à la quatrième page, les chao comme toujours m’ont permis d’enchaîner – et le bleu de l’eau. Le vendeur comme prévu et le défi. La dénaturation de Bufo est beaucoup mieux amenée que dans mes premiers essais.
Achevé les quatre dernières pages, d’un trait. Il m’est resté peu de place pour traiter de cet instant capital, rencontre avec Pickles, et on ne reconnaît pas le vieux professeur – tant mieux. Peu de sympathie pour Field mais là encore, tant mieux. Tout est allé tout seul.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Avril 17, 2011, 07:58:42 am
Il faudra encore attendre un chapitre avant de se persuader à nouveau que cette fanfic' se déroule bien dans l'univers Sonic... mais pour le moment, place au jeu.

The Chao's
Theory

Épisode 17 :

Par les rets de verre inachevés le long des bassins l’eau dégorgeait à grands renforts de jets, éclaboussait les derniers cordages tendus de la pointe jusqu’aux bâtiments alentours du campus, une corde particulièrement tendue au-dessus de lui dont l’anneau gouttait juste à côté de son banc. Il regardait les embruns de couleurs confondues contre la pierre se briser pour rejaillir, le regard rêveur, paupières mi-closes au jour brillant parmi les autres étudiants, son pied jouait sur le sac d’un rythme paisible.

D’autres allaient plus tranquilles encore dans l’attente des cours, roucoulaient à leurs cous penchés l’un sur l’autre à causer des rumeurs, tout ce qui se racontait, le plan de Mary et la présence de l’Unité au bureau du professeur Field, tout ce qui était arrivé depuis. Sur les façades blanches des facultés les gouttes coulaient sans prise, allaient se perdre dans les buissons, parmi les petits cailloux de l’herbe et dans le gravier des sentiers. L’eau encore bouillonnante de la fontaine, hier, le lendemain coulerait plus tranquille encore, à mesure qu’ils fondaient le verre, bientôt elle retrouverait son cours. Parmi les rumeurs une voulait que les petites créatures s’étaient établies parmi les bassins, et il regardait les entrelacs parmi le marbre sans véritablement les chercher.

Tout le matin était passé à deviner quels cours pouvait suivre Rye, quel cursus, l’étudiant avait eu beau demander il n’était pas même sûr qu’elle soit inscrite, il trouvait bien des camarades dont les réponses n’arrivaient pas à le satisfaire.

Autour de lui le silence s’était fait, les étudiants s’éloignaient emportant avec eux leurs rumeurs, elle s’approchait le béret en main, le regard froid, dans son uniforme de sortie. La taupe traversa le campus pour le rejoindre, face au banc se mit au repos, le regarda la regarder assis sans réagir, elle s’irritait. Elle voulait qu’il revienne sur sa décision, il refusait, elle n’en démordait pas. Chacun des mots de la militaire tranchait avec l’agacement de l’étudiant en lui opposant une rigueur furieuse où se faisaient entendre ses ordres. Son argument était, il y avait trop de vies en jeu, le sien lui faisait écho, il se levait enfin pour lui faire face tout son corps pris de la même colère quand elle regarda par-dessus son épaule.

Shell arrivait, il fit signe à Bufo qui de la tête lui dit d’approcher, s’excusa auprès de la militaire, puisque les cours l’attendaient, sa réponse serait toujours non. Son camarade en profita pour glisser quelques mots blessants, l’air moqueur, juste de quoi pousser la taupe à quitter le campus. Elle encaissa, dit d’une voix plus personnelle :

« Tu préfères les freedom ? »

« Je préfère mes amis. »

« C’est la même chose. »

Elle le jaugea encore, comme à chaque fois, le transperça d’un regard trop franc pour l’épargner, qui considérait dans les yeux de braise du crapaud tout ce qu’il y avait désormais de défiance, et qu’il ne lui pardonnait pas. Lui, il avait remarqué l’arme au ceinturon. La taupe tendit la main, serra celle de Shell et sans ajouter un mot, retenue quelques secondes encore par l’envie de dépasser ses ordres, elle s’en retourna enfin. Ils la regardèrent partir, s’échangèrent quelques mots. Le cours ne commencerait pas sans Bufo, en l’absence de Field, en l’absence de Hazy la charge lui revenait, il se tourna vers son ami et : « On va b- » coupé par une explosion du côté des dortoirs.

Tandis que Shell haussait les épaules, ce n’était sûrement rien, leurs téléphones sonnèrent presque en même temps, il laissa la tortue décrocher pour deux. Un filet de fumée continuait de grimper derrière les facultés, les étudiants du campus attirés par le bruit autant que par intérêt allaient marchant et courant de ce côté, l’enthousiasme gagnait en proportion. Il confirma, Mary avait frappé, on avait enlevé le berger. Le cours suspendu sur l’instant, il n’entendait plus les brisures des embruns couverts par ces cris d’excitation, à leur tour les deux camarades quittèrent le campus.

Le mur du dortoir doublé de troncs enchevêtrés s’ouvrait sur le vide, une vaste portion arrachée entre les branchages fumants, par grands groupes les étudiants occupaient l’herbe et les chemins, regardaient l’ouverture béante. Les plus jeunes les premiers réclamaient de l’action, tandis qu’ils confirmaient encore, il s’agissait bien de la chambre de Pupil, sa planche encore accrochée au mur en témoignait. Comme ils causaient depuis le toit de la bibliothèque une étudiante les interpella, à haute voix d’abord puis armée d’un mégaphone, jusqu’à ce qu’ils lui prêtent attention. L’amie de Mary revendiquait l’acte en son nom puis triomphante déclara que, s’ils voulaient le revoir, il leur faudrait capturer la reine.

Tous les regards se tournèrent vers Bufo.

Ce fut la ruée, tandis qu’une partie gravissait la bibliothèque à même les fenêtres le reste filles et garçons se jetaient sur l’étudiant pour le presser de questions, il fallut toute l’habileté de Shell afin d’éviter qu’il ne se fasse écraser par le nombre. De son poste avant qu’elle ne soit délogée la messagère répéta qu’il leur fallait la reine, tous demandaient au crapaud où la trouver. Il chercha à surmonter le tumulte pour répéter qu’il n’en avait aucune idée, elle pouvait se cacher n’importe où, et tous d’exiger alors qu’il trouve.

Elle reposait dans le lit ses paupières troubles à moitié refermées, un trait de cils noirci au-dessus du coussin où son museau se lovait, la couverture rejetée sur le côté, les plis du matelas contrefaisaient une lutte pour le sommeil. Elle avait ramené les mains sur son ventre, et plus bas, se repliait sur elle-même. Le plein jour éclatait par les fenêtres, éclairait son pelage de seigle mûr, au contraste des draps sombres la faisait resplendir, et tout son dos traçait le même trait gracile que le creux des omoplates, comme elle se renfonçait encore, rendait plus frêle. Sa main froissait le tissu. La gazelle esquissait un geste, sans force, observait la pièce disparaître entre les replis du coussin.

Sur la table de nuit était posé le téléphone, à portée de bras qui suffit par sa seule présence à la faire se retourner, elle se penchait de l’autre côté, les jambes prises dans le drap elle s’étira, étirait une jambe puis l’autre tandis que sa main cherchait à retenir l’édredon contre ses cornes, l’autre bras laissé contre elle et absent. De ce côté-là contre le mur se peignaient en ombres les cadres de fenêtres, un dégradé qui courait d’elle jusqu’au plafond. Son pied repoussa par petits coups la couverture, jusqu’à la voir tomber, frotta encore pour un peu de chaleur. La porte attirait son attention, restée ouverte sur le silence du corridor, où l’air moite de la pièce s’évadait, elle se tourna encore.

Tout lentement ses lèvres peignaient un mot à peine esquissé, qui se courbait découvrant du coin les dents, elle retint ce mot, coulait la tête et le cou dans chaque recoin, et elle guignait la porte et soupira. Le lit était humide après ces heures passées dedans, à s’agiter, son visage plus humide encore, où s’était effacé le sourire. Dans un murmure Rye s’écoutait dire à elle-même ce qu’elle aurait voulu entendre, dans des mots éperdus. La porte d’entrée claquait, elle se leva paniquée, tendue à l’affût comme les proies des steppes, reconnut enfin le souffle court de l’étudiant.

Il s’essuya le front encore ruisselant par la course, alla jusqu’au salon constater et le désordre et l’absence de la loutre, alors de rentrer tout à fait, il se mit à fouiller. Tout à son ouvrage il n’avait pas remarqué Rye, la chemise flottante alors qu’elle entrait, qui le regardait faire. Elle lui souriait, il n’arriva pas à sourire en retour pris par sa fougue, lui expliqua ce qui se passait, le mauvais tour que Juicy lui jouait, il devait la retrouver. L’étudiant s’arrêta, abattu, admit qu’il ne voyait pas où la petite irait se terrer. Il se posait la mauvaise question, la gazelle lui glissa à l’oreille ce qu’il devait se demander :

« Où veut-elle que tu la trouves ? »

Ce propos parvint à le calmer, le temps d’y réfléchir avant de conclure qu’il n’en savait rien, bien que le souvenir l’assaillait il ne voulait pas se l’avouer, pestait sur lui-même de si mal connaître l’écolière. Il inspira encore, regarda autour de lui, avisa enfin le lieu où aurait dû être rangée la planche de la petite. La certitude le frappa, il ne lui restait plus qu’à s’y rendre, elle le retint encore. Elle lui demanda s’il devait vraiment y aller, ce faisant son ton s’était fait plus sérieux, plus personnel et en cela, plus sensible. Il lui suffisait d’appeler, d’autres pouvaient faire le déplacement, même s’il s’agissait de Juicy, il pouvait rester en-dehors de cette histoire. Elle ne disait pas : « Reste avec moi. » Il n’entendait que ça, secoua la tête, quelque chose le poussait à aller jusqu’au bout, qu’il ne contrôlait pas.

Dessous son lit se trouvait sa propre planche, aux gueules en flèches, il en retira la mousse et passa le chiffon puis s’équipa, le casque et les jambières, chaussa péniblement occupé encore à donner une raison supplémentaire d’y aller, trouva le corridor vide, la porte de la chambre refermée. Une hésitation le poussa de ce côté, il tendit la main, la laissa retomber. Enfin résolu à partir la porte se rouvrit sur Rye également équipée, elle irait avec lui, le temps de frapper à la porte de Coal pour lui dire qu’il garde l’appartement. Le scorpion ouvrit, hocha la tête, la manette encore en main, referma. Ils sortaient.

Une fois dehors l’étudiante insista pour qu’ils prennent le bus, il accepta sans peine, s’installa avec elle à l’arrêt de bus. Entre deux propos l’enlèvement revenait, elle admettait avoir connu Pupil, autrefois.

La voix froide et martiale de Ninja les interrompit. Elle faisait face au crapaud, le toisait debout alors qu’il s’était assis, l’obligea à se lever. Aux premières remarques la taupe plaqua un doigt sur son front, l’air agacée, tordit le cou à une pointe de colère. Elle savait parfaitement ce qu’il allait faire, toute l’histoire, ce jeu d’enfants sans lendemain, balaya l’histoire de l’enlèvement, n’y voyait qu’une vaste blague. Il avait déjà vécu un enlèvement, il savait que celui-ci n’avait rien à voir, et de le récriminer pour se laisser divertir. Rye répliqua, avec une pointe de sarcasme, qu’eux au moins savaient vivre. Le commentaire allait plus loin, Ninja chassa cette idée les yeux rivés sur l’étudiant.

« Et tu crois faire quoi, là. »

Ils avaient cessé de parler quand le bus arriva, le silence brisé par son ronronnement de moteur, tous deux montaient laissant la militaire sur le trottoir, elle les fixait encore d’en bas tandis que le véhicule s’éloignait, ils n’y pensaient plus. Le chauffeur leur fit signe, demanda où ils devaient se rendre, piaffa en entendant les pistes. Tandis qu’ils gagnaient les pentes la gazelle brisa le silence, d’abord sur ce qui les attendait puis, tout doucement, sur des sujets plus vagues, jusqu’à ce que la discussion aille naturellement, elle se laissa glisser aux faux cahots de la route, à chaque fois qu’il regardait dehors, ajoutait un mot.

Elle demanda, s’il rêvait, ce qui emplissait ses rêves quand il était ainsi, songeur, à regarder un lointain accessible à lui seul, à mesure qu’il esquivait la question son insistance se perdait, ce qu’il observait, la ville, les fontaines, tous ces milliers de détails qui refusaient de faire sens, il refusait de répondre directement. La demande le surprit, après qu’ils se soient tus encore, il eut l’envie de la regarder, n’osa rien en faire. Seulement dans les angles plus sombres quand la lumière reflétait mieux l’intérieur il pouvait deviner les traits de son visage où l’apparence de bonheur s’éteignait rapidement.

Non loin déjà s’élevaient les pistes, les grands arcs et les cercles en vaste champ de course, ils atteignirent l’arrêt sans avoir reparlé, en descendant l’étudiant eut le besoin de s’assurer qu’elle le suivait encore. Quelques jeunes se prélassaient sur les gradins presque déserts, des poignées de sportifs passaient le long des circuits ou sur le bord s’épongeaient le visage, une gourde à la main, observaient les autres performances. Il se sentit stupide, se rappela que les écolières n’avaient pas accès à ce lieu, ses pas l’emportaient jusqu’aux freins sous l’ombre de l’arc le plus proche. La tête lui tournait à la seule idée de se risquer dans des tournants qu’il sentait trop raides, aux versants ouverts et nus.

Une rafale le fit plier, quand il se releva Juicy se tenait là, à quelques mètres, un pied à terre l’autre sur sa planche et riante, elle agita la main bien en évidence. Son cri joyeux ameuta sur elle toutes les personnes présentes, à demander comment elle était entrée, et prêts à la faire sortir.

Aussitôt de se jeter sur les planches, deux sifflaient dans sa direction qu’elle esquiva presque à l’arrêt chassant seulement sur les côtés avant de décrocher en coup de vent, les yeux du crapaud s’écarquillèrent, elle les semait sans peine, se jouait d’eux comme des étudiants au campus, enchaînait chaque figure pour les perdre un peu plus, à chaque fois qu’ils auraient dû la prendre, la frôlaient, elle se dérobait dans un mouvement supplémentaire, les laissait en arrière. Il se précipitait à sa suite non sur sa planche mais à pleines enjambées, lui cria de s’arrêter, la loutre sembla ne pas l’entendre, revint tourner autour de lui un instant avant de se détacher, elle s’élança sur le circuit précédé et suivi de tous les autres pour les lâcher en plein tournant, se projeta en plein air, atterrit enfin, au sommet d’un mât de drapeau.

Il arriva à son tour au pied du mât, la regarda juchée là-haut à se moquer de ses poursuivants, la planche désormais sur son dos elle se pliait sur ses deux jambes, observait en équilibre le vide au-dessous d’elle. Il s’était arrêté juste en-dessous, regardait incrédule et comme émerveillé, jusqu’à ce que Rye le ramène à la réalité. Malgré ses appels la petite refusait de descendre, il lui faudrait la battre d’abord selon les règles s’il voulait revoir Pupil. À sa surprise les poursuivants comprenaient de quoi ils parlaient, il reconnut plusieurs étudiants. Seulement elle ne comptait pas le défier à la course.

Elle lui désigna le sol, tout l’espace libre avait été quadrillé à la craie et numéroté, tous le découvraient ébahis. Elle le défiait au jeu des flottes, il lui fallut quelques secondes pour répondre, tous ses arguments broyés, les filles qui attendaient sur les gradins apportaient des vaisseaux en bois, les disposaient sur les cases, et la petite de crier : « À toi de jouer ! » L’étudiant regarda autour de lui, tout le monde lui fit signe d’enchaîner, il n’était même pas sûr de connaître toutes les règles, annonça quand même son coup.

Après trois minutes de jeu le quart de sa flotte avait été anéantie.

Depuis le sommet du mât l’écolière riait de ses fautes, à peine son tour venu annonçait le coup, sans hésitation, puis pressait Bufo de jouer. Les spectateurs autour par dizaines encourageaient l’étudiant, hurlaient des conseils de coups à jouer dans lesquels il puisait par désespoir, complètement dépassé. Les aides déplaçaient une figurine avant de retourner dans la foule rire sous cape de ce petit jeu. Il annonça encore un mouvement de frégate pour la voir aussitôt retirée du jeu, ferma les yeux. Puis, à lui-même, à basse voix, avoua que la technique avec laquelle Juicy maniait sa planche, les courants qu’elle formait dans l’air, étaient parfaits. La gazelle allait répondre, elle fut coupée.

« Tu peux pas gagner, Ju’. »

Mud s’avançait aux côtés du crapaud, ne regardant que la loutre qui trépignait, en colère de le voir entrer sur le terrain, elle le traitait déjà de tricheur. Et ce qu’elle avait souhaité avant, qu’elle ne supportait pas à présent, elle s’en féliciterait par la suite, pour l’instant l’écolière prenait le ton courroucé pour annoncer un nouveau coup, auquel son camarade répliqua, à la place de l’étudiant, et fit sauter un croiseur. La partie tournait, il recula pour laisser les deux s’affronter, les écoutait riposter en quelques secondes, si vite que les aides devaient courir pour déplacer les pièces. Dans la foule se trouvait Shell, il expliqua avoir amené l’écolier ici, à sa demande, certain qu’il serait utile.

« C’est pas juste ! » Éclata Juicy, alors que son vaisseau amiral tombait. Mud était resté calme, de ce ton un peu moqueur il lui rappela l’enjeu, elle devait leur rendre Pupil. La petite grogna du haut de son mât, croisa les bras puis, soudain souriante, désigna le ciel. Et de rire devant leur incompréhension.

Puis son doigt retomba doucement tandis qu’elle expliquait, Mary avait emmené Pupil sur un îlot au-dessus de la ville, et une seule personne pouvait leur en donner l’accès. À la demande générale l’écolier demanda de qui il s’agissait et la petite, heureuse de son effet, acheva le mouvement de son doigt pour pointer aux confins des pentes un petit espace de verdure à tablées, de loin désert, où une personne attendait. Enfin son doigt retomba sur Bufo :

« Mais c’est lui qui doit y aller ! »

Et pour excuser ce fait, exaltée, elle les laissa découvrir comme les nuages se dégageaient qu’à ce point de verdure correspondait le pied d’un arc-en-ciel.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Avril 20, 2011, 07:31:26 am
Voilà voilà voilà voilà...

****

À ce point où les couleurs se détachaient de la terre par filets une humidité de rus clairs sur les devantures coulait sonnante dans les caniveaux, autour de la place où les tablées se mêlaient aux arbres et sous leurs feuillages, tachetées, échappaient à l’ondée alentours. Il descendait du bus frappé par ces aurores multicolores flottant à quelques mètres, et comme en dégradé illuminant l’herbe entre les chemins pavés. Les arbres se couvraient comme de rubans de perles, le ruissellement de l’eau à leurs branchages, presque invisible, insensible à la main. Sa surprise muait en étonnement, de découvrir ce lieu qu’il ne connaissait pas encore, alors que la gazelle avec lui cherchait parmi les tables désertes.

Une petite table à l’écart, en un cercle de corolle, était occupée, la personne assise leur fut immédiatement familière, ils s’approchèrent encore plus étonnés de la trouver là, alors qu’elle soulevait sa tasse à leur approche, humecta ses lèvres avec le thé, puis leur sourit. « Shard ? » La dame confirma, les invita à s’asseoir, tandis qu’ils s’installaient elle referma son ombrelle pour la ranger par terre, revint à eux avec ses gestes lents et mesurés, sur son visage les rides d’une première vieillesse, sa crinière plaquée par l’onde. L’étudiant trembla, transi soudain sous les filets d’eau, de retrouver un lieu au sec, le dos contre la chaise il regarda Rye serrer le coin de sa chemise.

Sa question était simple, il ne comprenait pas pourquoi Shard se prêtait au jeu, la gérante ne chercha pas à s’expliquer mais, semblant affectée, suggéra qu’elle appréciait la jeunesse. Elle désigna ensuite les tasses devant elle, remercia de n’être pas venus nombreux car elle n’aurait pas pu accueillir plus de monde : une seule tasse ne contenait pas de somnifère, s’il trouvait la bonne, elle le laisserait gravir son arc-en-ciel. Il s’agissait bien de son arc-en-ciel, devant les yeux écarquillés de l’étudiant la dame ne put s’empêcher de rire.

Depuis ce point au-dessus des pentes la ville s’étendait paisible, complétée par les lueurs flottantes, il devinait dans son dos à travers les feuillages ces habitations jusqu’aux jardins du centre, pleins d’autres lieux qu’il ne connaissait pas, revint aux tasses. Le thé fumait à l’air frais, formait à sa surface de faibles ondes, un parfum enivrant d’épices, de gingembre, de citoal et de quenelle, de recolice, du thé bleu dans lequel il se laissa perdre.

Bientôt il s’y était plongé tout à fait, dans les remous infimes du thé contre les bords de porcelaine, son doigt pointa la première tasse, il demanda de ce qui se passerait s’il décidait de perdre, se ravisa, attrapa la troisième pour la vider. Elle voulut savoir comment il avait deviné, s’il s’y connaissait en thé, il parla d’une simple impression. Tout cela ne pouvait être qu’un jeu, ou plus important, Shard n’aurait pas su lui répondre, admit seulement qu’il pouvait gravir son arc-en-ciel, à pied ou en planche, comme un escalier. Ce disant sa crinière se mit à reluire, un éclat particulier à son front couvert par la coiffure soignée, elle lui dit simplement de se dépêcher.

Comme il se levait Rye se leva à son tour, elle comptait le suivre, la gérante approuva, leur désigna le point où la lumière semblait toucher le sol.

Il s’en approcha et, à nouveau mouillé sous la forte humidité, pesa de la main sur les rayons pour les trouver plus solides qu’il n’aurait cru, un appui sur lequel s’élever. Alors que la gazelle à son tour pesait sur la lumière le téléphone de l’étudiant se mit à sonner, un message, il reconnut le numéro. Ninja le contactait encore, deux mots seulement qui le frappèrent : « Réfléchis bien. » Il regarda autour de lui, s’attendant à voir la militaire, ne vit personne, Shard terminait son thé avec l’une des tasses censées contenir du somnifère, il se prit à sourire à cette vue avant d’enfourcher sa planche.

« Réfléchis bien. »

Près de lui la gazelle prête à s’élancer le regarda hésiter, demanda s’il était sûr de lui, personne ne l’obligeait, il hocha la tête et d’avouer, il aurait préféré donner son cours paisiblement, face à une turbulence de jeunes gens, rentrer jouer sur console grand écran avec Coal et les filles, et le soir, il ne finit pas sa phrase, resta songeur, le regard perdu dans toutes les lueurs de l’arc-en-ciel. Plus vite ils grimperaient, plus vite tout serait terminé, il se demandait encore, pourquoi lui, elle n’avait pas de réponse, se contenta de taper des mains contre ses épaules, face à tant d’humidité, ce qui le décida. Les gueules en flèches crachèrent dans l’eau avant de se dégager, il se laissait aspirer dans les rais de lumière, suivi de près, reparut en plein ciel sur la courbe de ces formations lumineuses.

À l’instant il avait passé la hauteur des rails, loin au-dessus des derniers bâtiments l’arc se perpétuait par-delà les nuages, les feux de couleurs illuminés comme des gorges de perles déferlaient à raide, galvanisaient son ascension. Il pouvait voir des deux côtés le paysage s’étendre, à mesure que s’étendait l’horizon se réduire le détail, le feuillage des arbres et le long tracé des rails dans un tout d’herbe intense, plus clair encore que l’humidité s’y peignait. Au-dessus le ciel plus que d’azur offrait la teinte irréelle, qui donnait l’impression d’être palpable, du plein jour parfait. Il aurait pu se laisser porter, il braquait sur les côtés à la recherche des meilleurs courants.

Sa planche crachait une traînée large d’étoiles jusque sur ses côtés, des filets de rien rayonnants à portée de ses doigts, à mesure qu’ils grimpaient, leur vitesse diminuant, la courbe allait s’adoucissant, il tourna la tête. Rye suivait sans peine, en arrière, à l’abri dans son aspiration. Elle le collait de peu, l’étudiant s’en rendit compte, à l’acharnement que la gazelle mettait pour le suivre en tous points, son pied se détacha un peu de l’attaque, ralentit l’allure. Il fit signe pour lui indiquer de le rejoindre avant que les nuages ne les recouvre. Au-dessous d’eux le paysage avait déjà perdu tout aspect de réalité, gigantesque espace à deux chromes de verdure et de maisons, qu’ils ne distinguaient qu’en se déportant sur l’extrême bord de l’arc-en-ciel.

Enfin ils perçaient les nuages, il se surprit à retenir sa respiration, la relâcha bien vite. À part le froid soudain rien n’avait changé, des courants plus forts, la visibilité presque nulle dans cette blancheur, percée au plus bas par les lueurs de l’arc. Elle l’avait rejoint, Rye à ses côtés lui tendit la main, il l’attrapa, à mesure que la nuée se faisait plus dense ils n’étaient plus que deux silhouettes, pourtant ils se tenaient la main, il en aurait oublié qu’il était sur une planche. D’abord il souhaita que le nuage ne prenne jamais fin, une pensée fugace, puis Bufo réalisa que ce mur blanc durait, plus qu’il n’aurait cru, au-dessous d’eux les rayons de lumière se laissaient recouvrir également.

« Rye ! » - « Bufo ! »

Les doigts s’étaient presque détachés, un courant brutal, il raffermissait sa prise, l’un et l’autre revenaient presque encontre alors que le silence s’établissait autour d’eux, plus de vent ni même le sifflement de l’air mais ce défilement de brume écrasant, il le savait à présent, ce n’étaient plus les nuages. Sous ses pieds les gueules en flèches grondaient encore faiblement, il les sentait assourdies par la pesanteur ambiante, lui-même comme étourdi fouillait en vain devant eux sans trouver de repère, chaque seconde s’assurait qu’elle se trouvait tout près, paniqué à l’idée de se retrouver seul.

Elle essaya de lui dire quelque chose, seul un murmure lui parvint, au visage défait il devina l’inquiétude qui mimait sa propre inquiétude, tous deux dépassés par ce qui arrivait, il aurait voulu se rapprocher encore, la serrer, une sorte de pudeur l’en empêchait. Sa planche perdait en vitesse, il la sentait devenir instable, relevait le regard surpris par une silhouette au loin, filant devant eux, usant également de patins.

Alors de pousser tout ce qui restait d’efforts, les gueules crachèrent, leur grondement le rassura, il tira Rye au bras, l’entraîna avec lui à la poursuite de cette ombre, la rattrapait sans peine. Comme se peignait la silhouette il reconnut immédiatement le trait gracile, de dos la gazelle filer sur la voie de lumière. Déjà sur sa droite une autre silhouette apparut, une fois proche la gazelle lui fit signe, il tourna la tête, à mesure que la brume comme allégée les dévoilait, autant de gazelles les suivaient, trop réelles, le même sourire qu’il lui connaissait, les mêmes gestes, des miroirs célestes dans le brouillard.

Il se tourna vers celle que sa main tenait, ses doigts touchaient ses doigts, il prit peur :
« C’est ainsi que tu me vois ? »

La voix encore l’effraya, la voix si familière, ce visage souriant, le cou penché ouvert à son regard, était celui de l’étudiante au premier jour où ils s’étaient rencontrés, le pelage de seigle ardent, il la regardait éperdu. Elle se rapprochait de lui, leurs deux bras pliés toujours plus, la tête lui tournait, il la secoua violemment. Ses yeux s’ouvrirent, ses yeux de braise, et de voir tous les courants jouer autour de lui que sa planche fendait, toutes les gazelles invisibles à ces courants confirmèrent ses soupçons, un mirage en plein ciel, alors de crier pour que cela cesse. « Tu ne veux pas être avec moi ? » Il secoua la tête, ils étaient presque l’un contre l’autre, il aurait pu sentir sa joue, reprit plus fort.

Son gant se referma sur le vide, devant ses yeux la petite créature le salua d’un grand rire, et voletant, alla filer entre les rayons. Les nuées s’éclaircissaient enfin, il les traversait, déboucha sur un ciel de lait sous la voûte céleste, un dégradé sombre avant les étoiles et sous lequel se peignait comme un second ciel sans étoiles. Les petits êtres jouaient à travers l’arc-en-ciel comme dans une fontaine, batifolaient, il se laissait glisser parmi eux étonné de les voir, plus étonné encore quand la pente presque achevée, le sommet de la courbe lui apparut, tout en haut la souris assise.

Menue, elle balançait ses jambes au-dessus du vide, sur le bord de l’arc-en-ciel observait ce paysage sans confins où le sol fait de strates insensibles avaient la couleur de son pelage. Elle tourna la tête vers lui, comme il s’arrêtait à côté, prenait sa planche, il lui demanda ce qui s’était passé. Elle baissa la tête, s’excusa. « Je voulais… » Ses mots se perdirent, Rye arrivait derrière, à leur hauteur, demanda où était l’île. Il avait oublié l’île, il essayait de comprendre, elle profitait toujours des arcs-en-ciel quand Nathalie le permettait, là seulement elle se sentait vraiment chez elle. Puis, pour leur répondre, le doigt dressé, Pearl désigna une masse sombre mêlée au sombre du haut ciel, l’île trop haute.

Mary avait brisé les règles, l’île artificielle était devenue son repaire. « Elle aussi ne joue plus » précisa la petite, les oreilles basses, tandis que les petites créatures voletant autour d’elle la réconfortaient.

Il resta silencieux, Rye se plaignait, toute cette montée pour rien, il hocha la tête lentement, en même temps elle voyait ses yeux de braise comme fulminer, demanda ce qu’il comptait faire. Bufo le savait, pourtant cette question le perça, il répondit, accomplir l’impossible, atteindre cette île et sauver Pupil, des mots, juste de mots, lui rappela la gazelle en soupirant. Un hurlement de réacteurs les coupa, devant eux surgit la machine frappée des symboles, les trois lettres de l’Unité, l’habitacle s’ouvrait, il reconnut Ninja. L’unité mécanisée stabilisée à leur hauteur les obligeait à reculer, l’étudiant hurlait pour se faire entendre, inutilement, la militaire leur faisait signe de monter.

« Tu vas y aller ? » Demanda Rye. Il confirma, lui demanda de venir et sans attendre, entraîné lui-même, bondit planche en mains pour atterrir, presque en équilibre, sur l’un des deux lanceurs de l’appareil. Alors qu’il s’accrochait l’étudiant fit signe à la gazelle de le suivre. Elle hésitait, il avait beau faire, finalement : « Ce n’est pas ma place. » Il avait pu lire la réponse sur ses lèvres, elle se détournait, la militaire lui fit signe qu’ils perdaient du temps, tapa un cadran dont l’aiguille s’affolait.

Une poussée brutale les entraîna vers ces cieux sombres, la lueur du jour les accompagnait, effaçait le dégradé comme ils gagnaient en altitude, l’île leur apparut minuscule monceau de terre maintenu par les courants, les traînes de l’appareil en longèrent les affleurements. Au-dessus se trouvait un jardin luxuriant, des prairies d’herbes, des champs de fleurs, un lac à cascade d’où deux rivières allaient se perdre aux bords. Dans un dernier élan la taupe poussait sa machine en avant, les posa en violente secousse sur la terre ferme. Aussitôt le crapaud se jeta à terre pour souffler, le souffle des réacteurs encore aux oreilles, n’entendit pas le sarcasme de la pilote.

« Toi ! » Hurla Mary : « Je te reconnais ! Tu ne me prendras pas Pupil, il est à moi ! »
Il se relevait, devant lui une brebis vêtue à la mode, en même temps rebelle et naïve, mimant l’amour en parlant de son prisonnier, tantôt le menaçant pour qu’il parte, et de lui expliquer son plan. Enfin, tout ce qu’elle voulait, que Pupil passe du temps avec elle, quitte à l’enchaîner à cette île aussi longtemps que nécessaire. La taupe, accoudée à son tableau de bord, demanda : « Je la fume ? » Il s’interposa, tenta de raisonner l’étudiante. Elle lui dit de but en blanc qu’il ne comprenait rien à l’amour.

« C’est fini, Mary. Libère Pupil. »

« Jamais ! On est faits l’un pour l’autre, je serai son troupeau et il me gardera, et après on regardera les couchers de soleil ! »

« Vous regard- quoi ?! »

Il l’écoutait parler de romance, quelque peu incrédule, puis cherchant à la couper dans son flot de paroles, lui fit enfin remarquer que Pupil se tenait derrière elle. Le berger toucha du doigt son épaule, elle se retournait prise au dépourvu. Il portait un collier solidement mis, muni d’une chaîne d’or dont les anneaux allaient se finir dans son autre main libre, il s’était libéré lui-même. Elle regardait sans y croire, balbutiait pour reconstituer son rêve. C’était fini, il pouvait rester, elle ferait tout pour qu’il reste, il lui caressa la tête, gentiment, glissa ses doigts entre l’oreille et sa petite corne bombée.

Et de lui dire, en souriant : « Tu m’aimerais docile ? »

L’étudiante se mit à trépigner, sa fierté recomposée lui fit répéter les mêmes phrases avec plus de fermeté, ils la regardaient se démener en arrière-garde, Bufo voulait savoir comment il avait brisé la chaîne. Derrière eux Ninja s’impatientait, les jeux d’étudiants ne l’intéressaient pas, elle avait un monde à protéger. Pupil hocha la tête, les remercia tous deux pour l’intervention. Il tendit la main à Mary, pour qu’elle les suive, fit rayonner son visage.



La hase se plaignit encore arrivé à la moitié des escaliers, elle déposa ses sacs, se mit à crier d’un ton aigu, à faire vibrer les fenêtres, puis de répéter encore une fois qu’elle ne supportait pas d’avoir été laissée pour compte. La gérante ne pouvait plus l’entendre mais elle avait besoin de se plaindre, au moins pour elle. Enfin les sacs roulèrent devant la porte de l’appartement, avant d’avoir à frapper Rye venait lui ouvrir, l’accueillait souriante, l’aida à entrer.

Elle remarqua tout de suite le désordre, le corridor délaissé où les marques de chaussures sur le plancher s’accumulaient, les portes entrouvertes, la majorité des bruits venaient de la cuisine. Rye voulait l’aider, elle refusa, profita qu’elles étaient encore seules à l’entrée pour lui glisser quelques mots qui ravirent la gazelle. Les deux sacs traînés firent leur apparition en cuisine, tout de suite la hase de s’effrayer en voyant Juicy aux fourneaux, vint rejoindre Pearl et Bufo attelés à la retenir, la loutre s’amusait avec la pâte qui débordait.

Par les fenêtres entrait le soir, les vitres à peine posées se couvraient de buée, tout autour les murs se couvraient de plâtre frais. Ils parlementèrent encore quelques minutes pour savoir qui cuisinerait, la hase de se proposer, ils refusèrent, Enfin la gazelle garda la jeune souris avec elle, renvoya les autres s’occuper de leurs invités. La loutre s’y était précipitée déjà, ils la suivaient, au passage leur invitée glissa un paquet de petits pois à Bufo. Il la regarda étonné, puis comprenant hocha la tête. « Commen- » mais elle lui fit signe de se taire.

Au salon l’écolière causait pour tous, et de couvrir même le son de la télévision. Coal affalé dans un coin faisait l’extrême effort de s’intéresser, le regard morne, le dard amorphe pendait sur le tapis, il dormait presque. Pupil hochait la tête à chaque exclamation de la petite, gêné en même temps par Mary qui roucoulait contre son épaule, un sourire infini à son visage. Ils s’asseyaient à leur tour, parler de n’importe quel sujet, derrière eux les actualités, toujours les mêmes, et Bufo en entendant le même nom encore mentionné de s’énerver un peu. Pupil le nota : « Tu ne l’aimes pas ? » Il ne voulait pas en discuter. Ninja aussi l’avait noté, debout contre la baie vitrée, elle secoua la tête. Elle savait.

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Journal :
La première page écrite presque en automatique, « selon le plan », manque totalement l’effet délirant de l’événement. Le passage à Rye a causé une coupure, difficile à motiver sans donner la cause. J’ai l’impression que Rye a perdu sa personnalité, qu’elle a changé – son sourire triste n’arrive plus à s’afficher.
Jusqu’à la page quatre tout est allé sans problème, seul le passage en bus est ajouté au plan. Cela m’agace de savoir que les gens ne penseront pas à Luck. Je n’arrive plus à me rappeler l’espèce de Mud. Rien sur la page cinq.
Les trois dernières pages enchaînées, au lieu du combat contre la belette, où Shell serait intervenu (trop de monde sur cet arc-en-ciel) j’ai choisi le moment mystique avec Pearl, sans doute vite expédié, le reste est allé selon le plan. Mary a manqué de temps, est-ce que cela importe ? La fin avec la hase, comme prévu, avant le dîner au lieu du dîner même, présence de Ninja pas tout à fait anticipée pour la fin, le « elle savait » n’était pas planifié.
Dommage que la relation Coal-Pupil n’ait pas eu sa place.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Avril 24, 2011, 08:43:39 am
Dernier chapitre qui empiète sur le mercredi, ensuite le rythme hebdomadaire reprend. L'action pour le chapitre suivant, ici surtout beaucoup de dialogues...

The Chao's
Theory

Épisode 18 :

Encore une fois la nuit le noyait, il se voyait courir en pleine lumière avant que la nuit ne le surprenne, la tête levée vers ce ciel de flammes que ses yeux fatigués lui empêchaient de voir, un grand flou de sommeil à ses pieds défilait, ce ciel, c’était le sien. L’instant d’après la secousse le tétanisait, ses pieds figés, le sifflement s’abattait cumul de sons sourds qui firent bondir son cœur, il tenait pourtant, faisait face, regardait ce ciel en plein jour empli d’étoiles trembler. Son visage frottait, glissait contre le tissu, cherchait au coin du cadre l’odeur familière de cendres.

Il se retourna, toujours figé, le ciel s’ouvrait ombre d’ombres en plein jour le ciel s’étirait en une langue ardente du soleil à la lune, illuminer la ceinture, l’oblitérer. Il vit ce détail frappant, minuscule point dans la distance, une station d’acier parmi les roches, ses poings se serrèrent ainsi que ses dents. Le sifflement avait fait disparaître tous les sons, à travers le voile de l’épuisement il voyait la nuit en plein jour s’étendre, soudain son échine trembla, il se tournait encore, sur le dos, les dents serrées, vit le ciel se sublimer d’un bleu pur, la chaleur l’atteindre et le glacer, il s’entendait tenter de hurler, ses poumons comme écrasés, l’étudiant réalisa soudain qu’il avait déjà vu ça.

Dans l’instant ses yeux s’ouvrirent, aux pupilles de braises dans la pénombre, un visage contre le sien, la loutre lui souhaita un bon réveil. Elle lui souriait, il mit une seconde à réaliser, enfin, paniqua, et elle de bondir sur le plancher, demanda pourquoi il se fâchait :

« Tu es dans ma chambre ! »

« C’était ouvert ! »

« Mais sur mon lit ! »

« Tu t’réveillais pas ! »

« Ton museau touchait le mien ! »

Le coussin vola une dernière fois dans la pièce, elle avait battu en retraite encore pleine de rires pour se faire cueillir par Rye, la gazelle la saisit au collet et de la tirer vers le salon, elle se laissait gronder volontiers, faisait mine de se défendre. Bufo soupira, dans sa mémoire les lambeaux de son rêve s’éparpillaient, il rejeta la couverture pour se lever. À cette heure les filles se préparaient, il aurait encore eu du temps pour dormir, l’envie lui manqua. Juicy se tenait à la poignée du salon, dit d’un coup que le crapaud avait eu un visiteur, comme si ces mots l’avaient innocentée, se dépêcha de filer dans la salle de bains.

Sa seule question fut quand, alors qu’il enfilait ses gants l’étudiant allait déjà à l’entrée, derrière lui Rye ordonnait à la petite d’ouvrir, elle répondit, quelques minutes à peine. Plus personne ne se tenait sur le palier, dans l’escalier le bruit des marches lui fit pencher la tête, il vit une queue filer peu avant le premier étage, descendit pour le rattraper. Pour se retrouver face à un jeune renard, le pelage de grain doré, dans sa surprise, resta muet. Tails, la face joyeuse de l’enfance, le saluait.

C’était lui, le docteur Mist ? Il avait l’air jeune, pourtant. Sa peau était livide, sûrement une maladie des marais. Mais ses yeux, de vraies braises ! Il n’était pas hostile, au contraire, il lui tendit la main. Comment fallait-il l’appeler ? Doctorant, assistant, professeur… celui-ci lui répondit, simplement, Bufo. Il était sympathique ! Mais pas très spontané. Il s’excusait même pour la porte claquée. Ce n’était rien. Et de proposer qu’ils entrent. Comment croire que cette personne refuserait de les aider ?

Dans les marches leurs semelles grinçaient, chaque pas étiré jusqu’au palier, des coups d’oeil comme ils se parlaient encore, à chercher à réaliser à travers toute cette bonne humeur l’intention évidente, là où Ninja avait échoué, il comprenait mieux son abandon. Ses paupières encore battues par le réveil clignaient plus fréquemment, il mettait un peu de temps avant de répondre, s’effaça devant la porte, le laissa entrer. Sans cette seconde queue et sans la renommée il aurait presque paru normal, un de ces écoliers, un camarade venu saluer les petites, autant de pensées le traversèrent en refermant.

« Alors au plafond, c’est Juicy. »

Puis il présenta Rye, assura à celle-ci qu’il s’agissait bien de lui, le compagnon du héros planétaire, de le gêner en évoquant tout ce qu’il avait accompli. Elle parut suspicieuse, par jeu ou par besoin, l’étudiante lui posa quelques questions, juste assez pour lui laisser le temps de recomposer avec l’instant. Il voyait au haut de ses jambes le léger tremblement d’agitation contenu, qui allait dans son dos moins perceptible, cette exultation à peine camouflée ou bien un malaise où s’attisait sa propre nervosité. La gazelle finit par retrouver son calme, les bras croisés, demanda pourquoi il leur rendait visite.

Avant qu’il ne réponde la petite Pearl s’était glissée entre leurs jambes et, soudain devant le renard, tendue sur les pointes de ses ballerines la souris n’osa dire un mot, à la place, le visage soudain rougi, dans tous ses états, elle bredouilla comme une réponse comme l’étudiant la présentait à son tour, sa main repliée devant son museau, détourna un visage cramoisi. Juicy, d’en haut, de renchérir qu’elle était amoureuse, tandis que tous protestaient l’écolière trop agitée sembla ne rien entendre, au premier mot de Tails pour elle à la manière des gibiers effarouchés elle courut retourner dans sa chambre.

Comme les présentations allaient Rye reprenait la conversation, du ton enjoué et sérieux tout à la fois où se mêlait un élan de routine, l’étudiant considéra l’heure, se décida à aller déjeuner. Il laissait son visiteur dans le corridor, lui-même passait dans la cuisine fouiller parmi le mobilier à nu son bol matinal.

Son mouvement était suivi de peu, insensiblement la discussion s’était déplacée avec lui, par l’encadrement il pouvait voir la gazelle de dos parler au jeune aventurier, l’écouter expliquer comment il était arrivé, des réponses enjouées, seulement atténuées face aux louanges. Elle reprit encore, sur sa question, ce qui l’amenait, il sembla ravi de répondre, le crapaud les coupa : ouvrant le bras sur leur tréteau de table il l’invita à se joindre à eux. Les filles dans un cri se précipitaient, Pearl plus timide suivant la loutre alors qu’elle lui pillait le lait, l’attention que lui portait l’étudiant convainquit Tails d’accepter l’invitation, au moment de se joindre il remarqua que la porte la plus proche, celle de Coal, s’entrouvrait. Le visage du scorpion apparut à moitié, couvert de cernes, dans la pénombre, l’invité ne put s’empêcher de dire, après une brève salutation : « Je te connais, non ? » Il secoua la tête, referma la porte, une seconde après le son de sa console avait augmenté.

Une fois tous assis les discussions reprirent, les filles dans leur coin se chuchotant entre deux rires, écoutaient l’enfant de leur âge parler comme un adulte, Juicy de les interrompre parfois pour se moquer. Il expliquait enfin, les doigts du crapaud se crispèrent, le renard venait demander qu’il assiste Sonic, qu’il les aide contre le savant fou. Déjà l’étudiant déclinait, rappela ce que l’Unité savait déjà, d’avaler une cuillérée entre deux phrases, il n’aimait pas l’aventure, rien ne l’intéressait que sa vie à la cité universitaire. Pourtant des gens avaient besoin de son aide, le renard d’avouer que la chaotique le dépassait, il préférait la mécanique, ils parlèrent du gardien, brièvement.

C’était toujours non, le jeune renard attristé parut hésiter, une attente déçue sur la corde de ses émotions, il le sentait, ses sentiments au clair dans tous ses mouvements, dans ses regards, ses épaules, le mouvement de ses deux queues, de se rendre compte soudain que Juicy s’étant levée tapotait le renard avec un bâton. « Eh ! Arrête ça ! » Elle confirma, il était réel, la souris derrière son amie comme épouvantée, la suppliait muette d’arrêter, Rye lui tapota la tête pour la faire filer. Il reprenait, mû par un élan d’espoir, ils n’avaient personne d’autre vers qui se tourner. Un geste de Bufo l’encouragea, Sonic saurait trouver les mots, il le disait avec toute la force de l’innocence, s’il arrivait à l’exprimer, l’étudiant fit signe de ne pas essayer, secoua la tête, le poing sur son service pour ne plus le bouger.

Il avait hoché la tête cependant, comme gêné, souriait à présent en manière d’excuse pour ses refus répétés, d’ajouter qu’il ne pouvait pas partir, avec le malaise de Field et la charge de Hazy, il lui fallait assurer les cours. Le renard approuva, il avait eu souvent ce dilemme avec Sonic, puis avec passion de dire que les choses s’arrangeaient toujours, il trouverait un moyen, lui sur le point de répliquer se tut encore, l’écouta le sourire hésitant, Tails d’y trouver un nouvel encouragement. C’était une occasion unique, il y avait tant à apprendre en suivant Sonic, personne ne lui en voudrait. Juicy pouffait, elle trouvait le mot compliqué, le petit de s’en défendre.

À cet instant l’étudiant n’avait plus répondu, le mot en suspens un fourmillement d’idées lui donnait ce trouble d’acteur pressé de parler. Tails renchérissait, les souvenirs lui venaient de tout ce qu’il avait vécu en côtoyant Sonic, l’étudiant le coupait, par mots brefs la voix tremblante lui souriait, il ne voulait pas travailler pour Pickles et Spagonia, c’était l’occasion au contraire de faire rayonner son université. Cette perspective effaça son sourire, le renard s’inquiéta, alors tout de suite d’enchaîner, il le présenterait à Sonic, son ami le convaincrait sans peine, il n’aurait pas à se battre, en promesse, d’ailleurs le hérisson bleu-

« Tais-toi ! »

Les filles dans leur coin s’étaient tues, effrayées, Rye s’était levée, Bufo également, le visage profondément marqué, une pression intense entre ses dents, il foudroyait du regard son visiteur.
Que se passe-t-il ? Il était souriant l’instant d’avant, la colère avait éclaté sans prévenir. Bufo fulminait, qu’est-ce qui lui avait pris ? Impossible de comprendre et pourtant. Il avait comme craché de dépit, il jeta sa cuillère sur la table, son poing s’abattit avec. Un coup sec ! Il partait à présent, la gazelle tentait de l’arrêter. Ne pas bouger. Pourquoi ? La gazelle avait abandonné, dans le corridor une porte claqua. Il devait y avoir une raison, quelque chose dans les mots ou dans les gestes. À n’y rien comprendre.

Dos contre la porte à écouter les conversations reprendre enrouées d’abord le gémissement de Pearl lui perçait les oreilles, un bourdonnement fou à travers le battant, entendre Rye s’excuser une fois de plus. Il pesta contre lui-même, pesta encore, à voix basse, entre les lèvres, le goitre gonflé frappa des poings sur les parois, sans force. Tout ce à quoi il voulait penser, se préparer pour le cours, ses notes éparses sur la petite table, le dossier ouvert, sa plume laissée ouverte au long de la nuit, il se mit à rassembler ces feuilles dans des gestes difficiles, frappés d’émotion, ses jambes en tremblaient encore, le besoin de hurler, contre n’importe quoi pour n’importe quoi, les poumons en fièvre.

Plus rien ne tenait en place, la pièce trop petite le faisait revenir sans cesse à ces instants, il pouvait entendre les pas dans le couloir, les paroles échangées, les deux écolières étaient passées au salon avec dans leurs éclats de voix la même joie quotidienne, assez pour le calmer un peu, sa respiration le faisait gronder. Son sac fait il s’en détacha tout aussitôt, alla jusqu’à la fenêtre où la ville s’étendait, silencieuse, ces allées de toits aux silhouettes fuyantes parmi les antennes, sous l’ondée matinale, les premières couleurs dévoilaient ces courbes célestes au-dessus des bâtiments. Il se rappelait, vaguement, avoir rêvé.

Quelqu’un toquait à sa porte, machinalement, l’étudiant dit d’entrer. Sa voix rougie râpait contre la gorge, dans son naturel marquait un reste d’amertume. Le petit renard entrait, un enfant, plein d’excuses, d’ajouter qu’il ne savait pas. « Mais qu’est-ce que tu peux bien savoir. » Son ton s’éteignait avec la phrase, lui répondait, de ce qu’il n’aimait pas entendre parler. Une question pendait, s’il avait le courage de la prononcer, il demande pourquoi, tout de suite sentant jusqu’où portait sa question, s’excusa encore, déchiré entre le besoin de compatir et le besoin de savoir. Pour rien. Pour tout. Il secoua la tête, son refus ne venait pas de là, il avait une autre raison plus fondamentale.

Lui aussi n’arrivait pas à l’exprimer.

« Tu le hais ? »

Il fut sur le point de s’énerver, se retint, l’honnêteté du renard avait eu raison de son emportement. Ses mots se détachaient difficilement, tous ses efforts pour ne pas en parler, il chassait le sujet, sentait son invité y revenir plus insistant, enfin, il ne voulait pas quitter la ville, il ne voulait pas quitter ses amis, même pour un mois, même pour un jour, il avait- il ne savait pas ce qu’il avait. Dans son dos le petit s’excusait encore, d’avoir été aussi maladroit, il aurait tant voulu que ce soit si simple, d’accepter sa décision, d’en rester là. Il se tut, ce qu’il ne disait pas parlait pour lui, il voulait- n’en disait rien.

Un sourire revint sur la face de l’étudiant, un sourire plus sincère, amusé par sa réaction, de laisser entendre qu’au moins, cette journée, il pourrait y réfléchir, pour ne plus avoir à subir cette déception, tous ces espoirs brisés et la désillusion, s’il pouvait l’atténuer, tout en prenant garde à ajouter qu’au soir sa décision serait la même. Il devait partir, les cours l’attendaient, Tails aussitôt de demander s’il pouvait y assister, le sujet l’intéressait, sur son visage une sincérité sans concession, la curiosité dont aucun étudiant ne pouvait se targuer. L’étudiant déclina, même discret, il voulait cette journée pour lui.

Juste avant de sortir tandis que sa main tournait la poignée Bufo observa encore ce jeune aventurier plein de vie, les mèches hasardées sur son visage, le besoin de toujours se dépasser à sa manière, qui le frappa, une idée à peine formulée déjà, il sortait. Le renard soudain de demander, comme paniqué, de s’en rendre compte soudain, ce qu’il allait faire durant tout ce temps. Juicy lui bondit dessus et de hurler en cloche qu’il devait jouer avec elle, l’étudiant engagé dans l’escalier ne put s’empêcher, au son, d’imaginer la réaction.

Un pas pressé le fit se retourner.

Elle venait de se glisser jusqu’à lui, la petite souris lui prit le bras, leva ses yeux inquiets sur lui. Sa crainte était qu’il lui en veuille, pour avoir hurlé à table, l’écolière avait besoin qu’il répète que ce n’était rien. Sa joue contre le gant la rendait toute menue, elle demanda encore, ce qui l’empêchait de partir, si c’était vraiment l’école. Sa façon de dire l’école le fit rire, il dut avouer, ce n’était pas vraiment ça. Alors la petite de demander, si c’était le magasin, cette idée l’amusa, ou bien le parc, ou bien les pistes, il préférait le magasin, repensait à l’épisode de la cascade, si brutal alors, si agréable à travers les souvenirs. Elle demanda, si c’était pour l’appartement, et sa voix trahit se qui se cachait derrière.

Comme une ombre traversa son visage, si c’était leur invité qui l’y poussait, elle secoua la tête, la reposa contre le gant, Pearl ne voulait pas qu’il parte. Elle avouait pour lui, l’envie qui le rongeait, de vivre ces aventures si souvent vantées à la télévision, qu’ils ne pouvaient connaître que de loin, à en faire tourner la tête, au final, elle ne voulait pas qu’il parte. Personne ne le voulait, la souris descendait avec lui les dernières marches, guigna par réflexe du côté de la gérance de ce côté tranquille, il en profita pour laisser sa main glisser entre sa prise, s’échapper.

Quand elle le sentit Pearl se dépêcha près de lui, un mouvement trop spontané, son visage s’était cramoisi. Elle voulait parler de Tails, n’arrivait pas à formuler son nom complètement, il ne pouvait s’empêcher de sourire devant tant de timidité.

« Comment je fais pour… » La petite n’arrivait pas à terminer sa phrase.

« … Lui parler ? » Il lui ébouriffa le front. « Avec ton cœur. »

Dehors encore la jeune souris le suivait du regard, ou bien regardait comme lui l’avion garé à moitié sur le trottoir, peu après l’arrêt de bus, il sentit la curiosité du bout des doigts, une poussée dans ses jambes pour aller voir, après un regard traversa la rue. Les passants, comme lui, se retournaient, plusieurs déjà tournaient autour du biplan, assez peu encore tant qu’il pouvait en juger avant de quitter la route pour les ruelles.

Tant qu’il s’éloignait les pulsions réprimées dans sa chambre remontaient, libéré par sa marche il laissait libre cours à cet orage, le long de ses bras l’humidité allait se perdre. Parfois un groupe d’enfants le dépassait en pleine course, ses jambes le tenaillaient, il se forçait à la marche, les façades se coloraient de ces éclats de vie en pleine effervescence, à l’ombre des allées de charmes. Enfin il se rendait compte, ce qui s’était passé au matin qui lui avait semblé comme normal, à présent avec le recul l’effrayait, augmentait cette part de colère exprimée dans le claquement du pas, il cherchait le moyen dans la distance de réduire cette rencontre dont les heures de la matinée ne suffiraient pas à l’oublier.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Avril 27, 2011, 11:15:32 pm
Avec un soupçon de retard, le rythme reprend normalement.

****

L’université ne fit rien pour l’assagir, partout la nouvelle courait, quel visiteur était venu frapper à sa porte, les étudiants se pressaient à ses côtés, le suivaient comme des pions. Il répondait, parfois presque brusquement, renvoyait tout le monde voir par lui-même avant de s’enfermer dans les cours, derrière le banc, à écouter des matières détachées de tout. Avant midi son téléphone ne cessait plus de vibrer, il se décida à l’éteindre, épuisé, évita la cantine pour la bibliothèque, son rendez-vous avec Hazy annulé, sans nouvelles, erra parmi les ouvrages tandis que les regards filaient dans son dos.

Son propre cours arriva, il cherchait toujours le long des rayonnages des livres qu’une autre aurait lus, se renseigna au bureau avant de s’en aller, songeur, parmi les sentiers de gravier. Quelques personnes encore venaient le voir, plus rares, le mot était passé, passé le campus seule une première lui tendait un cahier pour qu’il l’emmène à signer, il refusait, avant la porte l’étudiant se retrouva seul. Shell l’attendait, adossé contre le mur il lui fit signe, demanda pour le téléphone, tout le monde à l’intérieur s’impatientait.

Avant de le suivre Bufo retint la réflexion qui le poursuivait, comme il ne se décidait pas son ami le poussa à donner sa leçon, ils parleraient après, un vacarme de rumeurs l’accueillait à l’intérieur, plus de personnes encore que le jour précédent, d’autres facultés, plus quelques assistants, tous armés de notes ou d’écrans.

Il se mit à écrire, au tableau, les multiples formules, et décrire en même temps le second jour à l’Holoska, à l’intérieur du temple la salle aux rouages où se mêlaient les descriptions aux anecdotes. Quelques bons mots passaient, étouffés, le son de la craie couvrait tous les murmures, lui-même couvert par le cliquetis des claviers. Son exposé mêlait les lectures faites là-bas, le rapport lui-même, le vécu et par-dessus tout, ce qui attisait l’attention, ses observations, un détail infini de remarques et d’hypothèses toutes liées à la même question, ce qui s’était passé là-bas, ils suivaient tous ce récit formel sans être sûrs de suivre, leurs pages s’emplissaient de ces questions.

Puis un téléphone se mit à sonner. Il en profita pour s’interrompre, demanda à qui la sonnerie appartenait, tous les regards tournés vers lui. Le numéro était celui de Ninja. Il coupa, voulut reprendre, quelques secondes plus tard la voix de la taupe éclatait :

« Bufo j’te jure si tu réponds pas je te fais bouffer ton portable ! »

« Euh… oui ? »

Posé sur la table son volume au plus haut l’appareil tremblotait, émettait un grésillement comme de la vitre griffée mille fois en même temps, couvert par le grondement des réacteurs et des détonations. Ninja l’insulta encore, elle était en pleine lutte au-dessus du désert, un serpent de sable au squelette d’acier, l’armement ne servait à rien, elle avait besoin d’un plan, tout de suite, il remarqua seulement le décalage, presque deux secondes entre ses propres mots et à l’autre bout la réaction. Tous le regardaient se débattre avec cet appel, il cherchait parmi eux une réponse, perdus comme lui, demanda des précisions.

Un coup plus sourd lui fit sauter le cœur, il crut qu’on avait frappé la porte de la salle au bélier, comprit que ça venait du téléphone. Elle crachait tout ce qui lui passait sous les yeux, le nombre de côtes, les lasers qui les mitraillaient, le mouvement de la machine qui plongeait dans le sable puis ressortait. Il la coupa, oui, la structure était rouillée, au-delà du concevable, d’après les spécialistes la machine n’aurait pas dû même pouvoir fonctionner encore. Oui, le sable portait plus la machine qu’elle ne portait le sable. Si la force était chaotique, il devait y avoir un point d’équilibre à rompre, un point faible…

« Le gros truc rouge qui brille ? J’ai essayé figure-toi ! »

Ce point n’était pas visible, il paniquait, s’embrouillait dans ses réponses. Soudain Shell l’interrompit, pointa sur son voisin l’écran tourné vers lui avec l’image du serpent, représenté sur les fresques d’une tour au sanctuaire céleste. Le téléphone lâchait des sons stridents, de longs sifflements qui leur échauffait le pelage, Bufo tremblant, abandonna sa place pour ce banc, d’observer l’image. Un des assistants, sur les chaises supplémentaires, signala alors qu’un événement similaire avait eu lieu autrefois, une machine comparable, il se surprit à exiger un enregistrement, la militaire, à son oreille, lui conseillant de se dépêcher. Enfin les images étaient diffusées au projecteur, au-dessus du tableau noir.

Rien n’était visible que de brefs segments du reportage, les caméras de visée des militaires offraient les angles brouillés d’une machine en parfait état, où il ne décela rien que de mécanique. Une impression étrange le remua de voir ces mêmes appareils militaires virevolter, les sons projetés au téléphone et les images se mimant de loin. Un sursaut le ramena à ses réflexions, ce point ne devait jamais toucher le sable, déduction ou coup de chance, il s’en était persuadé, elle devait trouver, elle lui raccrochait au nez, il resta le téléphone en main dans le silence de la pièce, à regarder ceux qui le regardaient, après un soupir, proposa de reprendre le cours.

D’un muet accord celui-ci se finit plus tôt que prévu, de quelques minutes, un exutoire suivi de profondes exclamations. La salle peu à peu se vidait par l’habitude, les assistants les premiers appelés par leurs devoirs, les autres pour aller s’étirer dehors, se divertir avant le prochain séminaire. Il n’attendit pas pour rejoindre Shell, avant qu’ils ne soient seuls, demanda à lui parler sérieusement. Une minute encore les autres les laissaient, après quelques questions, quand il n’en resta qu’une poignée Bufo de lui demander où était Rye, à brûle-pourpoint, il avait fouillé toutes les facultés, elle était une rumeur inscrite nulle part.

La tortue hocha la tête, lui fit signe de se calmer, il n’était pas au courant, de lui rappeler qu’il était arrivé en même temps que lui à l’université, qu’il n’avait même pas su trouver cette salle, Pupil lui saurait forcément.

Il demandait à son tour, pour Tails, il était lui-même harcelé pour obtenir l’information, ce que le petit était venu lui demander, sans obtenir de réponse. À nouveau le propos revenait, elle n’empruntait pratiquement pas de livres, elle n’était presque jamais à la bibliothèque, la responsable la voyait rarement. Il voulait dire, pour les combattants, Shell le comprit enfin, secoua la tête. Elle en fréquentait quelques-uns, ça, il le savait, personne n’en parlait comme d’une Freedom, personne ne l’envisageait. Puis de demander franchement pourquoi il s’intéressait à elle à ce point, si ça ne tournait pas à l’obsession.

Sa main contre le banc obligé de s’asseoir l’étudiant ne répondit pas tout de suite, l’air grave, proposa quelque raison. Les sentiments se mêlaient à sa raison, entre ce qu’elle pouvait penser et ce qu’elle faisait vraiment, il se sentit ridicule. Son ami objecta qu’au moins il s’intéressait à elle, au lieu de se morfondre il pourrait offrir des fleurs, en ne le voyant pas réagir il eut le besoin de lui demander s’il l’aimait vraiment, et de le tirer comme d’un rêve. Enfin de soupirer, il voulait juste rester près d’elle, et plus il s’efforçait de se rapprocher plus elle se distançait, la tortue laissa entendre qu’il avait juste changé.

« Changé ? »

« Ouais, tu vois. Un peu plus tête brûlée. »

Il se mit à rire à cette idée, tous deux restés seuls dans la pièce son rire frappa en écho contre les parois, la lumière glissait par les vitres sur les rangées. Dans le silence revenu l’étudiant se retrouva absent, plongé dans sa mémoire en quête d’un détail qui lui aurait échappé. Le temps passait, il décida de s’en aller, dit à Shell de deviner, pour son visiteur, lui de hocher la tête d’un air entendu. En sortant de la pièce son téléphone en main, sans avoir à le rallumer, il appela Pupil, attendit que le berger décroche.

Bien sûr qu’il savait pour Rye, un ton détaché, surpris que l’étudiant ne lui ait pas encore demandé, ce n’était pas un secret. Elle suivait les cours en spectatrice, elle avait terminé son cursus voilà longtemps, tout le monde la considérait comme une étudiante, par habitude. Lui ne le savait pas, elle lui avait toujours dit être en cours, à la cantine, à la bibliothèque, à l’autre bout une faible mention de surprise passa. Il y avait plus, il y avait toujours plus, à partir de là commençait le secret, pourquoi elle fréquentait le parc, pourquoi elle se distançait de lui, au moins par lui-même le crapaud avait compris qu’elle avait eu un passé difficile, après quoi il approuva, les secrets n’apportaient jamais rien de bon, seulement elle l’avait voulu ainsi, lui ne comptait pas la trahir.

Un second appel à Hazy lui confirma son rôle au cours pour encore quelques semaines, les nouvelles n’étaient pas meilleurs. De son ton sec la souris lui fit savoir qu’elle avait appris, pour son visiteur, son opinion restait la même, il devait y aller, il ne voulait pas entendre son opinion. Elle se souvenait vaguement d’une étudiante nommée Rye, peu attentive, un esprit sauvage, ses souvenirs de l’époque étaient flous.

Dès que le bus se remit à rouler sans faire attention aux rumeurs derrière lui l’étudiant se plongea dans le paysage défilant, les trottoirs et les haies, sur les façades une réponse, les piliers des rails se découpaient au loin sur le fond des pentes. Parmi cet environnement de toits, de gouttières, les jets de fontaines projetaient leurs grands arcs parmi les arcs célestes, il observait plus l’humidité sur les vitres que sur les feuillages des parcs. Ses yeux attrapaient parfois, indistinctes, de brèves silhouettes parmi les points de fuite, dans la pénombre des bassins, près des rus et des canaux, où l’eau miroitait ces petites figures par dizaines, sa tête bourdonnait, il cligna. Le chauffeur, à son volant, se mit à piaffer, puis d’indiquer l’arrêt où quelques foules étirées occupaient la vieille route, autour du biplan.

En descendant l’étudiant ne put s’empêcher de demander ce qu’il devait faire, lui de secouer sa crinière et montrant toutes ses dents, qu’il trouverait. En même temps il éteignait le moteur, son bus à l’arrêt, lui fit signe de monter, ils allaient l’attendre. Un journaliste l’attendait sur le trottoir, le chauffeur de l’interpeller, tous les passagers avec lui pour laisser tranquille leur étudiant. Il passa après la foule, jusqu’à la porte, regarda encore le pas du véhicule ouvert, le zèbre d’un coup de tête l’encourager.

Plus haut dans l’appartement le couloir s’ouvrit devant lui éclairé par les fenêtres des diverses pièces, la coupole au plafond miroitait. Des éclats de voix brefs fusaient du salon, son invité répondait pris au jeu à la loutre déchaînée, il la vit couchée sur la table débiter ses prochains coups, le sourire perfide, certaine de gagner. Leur plateau de jeu n’était qu’une feuille de papier quadrillée à gros traits, sans pions, sur laquelle ils mémorisaient leurs coups. Elle s’agaçait à mesure qu’approchait sa défaite, s’y préparait par des plaintes et des erreurs comme volontaires. La décision se faisait longtemps à l’avance. Au coin de l’entrée discrète Pearl les regardait jouer, la tête contre la paroi, les écoutait rire.

Brutalement Juicy se relevait, de noter l’entrée du salon où seule la souris se tenait, elle était persuadée d’avoir vu passer l’étudiant. Le jeune renard se rappela sa mission, il hésita à se lever, la loutre l’avait devancé, se jetait sur Pearl pour la tirer jusqu’à la table et l’y asseoir, elle terminerait la partie à sa place, l’écolière de s’affoler, elle ne connaissait pas même les règles. Leur invité également surpris de la rassurer, tandis que Juicy s’était éclipsée, il aurait voulu aller voir l’étudiant, remarqua le trouble chez la jeune souris. Un silence s’était installé où elle détournait le visage rougi.

Ses mains fines jouaient avec son oreilles, elle balbutiait des excuses, proposa d’attendre le retour de la loutre. Elle le fixait, il en était sûr, sans que leurs yeux ne se croisent jamais. Comme il se levait elle le retint encore, de demander s’il aimait les chao, la question lui avait échappé, elle plongea la tête entre ses épaules. Elle fut comme galvanisée en l’entendant répondre exactement ce qu’elle avait espéré, qui sonnait comme des banalités mais des mots si importants, et de se sentir alors un courage nouveau. Elle cachait une surprise dans sa chambre, à l’abri des autres, s’il voulait le suivre, contente d’avoir enfin quelque chose pour l’intéresser, il était heureux de lui faire ce plaisir. Déjà la suite se faisait dans sa tête, elle souriait à ces pensées, ils quittaient le salon quand Bufo revenait.

Tout se brisa.

Il s’excusa auprès d’eux, se jetant dans le salon d’un pas décidé attrapa la télécommande, de fouiller les chaînes où l’actualité ne cessait de tourner en boucle, les foules et les images des grandes actions, Juicy derrière de commenter, les ruines fumantes d’une base. Il ne leur laissait pas de temps, en quelques instants passait à une autre chaîne, il expliquait en même temps le coup de fil de Ninja, ce qu’elle avait décrit, le besoin de savoir comment cela s’était fini. Enfin les dernières nouvelles tombaient, le héros planétaire avait vaincu un serpent de sable ancienne machine du savant, la commentatrice continuait sans qu’il l’écoute, l’étudiant regardait cette scène se répéter. Les images du serpent vaincu ses côtes d’acier éparses dans les dunes côtoyaient celles de la machine en action, à travers les caméras aériennes en noir et blanc. Il se mordait la lèvre.

Puis à Tails avant qu’il ne parle, l’étudiant acceptait, il observa le visage du renard resté inquiet, répéta qu’il allait le suivre, qu’il l’aiderait, d’un ton forcé, trop lourd. Son poing ne desserrait plus.

« C’est pas juste ! » Se mit à crier Juicy en agitant les bras, elle aurait dû être celle qu’on viendrait recruter, et de dire combien il était pâle et maigre, il ne savait même pas tenir sur une planche, après quoi elle se jeta dans ses jambes et étalée sur le tapis du salon lui demanda de lui ramener une des émeraudes pour qu’elle puisse faire exploser plein de choses. Il lui répondait d’un ton apaisé, tout en agitant la jambe pour qu’elle le lâche, demanda à le petite souris qui les écoutait d’en avertir Rye, de lui expliquer. Elle eut comme un mouvement de peur, de l’entendre parler ainsi, hocha la tête derrière ses doigts repliés.

À la télévision le discours continuait étouffé par leurs discussions, le hérisson en premier plan souriait aux objectifs, derrière lui le crâne d’acier du serpent pendait de sur sa dune. Au milieu des questions il fit signe qu’on l’appelait, décrochait, le renard de lui expliquer qu’il le regardait à la télévision, que l’expert venait d’accepter. Ils pouvaient voir à l’écran sa réaction, ses sourires, sa vivacité, et de s’amuser à saluer la caméra. Bufo avait déjà quitté le salon pour sa chambre, à défaire son sac de toutes les notes qui ne lui serviraient plus, il tira de sa trousse un seul stylo, laissa le reste. Autour de lui la chambre lui sembla minuscule, les murs resserrés sur lui, la fenêtre trop étroite.

Deux coups à sa porte lui rappelèrent qu’elle était ouverte, il se retourna, Coal se tenait affalé contre le mur l’air morne, sa queue amorphe traînant sur le carrelage. Il le regardait à peine, comme ennuyé, son manque d’attention demandait, s’il allait vraiment repartir encore. Le scorpion pouvait lire dans son colocataire sans peine, toutes ses intentions. Son renfermement, avant qu’il ne se détache, signifiait de revenir sur sa décision, qu’il était encore temps, qu’il le regretterait plus tard. Bufo de hausser les épaules : « Trop tard. » Le scorpion se retirait déjà dans son placard où la console crépitait sur le son de pause, une note maintenue aigue indéfiniment avant que la porte ne claque.

Tails l’avait vu passer également, il en était persuadé, il l’avait déjà croisé autrefois. Il se rappelait à présent.

Un nouvel appel à Hazy mettait en ordre les affaires à l’université, aussitôt après il débranchait certain de l’avalanche de messages des étudiants, par agacement la batterie finit sur son bureau. Au renard qui le regardait faire il demanda à partir sur l’instant, avant qu’il ne change d’avis, le jeune aventurier de lui demander s’il ne voulait pas, justement, changer d’avis, le crapaud secoua la tête. Déjà il passait sur le palier, fit signe aux filles, Juicy joyeuse lui faisait de grands gestes, Pearl se cachait à moitié dans l’ouverture du salon, il resta quelques secondes à les regarder ainsi dans le couloir, les graver dans sa mémoire, incapable de dire quand pour la prochaine fois il les reverrait.

Seul dans la cage Tails avait pris de l’avance, dehors l’hélice du biplan se mettait à ronfler, il descendait à pas lourds peu avant le rez-de-chaussée, vit la gazelle à la première marche. Ils se croisèrent, elle s’arrêta pour le regarder passer, demanda où il allait. Il ne répondit pas. Elle se détourna et redescendant quelques marches l’appela encore, le poursuivit dehors, elle s’arrêta nette en le voyant rejoindre l’avion, alors que celui-ci se plaçait au centre de la vieille route. Bufo ne la regarda qu’en grimpant à bord, ce qu’il crut lire alors, seul à le savoir, ne le retint pas. L’instant d’après l’avion s’effaçait dans l’horizon.

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Journal :
Première page quasiment achevée et dilemme, entre donner la « parole » à Tails ou s’en passer. Son point de vue est important, mais risqué.
Au final parole donnée à Tails. Le rêve au départ a été décidé à la dernière minute. Arrêté à la réplique sur Juicy. Le plus difficile à présent sera le déjeuner – et l’avion ?
Arrivé en fin de page trois, événements étirés plus que prévu, j’ai refait vite le plan. Tails est… dans l’ombre. La colère de Bufo devrait en rappeler d’autres, elle n’est pas si ratée que ça. Page quatre terminée, tout s’est bien passé, le dernier paragraphe fait remplissage. Pearl est un peu redondante mais elle y est peut-être la plus vivante.
C’est tellement plus facile quand il y a du sentiment...
This is madness, ou remplissage, arrivé presque en milieu de la page sept, beaucoup de discussions pour rien – pas question d’empiéter sur le temps de parole de Coal. La réplique de Ninja m’a permis de lancer le passage, ça et de motiver le cours. Normalement le chapitre devait se finir à la gare, je pense qu’il s’achèvera toujours à l’appartement. Et j’adore ce chauffeur, vraiment. Il devait dire qu’il prend bientôt sa retraite… pour le chapitre vingt ?
Mes personnages préférés sont les plus discrets, content de n’avoir pas mentionné une seule fois son nom.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mai 02, 2011, 02:25:15 am
Comment écrire quatre pages en trois heures.

The Chao's
Theory

Épisode 19 :

« Il faut vraiment y aller ? »

« Trop tard pour faire marche arrière ! »

Sonic avait parlé le premier, Tails lui répondait le regard rivé sur le viseur tête haute, ils venaient de passer sous les nuages, au-dessous s’étendait un océan. Tails pressa sur les commandes pour corriger la trajectoire, le puissant Tornado fit cracher ses réacteurs tandis qu’il cabrait, se réaligna sur l’objectif. L’habitacle était entrouvert, malgré le vent qui sifflait ils arrivaient à s’entendre, tenu sur l’aileron juste à ses côtés le hérisson encaissait l’accélération, lui faisait signe de continuer. Après un dernier regard à l’étendue d’eau infinie il avait retrouvé son assurance :

« T’as raison, avec ta vitesse couplée à la mienne, c’est forcé que ça passe ! »

Le chasseur filait sous les nuées, au-devant comme la distance s’effondrait l’installation d’Eggman gagnait en taille, masse de métal en étoile à la surface et comme tranchante, recouverte de dômes en verre, ovoïdes. Le complexe couvrait presque la taille d’une île, comme pour les icebergs, la partie immergée était plus grande encore. Tout autour l’eau bouillonnait comme aspirée et rejetée, s’enfonçait sur des dizaines de mètres, éclatait et crevait en remous enragés, les embruns allaient voler contre les coupoles bombées. Ils filèrent au-dessus, à haute altitude, puis tournèrent en vaste cercle pour revenir dessus.

En même temps le chasseur perdit en altitude, quand son nez pointa à nouveau sur l’objectif il rasait les flots, alors leur vitesse devint apparente, la surface s’enfonça devant eux profondément tandis que sur les côtés l’eau crevait en murailles aussitôt fracassées à leur passage, derrière la traîne s’achevait en gigantesques gerbes. Les moteurs hurlaient, les bouches d’air dégoulinaient d’humidité. À la seconde secousse Sonic releva la tête, Tails toujours rivé sur la tête haute lui fit signe de la main, trois secondes, un doigt s’abaissa, la masse noire du complexe surgit devant eux comme avalée un instant par l’océan, une vaste langue noire qui grandissait, une seconde.

Alors le hérisson roula sur lui-même, les piques sifflèrent sur le métal de l’aileron, Tails écarta la tête de son viseur une seconde pour voir le crépitement d’étincelles. Un instant la vitesse menaça de l’emporter, l’adhérence manqua, puis dans une détonation assourdissante Sonic fila droit devant. Au même instant le renard tira sur le manche de toutes ses forces, l’appareil sembla toucher les flots, la tête pointant vers le haut il ne se releva que péniblement. Sonic touchait les flots, à l’instant du contact un souffle plus puissant encore balaya l’eau, le hérisson ne fut plus qu’un trait de lumière d’un instant, sur l’espace qui le séparait de l’installation.

Il fut intercepté à mi-chemin.

Soudain le bouclier apparut, toute la base en fut illuminée, des milliers de facettes au-dessus des dômes de verre, et au-devant, qui empêchaient tout passage. Le Tornado en frôla la surface, au-dessous la sphère bleue furieuse détonait contre le champ d’énergie, à presque un kilomètre par seconde le choc se concentrait en ce point minuscule, une chance infime de passer, le bouclier céda. Brutalement l’ensemble du bouclier se désagrégea, à l’instant même où le chasseur aurait dû s’y écraser les facettes disparurent et l’appareil, piquant vers le ciel, fila indemne. Comme le temps retrouvait son cours Tails tourna pour voir ce qui se passait : après avoir traversé le bouclier Sonic s’était retrouvé parmi les remous, il y avait disparu.

Le temps s’était accéléré à l’extrême, il tournait au ralenti, alors même que les sirènes montaient de l’installation, les projecteurs fouillant le ciel en plein jour, aucune défense ne s’activait, aucun hostile ne gagnait les airs, le chasseur du renard tournait librement au-dessus de la dernière position où le hérisson avait été emporté par les flots. Les secondes s’écoulaient, ils savaient le voir revenir à la surface, ils attendaient.

Enfin aux premières sirènes s’en substituèrent de nouvelles plus rythmées, affolées, et l’armement s’activa. Depuis les dômes les plus élevés surgirent des robots par dizaines, tandis que les lanceurs s’ouvraient sur tous les flancs, et les tourelles coloraient la surface du complexe de toutes les tailles de leurs canons. Malgré cela Tails attendait encore, crispé aux commandes, jusqu’à ce qu’une colonne d’eau surgisse d’entre les remous, un éclair bleu s’abattit sur les robots, ils entendirent sa voix à la radio, enjouée. De nouvelles gerbes éclatèrent derrière lui, des explosions, tandis que Sonic s’enfonçait entre les dômes de verre. Le renard tourna la tête pour avertir son passager :

« Tiens-toi bien ! »

L’étudiant s’était capitonné dans le siège, les yeux fermés, l’impression d’être fini, il se cramponnait aux sangles. Des déflagrations se mirent à fleurir autour d’eux, le renard manoeuvra pour les esquiver. Le Tornado était rapide, mais peu maniable, il pouvait le sentir peiner à chaque tournant, contrairement au biplan, ils avaient privilégié la vitesse à la précision, seule la vitesse les préservait désormais des shrapnels. Ce même feu des canons gênait les robots lancés contre eux, il ne s’en souciait pas, il suppliait pour que les secousses cessent, sans plus la moindre notion d’espace ni de temps, l’impression que le monde se désagrégeait autour de lui, son coeur battait trop fort.

« Arrête de chialer Mist, la cavalerie est là. »

Cette voix avait crépité à la radio, Bufo releva la tête, c’était le ton colérique de Ninja. Aux tirs de missiles de l’installation répliquèrent les missiles de l’Unité, salve après salve en partie intercepté par les batteries de lasers les projectiles matraquèrent la surface, démolissant les dômes, ébranlant l’acier, les lanceurs enflammés crachaient une fumée noire. Le renard séparé de lui par son siège avait voulu lui dire quelque chose, il n’entendit pas, s’agrippa encore lorsque le chasseur plongea pour la seconde fois. Leur vitesse était plus faible, les tirs les encadrèrent, il vit les balles traçantes illuminer l’habitacle. Puis le canon du Tornado gronda, un ronflement lourd, ils réduisaient encore leur vitesse.

Enfoncé dans son siège l’étudiant ne vit rien de ce qui se passait, à peine de fragments fauchés en plein élan entre ses paupières, comme les tempes lui battaient, la radio crépitait d’appels, surtout la voix du hérisson. Tout se calma, il retira les bras de sa tête, se dégagea pour voir un ciel encombré d’éclats, l’artillerie tirait toujours, il fut surpris de s’y être accoutumé. Dans cette pause instaurée le jeune renard aux commandes tenta de lui expliquer qu’ils cherchaient une nouvelle entrée, il ne comprenait pas, il ne se rappelait pas même du plan.

La tension monta, le renard se voulut rassurant, il esquiva encore un missile avant de tourner longuement sur l’objectif afin que l’étudiant voie par lui-même, la porte d’accès principale n’avait pas pu être seulement édentée, il entrevit le héros planétaire dans la tranchée, entre les dômes, rebondir de robot à robot dans la mêlée. Puis de faire remarquer que les docks étaient ouverts, le renard répliqua affolé, trop loin de son ami comme des champs chaotiques, l’étudiant faillit éclater que c’était censé être Sonic. À la radio ce dernier leur lança de s’y retrouver, ils regardaient à nouveau sur le côté tandis que le chasseur regagnait de l’altitude, entre les éclats et les lasers une tornade bleue se faufilait.

À son tour le pilote se décida, prévint une fois encore de se tenir, l’étudiant chercha vainement à garder les yeux ouverts. Tous volets déployés l’appareil sembla se paralyser en plein ciel, sa vitesse anéantie il plongea, déjà les réacteurs les arrachaient à leur inertie. Devant eux les dômes éclataient, une pluie de verre s’abattait de tous côtés, ils passèrent, pour quelques instants la grêle de tirs sembla se calmer. Dès qu’ils se furent dégagés remontant parmi les structures d’acier désormais nues, les tours s’élevaient désordonnées, les ponts, les rampes concaténées, les docks s’ouvrirent si proches qu’ils affolèrent le passager. Bufo se plia en prévision du choc, sans voir les nouvelles menaces qui se présentaient, le ronflement lourd du canon l’ébranla.

Quand il rouvrit les yeux ils n’étaient pas dans les docks, le chasseur filait le long de la paroi inclinée, au-devant d’eux la traîne d’un bleu furieux semblait les distancer, les ennemis éclataient autour, frappés par l’armement du renard. Quand il rouvrit les yeux à nouveau ils s’étaient détachés de la paroi, il se renferma encore sentant le monde lui échapper, puis un choc brutal le calma. Au fond des docks les portes blindées gisaient défoncées, avec elles emportés se ramassaient les machines du savant démolies. Le hérisson leur faisait signe, au milieu de la destruction, il s’impatientait.

Le jeune renard s’était tourné vers lui, par-dessus le siège, son museau dépassait. « Tu te sens prêt ? » Il ne comprenait pas la question, il pouvait rester à bord, les attendre, il serait en sécurité. Plus qu’en bas. L’étudiant défit les sangles.

« Hé ! »

Ils rejoignaient le hérisson, Tails de récapituler le plan, en même temps il tentait de les situer dans l’installation. Tout ce que l’étudiant aurait à faire serait de suivre le renard, une fois sur place il lui dirait quoi faire. Ils l’écoutaient à peine, lui se plaignait de la chaleur, crâneur, lui le regardait, distant, une forme de ressentiment dans ses yeux de braise. L’étudiant hochait la tête, juste avant de ses séparer :

« Elle s’appelait comment ? »

Cette question tombait de nulle part, le hérisson semblait ne plus se soucier de leur situation, lui rappela comment ils s’étaient croisés en Holoska. Ce jour-là l’étudiant n’était pas seul, pourquoi il posait la question, il ne se demandait pas pourquoi, la question lui venait, il la posait, il n’obtint pas de réponse.

« Comme tu veux ! »

Puis le hérisson partit par le couloir ouvert, tandis que le renard l’attendait à la trappe tenue à deux mains, il regarda le puits s’enfoncer en abyme. Son compagnon testa son appareil sur ce vide, aux échos estima la distance qu’ils auraient à descendre, puis demanda si l’étudiant allait bien. Il semblait absent. Le vacarme des alarmes et des combats leur parvint étouffé, ils pouvaient deviner jusqu’aux crissements aigus des semelles à chaque tournant, le crapaud fit signe de se lancer. Il s’engageait à sa suite les gants serrés aux échelons, un regard encore au Tornado posé sur fond de ciel dégagé, où les rumeurs de tirs se réduisaient à rien, l’idée de cette échappatoire le galvanisa.

Bientôt la descente s’accéléra, ils se laissaient glisser dans le puits sans lumière, seulement la lueur vacillante au bras de l’enfant. Celui-ci ne cessait pas de lui parler, peu de choses, sur ce qu’ils avaient fait et ce qui pouvait les attendre, l’impatience d’atteindre la source des champs chaotiques. Un grincement les interrompit, alors qu’ils filaient le puits se trouva défoncé en-dessous d’eux, la paroi se fissura, laissa échapper de la lumière artificielle, de nouveaux coups donnés rendirent le passage impraticable. Un modèle de robot, le jeune renard lui expliquait, lui donnait des instructions, les coups remontaient vers eux, il se sentit s’affoler.

Une déflagration les étourdit, il comprit seulement après ce que le renard avait fait, la paroi s’ouvrait béante sur une pièce vide où les corps des robots projetés au sol fumaient, qui avaient presque l’apparence d’être plus que des machines. Son compagnon le pressait, après la porte un couloir s’ouvrait dont les portes se fermèrent les unes après les autres, ils passèrent dans la pièce d’en face à temps pour ne pas être enfermés, face aux champs de lasers l’étudiant de demander ce qui se passait, où ils étaient, il lui fallait attendre, le renard vola à travers tous ces rais cramoisis, disparut de l’autre côté, il attendit que les rayons s’éteignent pour aller le rejoindre.

Au fond de la salle se trouvait une console aux vieux écrans cathodiques, par dizaines, qui formaient une seule image. Tails se tourna vers lui triomphant, il avait localisé un ascenseur de maintenance qui les conduirait directement aux générateurs. « La source chaotique est forcément là-bas ! » Il ne chercha pas à discuter, une voix désaccordée de machine se mit à scander l’intrusion, d’annoncer les secteurs menacés, une sorte d’émotion de stress mal jouée suivait chaque déclaration, la voix suivait la progression du hérisson. Les écrans changèrent pour en montrer quelques angles, dans les couloirs cette fusée vivante qui esquivait sans peine tous les obstacles sur son chemin.

Il devina devoir courir encore.

Cependant le renard resta sur la console, préoccupé désormais à faire passer tous les schémas, malgré le temps qui les pressait l’étudiant de s’inquiéter, il lui fit signe de patienter, les plans techniques défilaient désormais sur les multiples écrans, un bruit sec à chaque changement, par fragments, qui faisaient s’exclamer l’enfant. Il ne chercha pas à s’expliquer, les machines forçaient le passage pour atteindre cette pièce, il apposa une nouvelle mine sur le mur, tous deux s’écartèrent, quelques instants après à travers la poussière un passage s’ouvrait pour s’enfuir. Dans leur course il tenta tout de même de dire à l’étudiant ce qu’il avait appris, la taille de l’installation et sa fonction.

De nouveau il leur fallut bifurquer, un bref appel du hérisson leur demanda où ils en étaient, il aurait un contretemps, sa voix était indistincte dans le fond sonore tonitruant, un grésillement toujours plus fort les brouilla jusqu’à les empêcher de s’entendre. Seulement alors l’étudiant remarqua la crainte sur le visage de cet équipier, par-delà son assurance, les mêmes sentiments qui le tenaillaient. Il arrivait à bout de souffle, à bout de force, incapable de courir ni n’osant s’arrêter, quand enfin la cage d’ascenseur se présenta il se jeta dans la cabine sans plus y songer, s’affala tout à fait.

« Dis... » Il avait cette question un peu bête qui finissait toujours par se poser, quand les événements s’enchaînaient aussi vite, à l’intérieur de ces couloirs tordus et de ces pièges, ce qu’ils faisaient là, avant de se rappeler l’idiotie de s’être porté volontaire, et de pester. Ses jambes tremblaient encore, le renard lui conseilla de les masser, il serra les dents à l’effort. Ce n’était pas tout à fait sa question. Il avait voulu demander, ce qu’ils faisaient là, si personne d’autre ne pouvait l’accomplir. Ce n’était pas encore ça tout à fait, il se tut devant le spectacle qui s’offrait alors que la cage d’ascenseur s’ouvrait sur les pylônes.

Les panneaux de la cabine ouverts à la place du mur laissèrent voir l’immensité des machines, les pistons et les bielles gigantesques frapper à grand rythme, les secousses leur battre le coeur, ils pouvaient voir les flammes cracher au-dessus des turbines, les milliers de tuyaux fulminer aux produits chimiques, une machinerie aux pièces démesurées. Ce n’était pas encore la salle des générateurs, seulement une motrice secondaire, des dizaines d’autres ascenseurs le long de la paroi descendaient avec eux, à écarts réguliers, il reporta son regard sur les arcs électriques des tours, sur les roulements et les rouages déchaînés, sentit une odeur d’huile minérale le brûler, la chaleur était écrasante.

Ils n’y songeaient plus, la machine de Tails aggrava son signal, les champs chaotiques étaient tout proches. Beaucoup plus proches que le renard ne pensait, il pouvait voir, entre ces machines, sur ces machines, émanant d’elles les courants torturés battre dans les cliquetis, la motrice transpirer de cette force chaotique.

Le mur revint, il soupira débarrassé de cette vue, reprit le massage de sa peau livide, près de lui le renard cherchait à contacter le héros mondial, sans succès. Les rails se mirent à siffler, légèrement puis toujours plus fort, le mur à nouveau disparut pour une salle plongée dans le noir, la cabine ralentissait à mesure qu’ils arrivaient au plancher, le dernier mètre se fit cran par cran. Ils s’avancèrent, au premier pas dans la pièce celle-ci s’éclaira, un vaste espace circulaire au plafond en voûte, couvert de circuits imprimés, au fond duquel se trouvait un large cylindre de plomb.

Celui-ci s’ouvrit comme ils s’approchaient, à l’intérieur se trouvait une sphère sombre, au coeur d’un bleu glacial, qui irradiait. Chaque pas grinçait sous leurs semelles, ils pouvaient entendre l’absence de son de ce côté de la pièce où la sphère faisait sentir sa présence, une masse colossale perceptible moins par les sens que par une intuition, qui perçait. « Tu as remarqué ? » Demanda le renard. Ils s’en trouvaient encore loin, plus de la moitié de la salle à traverser, ils pouvaient presque la sentir entre leurs mains, la chape de plomb inutile à en retenir l’irradiation. Au bruit seulement l’étudiant l’avait compris, il regardait autour de lui pour le découvrir sur les murs également, approuva :

« Tout est rouillé. »


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mai 09, 2011, 07:32:23 am
Quatre en deux.

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Tout était rouillé, à ses pieds où leurs semelles avaient grincé, sur les murs et au plafond la rouille s’étendait par plaques dévorées, d’un ocre tirant au noir et la lumière elle-même s’étouffant sur ces parois brillait d’une lumière sans âge. Seul le cylindre de plomb avait survécu à cette dégradation, sans cause visible, le large tube se détachait nettement du reste de la salle dont le métal tombait en lambeaux. À présent il s’en rendait compte, à quel point l’air était chargé de limaille, de cette odeur âcre, il crut étouffer.

Sur le côté une porte s’ouvrit, les surprit, il n’y avait pas eu la moindre trace auparavant de ce cadre désormais vide, qui donnait sur une section de couloir intacte. Cela ne leur importait plus. Tails le premier avait reconnu le hérisson, peu après l’étudiant comprit aussi, seulement quand il se rendit compte du jeu des courants autour de lui. La frayeur les empêcha de réagir, puis il eut la surprise de voir le jeune renard se réjouir et l’appeler. Lui s’approchait à pas lents, faisant craquer la rouille, il ne répondait pas. Il ne se préoccupait que du renard avant de jeter un œil au cylindre où la sphère fulminait. Enfin il se plaça devant, les séparant de leur objectif, il n’eut besoin que de se placer là pour leur faire comprendre.

Pourtant il ajouta : « Barrez-vous. »

Ses piques noires aux champs irradiants se soulevaient, d’assez peu, difficile à remarquer, l’étudiant le nota tandis que son compagnon demandait pourquoi, qu’il les laisse passer, il vit que le hérisson changeait de pose, devina qu’il se préparait au combat, que tous les deux se tenaient prêts à s’affronter. Les paroles n’y faisaient rien, ils ne s’entendaient pas, rien que des mots, il surprit un signe de l’enfant, un petit mouvement de la main qui ne devait être vu que de lui, qui lui disait de retourner à l’ascenseur. La sueur coulait sur sa tempe, il la sentait, il sentait également ses jambes qui refusaient de lui répondre, tendues pour ne pas tomber, ses poings s’étaient serrés presque par réflexe.

Puis la cage d’ascenseur éclata, depuis la cabine souffla un paquet de poussière qui les fit tousser, un robot parut qui fit quelques pas avant de s’effondrer, cisaillé. Il lançait une réplique frappante à laquelle seul Tails réagit, son nom lancé le hérisson s’avança dans la pièce, une remarque sur les lieux en ruines. Aucun des deux ne semblaient se voir, lui de continuer en désignant la sphère, Bufo confirma, il s’agissait de leur objectif, alors de sourire prêt à la détruire, il s’élança. Son opposant le coupa en plein élan, l’empêcha de passer, ils se retrouvèrent front contre front.

« Dégage, la doublure, tu me fais de l’ombre ! »

« Pathétique. »

Un geste de la main et Sonic se retrouvait jeté en arrière, il le défiait de le faire, un geste de la main et Sonic se retrouvait jeté en arrière, se rattrapa sans peine à hauteur du jeune renard. Face à eux l’ancien agent de l’Unité demeurait impassible, même accusé de travailler pour le savant fou, il ne réagit pas. L’étudiant derrière eux tous regardait faire sans mot dire, assistait à cette scène répétée tant et tant de fois et qui, à présent qu’il y assistait, prenait des dimensions insensées. Soudain il écarquilla les yeux, tandis que le hérisson bleu se préparait à charger du même geste son opposant l’intima de se calmer, son désintérêt une fois épuisé il révélait toute la gravité de sa position, après avoir accusé le héros de foncer tête baissée sans réfléchir jamais :

« C’est un cœur chaotique. Assez d’énergie pour fracturer la planète. » Il ajouta : « Il y en a sept. » Rien de plus, déjà les deux héros voulaient le contredire, encore plus de raison de les détruire quand une voix les interrompit, derrière eux Bufo intervenait.

« Il a raison. »

Peu importait le nom, ils avaient sous les yeux une tentative d’isoler le chaos à l’état pur, sous sa forme la plus incontrôlable. Sa stabilité n’était qu’artificielle et précaire, la moindre manipulation pouvait la briser. Même s’il n’y avait qu’une explosion, elle serait équivalente à l’impact d’un météore. Le hérisson hocha la tête, après avoir nuancé demanda le moyen de s’en débarrasser. Il suffisait de désactiver progressivement le champ, en maintenant l’équilibre, mais deux cœurs de chaos presque pur ne pouvaient qu’interagir, formant alors leur propre équilibre.

« S’il n’y avait qu’un champ, j’aurais pu le faire. Deux champs, la meilleure des machines y parviendrait peut-être. Mais sept ? » Sa voix sembla s’éteindre à l’idée. « C’est impossible. »
« On ne va quand même pas rester sans rien faire ?! »

Cette exclamation venait du jeune renard, un besoin de croire et d’espérer toujours, comme si le seul fait de se révolter pouvait changer les faits. Il ne voyait pas les courants furieux dans la pièce, une véritable folie battre en tempête, des pulsions impossibles. Le hérisson noir ne montrait rien de son triomphe, seulement plus détendu à présent que la perspective du combat s’éloignait, de voir son rival incapable d’agir, il signifiait la réponse dans toute son attitude, sa décision prise, la meilleure chose à faire.

« Non. »

Puis : « Bien sûr que non. » Bufo s’était pris à sourire, sur son visage gonflé par le goitre le sourire prenait une forme sauvage, démesurée. « Je vais désactiver ces cœurs ! »

« Imbéciles ! »

Il ramenait déjà le bras devant lui prêt à frapper, dans la salle ses lances crépitantes apparaissaient comme des ombres à peine formées, une rafale l’empêcha d’agir. À son tour le héros planétaire était passé à l’action, tournant sur lui-même il avait un instant redirigé tous les courants en une violente tornade, les murs frappés avaient laissé éclater les plaques de rouille. Derrière le renard et l’étudiant s’étaient couverts, alors que le combat s’engageait ce dernier prit le bras de Tails, lui dit de le suivre à l’ascenseur. Il ne voulait pas abandonner son ami mais celui-ci, se tournant vers eux, les encouragea. « Eh, Bufo ! Tu m- » Pour le dire il avait ouvert sa défense, une violente attaque le frappait, l’ascenseur se déclenchait, remonta avec lenteur. Leur adversaire s’approchait pas à pas pour les arrêter, fut interrompu.

En une seconde la cabine avait accéléré, un mur leur coupait la vue puis ils reparurent aux motrices. Alors l’étudiant frappa du poing la commande, à sa surprise parvint à immobiliser la cage sur ses rails. Il cherchait, le plus vite possible, le point où les courants pouvaient se réunir, un point d’équilibre dans le chaos gigantesque de la pièce, le renard le pressait, un fourmillement d’acier s’agitait qui venait vers eux. Les rouages cliquetaient par bruits lourds, le ronflement des flammes jetait des éclairs, il le repéra enfin. Avant qu’il comprenne attrapé aux épaules son jeune compagnon le soulevait, il se sentit décoller, un élan de panique le faisait s’agiter puis il se calma.

Il trouva la seule chose à faire, la seule chose sensée, jusqu’à ce que le sol revienne sous ses pieds le crapaud ferma les yeux. Ses membres se tendaient, il entendait les bruits, sentait chaque mouvement, à nouveau l’action lui échappa ou presque. Les paupières closes les courants lui furent plus sensibles, plus denses, il pouvait en deviner l’extension et dans le bourdonnement des machines à leur poursuite leurs propres circonvolutions, assez pour deviner les efforts de son compagnon.

Devant eux un replat se présenta sur lequel ils se posaient, le temps pour l’un de souffler, pour l’autre de se reprendre, au-dessus d’eux tournaient des bielles en un affreux vacarme. Il constata un passage possible, s’il avait été suffisamment sportif, la hauteur le persuada d’abandonner. Jamais ses bras ni ses jambes ne lui avaient fait autant mal, son souffle ne voulait plus revenir, le renard le saisissait à nouveau. Ils passaient entre les bielles, le martèlement tout proche le faisait frissonner, une fois leur tonnerre passé une nouvelle fois ils s’arrêtaient et son protecteur, retombant à côté de lui après l’avoir déposé, laissa tomber une petite balle semblable à celles à jouer, qui émit un son strident. Les quelques secondes de répit données par le brouillage suffirent à lui rendre des forces, quand le son s’affaiblit il reprenait à nouveau l’étudiant, lui dit de se tenir pour ce dernier bond.

Sans savoir comment, ils atteignaient leur destination indemne.

Lui-même n’aurait pas su dire ce qu’étaient les panneaux d’acier rivés ni à quoi ils pouvaient servir au sein de l’immensité mécanique, seulement que les courants se concentraient là, il en était persuadé, s’il avait un espoir de réussir, c’était ici. Les rivets sautèrent, le renard reconnut un mécanisme dont le nom perdit totalement son compagnon, il s’approchait cependant et son souffle à peu près retrouvé, les mains tremblantes, demanda des outils pour travailler.
 
Dans sa tête tournait en boucle l’idée que c’était impossible.

Plusieurs bombes explosèrent successivement autour d’eux, les machines revenaient peu nombreuses, une poignée disséminée qui cherchait à les atteindre à ce point perdu de la motrice. Tails s’était tourné vers ces ennemis, se préparant il lui dit de continuer sa tâche, qu’il allait les retenir le temps qu’il faudrait. Ce qu’il y avait dans sa voix le saisit, dite par un enfant, un ton d’adulte. Il se retourna sur sa tâche, découvrit ses gants où les énergies flottaient, parfaitement calme, un équilibre au sein de tout ce qui arrivait, aussi fragile que ce qu’il allait essayer de manipuler.

Coup sur coup leurs corps se rencontraient, les piques taillaient en crachant des éclairs, la pièce dans la pénombre n’était plus éclairée que par les crépitements à chaque contact et l’air comme enflammé où leurs attaques trouvaient un regain de férocité. Un coup encore, les roues sifflantes se rencontraient, s’entrechoquèrent une seconde avant de se repousser, Sonic se reçut contre la paroi.

« Inutile. Tu es trop faible. »

Il se relevait. « C’est tout ce que tu trouves à dire ? »

« Tu n’es que l’ombre de toi-même. »

Au moment de répliquer le hérisson se tut, une inquiétude passa sur son visage, le rival se retournait. Dans le cylindre le cœur chaotique s’était amplifié, toujours silencieux, jetait des éclairs dans la pièce qui les aveuglaient, les installations tout autour se mettaient à crépiter à leur tour fendues par une pression invisible, alors il sembla que tout allait céder. Rien ne faillit cependant, la machinerie se maintint malgré les dégâts encaissés, dans le crépitement d’étincelles le champ maintenu continuait de pulser dans la pièce. Sonic l’interpellait, il se retourna, évita le coup de poing, pas le coup de pied, à son tour jeté contre le mur et frappé par l’attaque fulgurante le hérisson riposta aussitôt.

De nouveau le cœur chaotique changeait, le cylindre se rabattit dessus en urgence les plongeant dans le noir, ils arrivaient encore à y voir dans leurs déplacements où l’air brûlant jetait des éclats, myriades d’infimes étoiles, au nouveau choc le héros recula, sonné. Son rival s’arrêtait à cet instant, dans les dernières lueurs qui s’atténuaient leurs deux visages étaient à peine visibles.

« Ce n’est pas. Fini ! » Il tombait, se retint d’une main à terre. « Il va le faire ! Il va. Désactiver. Cette chose ! »

Shadow le jaugea, les ténèbres les couvraient. « Mph. Bouffon jusqu’au bout. Les Émeraudes elles-mêmes n’ont pas suffi à contrôler cette puissance. Ton héros va juste nous tuer. »

« Son. Nom. Est. Mist ! »

Le cylindre siffla, un sifflement bas et long, écrasant, il se fissura et aux fissures la lumière revint dans la pièce, le cylindre moisi et pourrissant se décomposa sous leurs yeux. Le cœur chaotique s’était réduit à presque rien, une flammerole informe au sein du vide qui continuait d’absorber tous les sons, les machineries autour s’arrachaient peu à peu attirées à elle à mesure qu’elle se réduisait. « Impossible… » À ses côtés Sonic se relevait, le hérisson victorieux assistait à la fin de l’installation. Une nouvelle alarme se mit à sonner depuis les tréfonds de la base, qui passa toutes les parois, ils l’entendirent, elle montait jusqu’à la surface, elle parvenait à couvrir le bruit de la motrice.

Brièvement l’étudiant y avait cru, quand les courants avaient faibli et qu’entre ses gants, sur le petit écran de la console et aux senseurs le flux s’était réduit à de simples lignes qu’il restait à égaliser. Le renard l’interpellait, une troisième fois, le nombre de robots augmenté le combat faisait rage à quelques mètres, il en avait presque fini, toutes ses conclusions dans un coin de son esprit plus rien ne lui restait à faire que de réduire les lignes à une seule. Si simple. Une décharge brutale le repoussa, le système changeait, autour d’eux montait l’alarme et les motrices dans toute l’installation de s’activer véritablement.

Tails essayait de lui dire quelque chose, il voyait le renard au pelage d’or s’agiter, le tirer par le bras. Il n’arrivait plus à l’entendre, assourdi par tant de vacarme. Ils fuyaient.

Les batteries s’étaient tues à l’extérieur sur le secteur des docks la porte blindée venait d’éclater, une dernière salve de missiles s’abattait tandis que se faisait entendre l’alarme. La radio crépitait des séries d’ordres et d’annonces de plus en plus enragées, elle tira son casque agacée, jeta un œil autour d’elle. Son marcheur se tenait sur la corniche, le mécha’ en équilibre faisait face à son objectif, le Tornado abandonné sur place, encore quelques secondes avant le contact. Ils étaient dans les temps. Elle serra son pendentif avant de remettre le casque, quelques secondes, presque rien.

De tous les côtés l’eau bouillonnante se creusait, les parties submergées de l’installation apparaissaient à l’air libre, les gigantesques bouches d’air aspiraient l’air et les embruns. Aux vibrations les dômes de verre éclataient, à mesure que l’installation se soulevait les flammes des réacteurs passaient du bleu au rouge, du rouge jaunissaient, les réacteurs dépassaient en taille plusieurs immeubles. Elle regarda encore le complexe se fragmenter, de multiples sections se briser sous les secousses, un bras entier de l’étoile retomba dans les flots pour y disparaître en quelques instants. Sa propre stabilité était compromise, elle fit replier les pieds pour le maigre temps de vol de son modèle, sans les réacteurs d’appoint la militaire se prépara à piquer du nez.

Ils choisirent cet instant pour apparaître dans le hangar, tous de bondir pour rejoindre le chasseur posé qui, sans avancer, se mit à tourner en direction de la porte ouverte, par le trou que les missiles avaient dégagé. Le hangar se fendit en deux, une fêlure créée par les chocs et qui brisait les autres hangars, le Tornado surgissait au dernier instant, frôla les tours adjacentes pour plonger auprès du véhicule militaire. Elle fit signe au pilote, vérifia que l’étudiant se trouvait également à bord avant de virer.

Après quelques temps ils dépassaient le complexe, au-dessous d’eux le vide se creusait sur plusieurs centaines de mètres, l’eau revenait seulement à grands fracas, l’hélicoptère arrivait à temps récupérer le mécha’ avant qu’il ne plonge à nouveau. Bufo couché contre son siège tentait en vain de réaliser ce qui venait de se produire, sans savoir à la joie qui régnait dans l’appareil s’ils avaient réussi ou échoué, le chasseur engagea un tournant pour mieux voir évoluer l’installation du savant fou.

Elle tombait en pièces, à mesure qu’elle s’élevait ses réacteurs frappés par les missiles fumaient, les sections tombaient les unes après les autres désagrégées, s’écrasaient dans les flots pour y disparaître englouties le temps seulement pour les vagues de retomber, un second bras de l’étoile d’acier creva sous son poids. Il regarda à sa gauche, le hérisson couché les bras croisés derrière la tête admirait le spectacle, sur l’autre aile à sa droite le hérisson debout n’en démordait pas. Il se renfonça un peu plus, aux commandes le renard lui demanda ce qui n’allait pas, si c’était de voir leur ennemi s’enfuir.

« Il ne s’enfuit pas. »

Les dernières sections tombèrent en même temps que plusieurs réacteurs, cette partie de la base brisé laissa une structure réduite qui, loin dans le ciel, sembla planer faute de propulsion. Une nouvelle étoile d’acier lourde au-dessus de l’océan, sur le point de retomber lorsque les jets de flammes apparurent se multipliant par dizaines, par centaines, éclairant tous les côtés à mesure qu’elle s’élevait, la structure se mit à frotter aux limites de l’atmosphère. Ils la virent s’élever toujours plus vite, dans sa courbe, s’enflammer à la frontière de l’orbite planétaire. Le hérisson l’avait planifié, depuis le début, une fois dans l’espace les cœurs chaotiques seraient pratiquement inaccessibles, mais aussi plus une menace.

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Journal :
Quatre pages en trois heures, beaucoup, beaucoup d’improvisation. Toute l’entraide entre l’Unité et les Freedom a été repoussée à une éventuelle fuite. L’impression de lourdeur du chasseur, l’impression du combat en général, très mauvais. À peu près toutes les scènes prévues ont été mal faites.
La narration aurait dû être traditionnelle d’un bout à l’autre, j’ai adopté un mix avec la vision de Bufo. Pas convaincant. Bufo m’a aussi servi à ellipser des passages du combat.
Au fond ce texte n’est intéressant qu’à deux moments : quand Sonic demande comment s’appelle Luck, et quand ils découvrent la rouille. Autrement c’est un texte lambda insérable dans n’importe quel récit.
Quatre pages en… deux heures ? Le combat Sonic-Shadow était trop facile à motiver et les dialogues à faire. De la pure fanfic’, sans défi, qui m’a évité de décrire Bufo au travail. À la première réplique de Sonic il est censé retenir une « expression de douleur ». Supprimé.
Ninja à la fin rappelle que le G.U.N. devait être là, c’est important. Sonic ne pourra pas poser une seconde fois sa question, interrompu et à la fin faute de place, du reste ça n’a plus sa place. Enfin je n’ai pas nommé le Star Egg et il est probable que je ne le fasse plus.
Il faut peut-être indiquer à quel point ce chapitre n’a plus rien à avoir avec le projet de départ, où Knuckles et Tails allaient dans la jungle du sud retrouver un lieu chaotique où le « vrai » Sonic était enfermé, pendant que le « faux » Sonic se battait contre Shadow à l’Egg Star (et, à sa disparition, l’Egg Star décollait). Oui mais, voilà, Shadow me sert de faux « faux » Sonic, je n’ai donc plus à me compliquer la vie.
Ca ou j’ai simplement fait du freestyle.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mai 15, 2011, 02:46:57 pm
J'aime beaucoup Chao's Theory - sinon je ne l'écrirais pas - mais ça ne remplace pas une bonne vraie fanfic'.

The Chao's
Theory

Épisode 20 :

Elle revenait au salon devant le téléviseur au volume si bas qu’il en était inaudible guigner la commentatrice sur arrière-fond de bleu mat, la petite poussa un autre cri vif puis de retourner dans le couloir, puis à l’ordinateur sur la table puis au couloir et à la cuisine courir d’un bout à l’autre d’excitation, de répéter que ça allait commencer, presque une heure que l’événement était annoncé, un nouveau combat du héros planétaire. À nouveau devant son ordinateur un œil à l’écran où la commentatrice s’impatientait plus qu’elle les forums fourmillaient de messages, d’hypothèses, elle s’était à nouveau élancée dans le couloir pour y crier la dernière trajectoire possible du chasseur, au centième de degré près.

Toujours l’information revenait au même point la photographie prise de l’appareil au décollage une fois la piste déployée, avec ses deux rangées de palmiers le hangar s’était ouvert, ils avaient attendu le biplan, le reporteur sur place avait fauché au passage la traînée des réacteurs. La loutre alla tambouriner à la porte de Pearl, lui répéta que ça allait commencer, une heure qu’elle allait et venait sans pouvoir y tenir, tandis que les questions déferlaient si elle savait quoi que ce soit, tous parlaient d’une opération majeure, elle jouait avec le mot en revenant jeter un œil au téléviseur.

« Tu vas tout manquer si tu te dépêches pas ! »

Prise par son élan elle guignait par le couloir puis rejetée derrière l’ordinateur pour pianoter un commentaire et de pousser un autre cri, la loutre appela Pearl toute excitée puis de jouer avec les câbles pour faire venir l’information plus vite.

L’écolière lui répondit d’une voix distraite, couchée les jambes balançant derrière elle à lire sa lettre, trois pages pliées en quatre dont elle repassait les mots la mine rêveuse. L’un ou l’autre était répété à voix basse, un bout de phrase qui la touchait particulièrement, la petite se tourna et sur le dos le papier plus proche d’elle les mots lui semblèrent prendre une lueur plus forte, la lumière de la fenêtre. Une autre phrase la fit rire, un petit rire avant de répondre à un nouvel appel de Juicy, la souris promettait de venir dans un minute. Un moment elle avait craint que l’encre lui tache les doigts, elle reposa les pages sur sa poitrine.

Un florilège de songes suivait fait de tout ce que les lettres avaient pu lui évoquer, pour l’unique fois où quelqu’un lui écrivait elle l’avait reconnu avant même qu’il n’aborde leurs deux rencontres. Les rumeurs autour d’elle lui semblaient lointaines, un élan la poussa à quitter sa chambre. Juicy la vit qui passait, elle se réjouissait déjà, elle lui disait qu’elles allaient voir Bufo peut-être, c’était impossible, elle y croyait quand même, son amie n’avait pas dit un mot encore, au lieu de cela se dirigea vers la porte.

« Où tu vas ? »

« Dehors. » Elle lui sourit : « On se revoit plus tard. »

Tout à ses pensées elle refermait la porte derrière elle, en trois pas se faufilait jusqu’au pas opposé où par le battant entrouvert Flak surgit, la créature de tournoyer autour d’elle, ils s’élançaient dans les escaliers.

BOM.

Depuis le plancher le monde avait un air différent, plus plat et impressionnant, et plus restreint. Elle se dit que la poussière et la saleté commençaient à s’étendre et ce seraient des armées qui se batailleraient et elle ne savait plus vraiment, cela ressemblait surtout au plancher du couloir. La loutre soupira, son menton la picotait un peu, c’était tout.

Autour d’elle les sons revenaient plus forts, les rumeurs de la ville au pas des passants, quelques feulements des voisins, elle parvint à entendre le vol d’oiseaux à cause de l’humidité qui les obligeait à battre des ailes plus vivement, les gouttes d’eau, aussi, contre les vitres qui finissaient par se détacher, allaient tapoter le rebord. L’autre son plus fort venait de la télévision, la mise en tension tout d’abord qui la perçait, ensuite les quelques bruits de fond, imperfections de microphones qui lui parvenaient, enfin la voix de la commentatrice presque muette tant le volume avait été mis bas. Un autre bruit plus fort encore la couvrait, depuis le placard de Coal les effets sonores de sa console.

Son dos se détendait au sol, elle songea à rester là encore quelques minutes le temps de faire naître des fourmis dans tous ses membres, puis de s’amuser à les calmer en sautillant, cette pensée à nouveau lui échappait vers les embrasures où se moutonnait un peu de passé. Même l’envie de jouer avec la scorie la plus proche ne lui suffisait pas à bouger le bras, l’écolière ne regardait que sa vue se troubler à force de fixer le même point au hasard devant elle, un espace où elle supposait deviner la marque d’une semelle. Entre ses lèvres elle murmura une sorte de grognement sans forme, elle maugréait, alla à quatre pattes et lentement se traîner jusqu’au salon, jusque derrière l’écran à la télécommande.

« une affirmation que le Gardien n’a toujours pas confirmé. Professeur Pickle, vous êtes notre expert de Spagonia, pouvez-vous nous expliquer pourquoi Knuckles est absent ? »

Un instant l’oreille tremblota puis tendue au son plus fort l’attira sur le côté, elle se laissa glisser jusqu’à tomber sur le canapé la tête aussitôt relevée, depuis sa chambre Coal avait augmenté le son de sa console, d’un cran, juste assez pour couvrir le bruit de la télévision. Le doigt de la loutre négligemment courut sur sa télécommande, appuya sur le volume, une fois, deux fois, elle attendit à l’affût de la réaction incertaine encore tandis que les intervenants parlaient à l’écran sur des images toutes nouvelles, à travers le couloir elle ne pouvait pas voir le placard du colocataire, entendit seulement les bruits d’explosions lui parvenir, plus forts d’un cran, et de faire la moue.

Tout de suite elle se redressa, Juicy appuyait à deux doigts sur la touche avant de guigner furieusement en signe de défi, depuis le corridor aucun mouvement, elle revint à l’écran sur les vidéos de flots défilants, une mine d’attention et sur son ordinateur empli de messages. Les bruits de console lui parvinrent, encore une fois, amplifiés. Elle se pencha en avant pour augmenter le son, aussitôt de l’appartement lui parvinrent les effets du jeu criants, elle appuya frénétiquement jusqu’au maximum sans pouvoir lutter face aux basses sourdes du plate-forme poussé également à bout, alors l’écolière se mit à chanter à tue-tête n’importe quelle note par-dessus le vacarme en se balançant de côté.

Il suspendit le mouvement des doigts sur sa manette, le scorpion jeta un œil par-dessus son épaule à la porte derrière laquelle la petite faisait exprès d’aligner les notes désaccordées. La migraine lui venait, il attrapa le second pad dont le câble enroulé seul signalait la présence sous le pli du matelas, puis il se leva, las, leva le bras jusqu’à la poignée. Derrière lui le petit écran de télé grésillait plus qu’il ne donnait de sons, il sortit. L’envie de jeter sa manette à la tête de Juicy. Rien de méchant. Elle allait l’éviter de toute façon. Même s’il touchait, elle ne sentirait rien. À défaut il lui lancerait aussi la console, qu’elle ait de quoi s’occuper. Tout en ruminant ces pensées il traîna le pas jusqu’au salon.

« serait lié aux récentes apparitions de machines qui ont été, nous le rappelons, toutes été détruites par Sonic ! Il pourrait bien s’agir d’une énième création qui se cache dans cette base au milieu du quart océan… »

Face à lui la lumière du jour l’éblouit, le besoin de se frotter les yeux tout en cherchant à distinguer dans les rais flous de la pièce où la petite se cachait, tendue sur son canapé à le regarder se découper dans la bordure de la porte, il faisait sauter la manette dans sa main, façon de prévenir, le câble se déroulait de lui-même à chaque tressaut sur la paume. Sa nuque le tirait, l’envie de s’en retourner déjà, elle avait cessé de chanter, une raison en moins, pourtant il sentait le besoin de lancer quand même sa manette, surtout quand elle se jeta sur lui d’un bond, l’ordinateur sur la table fut renversé. La loutre en un saut avait traversé le salon, en un réflexe il aurait pu la balayer, il la laissa s’agripper à lui.

Il y voit enfin, du moins assez entre ses paupières pour reconnaître le salon plus rangé que d’habitude, tandis que le sol se jonchait des revues, de linges et de papier les sièges avaient été débarrassés, seule la couverture de Juicy encombrait encore le canapé, à moitié repliée, encore pleine des marques de la nuit. Il laissa retomber son regard sur elle, attendit qu’elle daigne lui adresser la parole, une de ses mimiques, une voix aiguë à laquelle il aurait répondu plus ou moins brusquement, elle restait attachée à lui sans rien dire.

« Mmh. »

« La question qu’en cet instant nous nous posons tous : comment Sonic franchira-t-il le bouclier ?! D’après nos sources seule une vitesse suffisante… »

Beaucoup regardaient les grands écrans où dans une sorte de silence défilaient les informations, chacun d’appuyer la main à ses écouteurs pour suivre ce flot de la commentatrice sur fond d’océan. Elle ne s’en préoccupait pas, elle-même, tira son portable de la poche pour lancer un message à l’appartement, Juicy forcément allait suivre les faits, elle lui ferait un résumé ce soir. Son appareil sec encore l’instant d’avant, à peine sorti s’était perlé d’humidité, l’écran se troubla sous la fine pellicule. Elle y vit son propre visage au sourire triste que, malgré ses efforts, la gazelle n’arrivait pas à changer. Le bus ne venait toujours pas, la faute à ces rues bondées de gens, dos contre le poteau aux côtés de l’abri ses cornes touchèrent tour à tour le métal en un petit bruit clair.

Rien dans le ciel ne l’attirait, ces arcs à force d’années avaient perdu de leur splendeur, elle se rendait à peine compte jour après jour de leur présence, quand ils parvenaient à attirer son attention pour le temps que cela durait Rye ramena les bras sur elle, les serrant, elle croyait apercevoir les gouttes de bruine couler sur son museau, sur ses membres et le long de ses traits se perdre parmi le pelage, laissant des traines sombres qui la peignaient de haut en bas. L’eau collait ses vêtements au poil, elle poussa un soupir en se détachant du poteau, l’impression que le bus approchait, l’avenue des trois côtés était emplie de monde. Au seul écran qu’elle pouvait voir, de trop loin, les images ne changeaient jamais.

Un cri la secoua, de chercher autour d’elle sans trouver encore, sa première réaction fut de l’avoir imaginé, elle retomba dans son attente à se laisser bercer au poids de la foule, brutalement le cri la fit sursauter juste à côté d’elle la hase surgit :

« Hihya ! » Et de se coller à elle joue contre joue plus amicale que naturelle, Rye parvint à se détacher rapidement. Tout de suite l’intruse de lui demander pourquoi elle n’était pas venue la voir, la hase lui avait fait signe pourtant depuis son lieu de travail, elle pointa la fenêtre où elle s’était trouvée, l’une des deux cents fenêtres du magasin.

« Ah oui, cette fenêtre. » Rye ajouta : « Je devais être distraite. »

Comme la discussion allait la gazelle se sentit entraînée, se rendit compte qu’elle lui avait pris le poignet et la tirait à travers la vieille route fendant la foule ensuite à l’entrée principale l’emportait encore, toujours sa voix allait la hase parlait pour deux, de tout ce qu’elles ne s’étaient pas dits depuis leur dernière rencontre, ce qu’elle survolait au hasard attisait la curiosité de Rye. Seulement quand elles furent devant la grande surface près des caisses alignées l’étudiante se dégagea, allégua ses devoirs à l’université, elle répliquait comme par pointe du ton le plus incisif que plus personne n’y croyait.

Ensuite elle le poussa causant toujours après les caisses par les allées jusqu’aux portes du personnel, les autres employés les saluaient au passage, elle l’avait vue s’ennuyer à son arrêt de bus alors l’idée lui était venue de lui montrer un lieu plus attrayant, aux portes qui s’ouvraient le pelage de seigle frissonna. La chambre froide était presque vide, à peine quelques pièces aux crochets à part quoi elles pouvaient voir les parois d’un blanc parfait se refléter à un sol pareil à la glace, la hase s’avançait sans crainte suivie, sans qu’elle n’ait plus à forcer, par la gazelle.

Puis elle se retourna d’une pièce pour lui poser la question, si son amie lui manquait, à la façon dont elle l’avait dit la question n’en était pas une, un simple constat partagé en cet instant dans la tanière où elles sentaient le froid les mordre. Derrière la porte se refermait, elles n’entendaient plus rien du monde extérieur, plus rien que leurs bruits de pas et leurs respirations fortes, leurs tremblements répercutés par les parois qui les obligeaient à atténuer chaque geste pour éviter d’avoir à en supporter l’écho.

« C’est pour ça que vous m’avez attirée ici ? »

« Pourquoi toujours tout expliquer ! »

Les dernières jours elle était venue, ensuite elle avait disparu, tout simplement. Le dernier jour cependant la hase lui avait rendu visite, entre deux services dans les allées elle avait trouvé le temps de passer par la chambre froide. À son histoire se mêlaient les souvenirs des autres fois, les coups de hachoir donnés dans la viande, les petits frissons de la chevelure. Elle inventait, aussi, la hase s’en moquait, voir son interlocutrice captivée lui suffisait. Ce dernier jour son amie n’était plus visible, elle avait dû entrer, chercher entre les viandes suspendues avant de la trouver. Pour mimer son récit, sans ajouter mot elle avait marché jusqu’à l’une des parois, au même lieu précisément s’accroupit, dos contre le mur, non sans réprimer un petit tressaillement. La gazelle debout face à elle, écouta la fin.

Elle n’avait rien dit, même si l’employée voulait lui attribuer beaucoup de phrases de son cru elle respectait au moins cette part dans son histoire, le soulignait, pas un mot. Son regard pour une fois avait été sincère, du moins à son avis, elle essaya de le décrire, de le mimer, n’y parvint pas, à la place ses mains se levaient en vain dessiner les mouvements supposés de l’esprit, tout ce qui avait pu être signifié entre elles. Elle lui avait demandé si ça allait, ce qui se passait, ce qu’elle pouvait faire pour elle. Son amie avait renfoncé le museau entre ses bras, plus sombre encore, cela avait suffi.

« Elle l’ai- »

« Où est-elle ? Où est-elle, à présent ? » Demandait Rye.

La hase secoua la tête, elle en voulait un peu à tous ceux qui la privaient de sa compagnie, à tout ce qui s’était passé, elle cherchait des coupables. L’appartement était tout choisi. Et même s’ils n’avaient rien fait, même s’ils n’y étaient pour rien la séparation la peinait déjà assez, au lieu d’en rien montrer celle-ci sourit, la peine la justifiait de s’en prendre à quelqu’un. Alors elle avait songé à enfermer Rye dans la chambre froide, c’était un des plans qu’elle s’était imaginée, seulement sans quelqu’un pour la gronder derrière elle n’y voyait plus d’intérêt. Alors elle avait juste voulu parler.

Au moment où elle sentit que son interlocutrice allait se lever son discours changea, passa de la tristesse à l’espoir. Elle laissa entendre que plus tard, sans doute, elle allait revenir, que d’autres personnes lui feraient oublier ces jours peut-être, enfin, c’était peut-être une bonne chose quand toute une vie avait pu se résumer à cette seule chambre froide. En attendant elles étaient toutes deux à soupirer pour des connaissances séparées d’eux et pas seulement par la distance, Rye se défendit, fit rire la hase. Bien sûr qu’elle parlait de lui, à demi-mot, pas la peine de le nommer pour la faire réagir. Elle secoua la tête, les rainures de ses cornes dans la pièce offraient un léger sifflement, elle ne pensait pas à lui.

La gazelle restait assise, le dos souffrant de la position comme du froid, elle étendait ses jambes couvertes en partie par le tissu, parla encore de leur amie commune pour remplir ces silences où ses pensées pouvaient résonner libre dans l’immense chambre. Parmi les crochets pouvait se répercuter l’activité de découpe et de transport, l’impression d’entendre frapper encore à grands coups, une présence familière. Son téléphone se mit à sonner, le bruit intrus la fit rougir, l’obligea à fouiller pour extirper le portable et de pianoter avant de réussir à le faire taire, sur l’écran un bref message de la loutre indiquant la progression des événements.

« tornado sr place. sonic sr ail av g. ca pu le spin dash. »

Cette dernière expression provoqua chez elle en même temps de l’hilarité et de la répulsion, choquée par un terme qu’elle trouvait trop grossier l’écolière pourtant riait doucement entre ses doigts, tandis que Flak la regardait elle montrait son portable, sur le petit écran le message de son amie avant de le ranger, la petite lui chuchota de continuer. L’ombre de la ruelle retombait sur eux, au-devant s’ouvraient les passages étroits dont le sol se couvrait de flaques, à petits pas sautillant entre eux elle se glissait plus discrète qu’un fantôme, furetait pour la moindre activité, la souris blanche cherchait la compagnie des êtres mystiques.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mai 22, 2011, 08:19:20 am
Après le chapitre 21 une nouvelle pause devrait arriver, et il ne restera que cinq chapitres. Mais surtout, avec le chapitre 21 et ce chapitre-ci, le grand événement - plus grand que le chapitre 13 - est enfin arrivé.
Vous ne le savez juste pas encore.

****

Par les ruelles la cité se détachait plus incertaine dédale de petites voies à l’ombre entre les grandes artères où les radios et les écrans vastes répétaient les nouvelles, à l’écart entre les murs d’immeubles et les haies un autre silence régnait que brisaient au hasard les enfants. L’humidité ruisselait sur la brique, pesait aux pointes des feuilles avant de goutter par terre sans bruit parmi les rus que le goudron ébréché formait. À chaque fois que l’espace se rouvrait devant les places ou les trottoirs, quand les passants venaient se montrer au bout elle trouvait en un instant une nouvelle direction qui la maintenait close ou bien traversait en un instant le découvert pour se replonger parmi les recoins.

Quand une de ses espadrilles touchait malgré tout les maigres gouilles par terre alors la petite dressait la tête, sans plus bouger, attendait que quelque chose se manifeste jusqu’à ce que son compagnon impatienté vienne piailler autour d’elle et la tire pour avancer, alors Pearl un peu déçue, entraînée par le souvenir de la lettre, continuait sa course. Elle ne disait rien, elle ne cessait de sourire de ces sourires qui ne finissent pas, sans plus être sûr de ce qu’il y avait à découvrir seulement le plaisir resté gravé de ces instants que sa recherche reconstituait, à chaque pas le sentiment la poussait un peu plus loin. Son téléphone sonnait encore, prise sur le fait elle se terra derrière l’un des conteneurs pour regarder l’écran :

« il e sorti de l’o » puis deux à trois secondes après : « il ave kc le shld (sd) »

L’absence de ponctuation la frappa comme une anomalie, de s’imaginer son amie taper les touches frénétiques l’idée lui échappa, elle était déjà repartie l’écran baladé à sa main, Pearl ne se préoccupait plus de cela, derrière elle Flak suivait. Alors comme elle enjambait l’eau stagnante son propre poil étouffé par l’air ambiant le souvenir lui revint du toit, elle fit une pause, soudain songeuse, rattrapée par tant d’instants passés. Sa promenade l’avait amenée derrière les jardins de maisons aux abords de pente, entre les thuyas et les arbres leurs grands jets, un chemin de gravier sillonnait entre les espaces verdoyants. Quelques instants avant la vitre et la pierre des bâtiments l’entourait, au-dessus d’elle le ciel s’ouvrait à présent, empli d’arcs-en-ciel, elle voyait découper au milieu le pont de rails dont le pilier marquait la fin des demeures, le béton reparaissait après.

Flak la tirait par le bras, de petits cris qui la tirèrent de sa rêverie, elle le vit enfin se faufiler à travers les feuillages et les branches, par une trouée dans l’une des propriétés. Elle l’appela, timidement, fit mine d’hésiter avant de s’enfoncer à son tour. Les feuillages jouaient sur elle, l’eau la faisait frémir, elle parvint à se glisser jusque de l’autre côté pour voir s’ouvrir la grande baie vitrée de la maison, déserte, la porte entrouverte, le lieu entièrement à elle. À la surface de la piscine son ami voletait, plongeait par petits coups pour ressurgir aussitôt, elle s’approcha amusée, en même temps gênée, lui demanda s’ils pouvaient partir. Elle se tut en voyant le second petit être surgir de la piscine et se mettre à voleter aux côtés du premier, puis un troisième près du plongeoir batifoler à l’ombre de la planche.

Déjà un autre sortait de derrière l’arbre et elle entendit, à partir des autres jardins, les mêmes cris mélodiques, encore désincarnés, qui grimpaient jusqu’à elle. Son cœur bondit, elle tournait sur elle-même à la pointe du pied tendait le cou pour les voir juchés sur les haies plonger parmi les bassins, deux qui allaient par le chemin se chamailler, l’une des créatures fila au-dessus de sa tête, qu’elle aurait pu toucher. Elle riait, elle s’était mise à rire avec eux de les voir s’ébattre, s’approcha jusqu’à l’extrême bord de la piscine au risque d’y tomber, se tendit encore et le plus proche de ces compagnons, la voyant ouvrir la main, vint se laisser attraper par elle. Alors elle le serra contre elle à deux bras.

Elle le serrait, ne voulait plus le lâcher, la créature après un moment cherchait à se dégager attirant les autres par ses cris qui venaient voir ce qui se passait, elle les regardait et le regardait se débattre et la chatouiller, finit par céder, il se mit à papillonner autour d’elle tandis que tous ceux qui s’étaient amassés, avec lui, en un instant, filèrent de tous les côtés. L’étourdissement la prenait, il lui semblait en voir partout, qui sortaient des jets, de derrière les fontaines, qui surgissaient de toutes les rues, elle en trouvait cachés jusqu’au pilier, plus loin peut-être, sans plus savoir où se cachait Flak, se mit à l’appeler. Un instant de doute, un petit poing de panique la prit en ne le voyant pas reparaître, la petite souris appela son ami plus fort, le cherchait de tous les côtés, sans le trouver.

Ils étaient à présent des dizaines, des dizaines, elle s’était élancée pour les suivre parmi les rues désertes où ils volaient à deux, à trois, aux angles quand une autre ruelle s’ouvrait dans la pénombre elle pouvait les voir plus nombreux encore, qui ne cessaient de surgir auprès des gouttières, le long des canaux. Son cœur battait, elle appelait Flak, elle avait l’impression de le voir toujours au fond qui lui échappait ou bien leurs réponses enjouées, la tête lui tournait de les entendre en plein jour de les voir sur la vieille route jouer parmi les voitures, et personne, ou bien quelques passants que la petite ne voyait plus, aussi surpris qu’elle, qui cherchaient à comprendre ce qui arrivait.

Sa course l’épuisait déjà au-delà les ruelles raides s’ouvraient en escaliers, il lui fallait tenir la rampe où ils se laissaient glisser pour suivre, elle en était sûre cette fois, Flak l’attendait plus haut entre les bacs de fleurs, d’énormes bacs de pierre taillés qui marquaient les limites d’un restaurant. Les gens aux tables la regardaient comme ils regardaient les créatures, assis, levés, filmaient ce spectacle ou cherchaient à l’arrêter tandis qu’elle leur criait de l’attendre, son compagnon au bout des tables tournoyait, lançait des cris aigus. Plus haut encore elle le vit plonger au bas d’un muret, là où se trouvait un petit parc à l’ombre traversé d’un ruisseau, quelques bancs déserts. Sa poitrine la brûlait, elle découvrit cette place, hésita à descendre, enfin plongea au bas du muret se rattraper au milieu du ruisseau.
Elle trébucha un pas plus loin, sur une marche qu’elle n’avait pas vue, tombait dans l’herbe. Son téléphone sonnait à cet instant :

« ils sont entres. »

Une main solée, douce, se tendit pour la relever, elle la prenait tout en regardant cette crinière soigneusement coiffée, reconnut la gérante. Autour d’elle le parc laissait flotter l’humidité en flocons, les créatures piquaient dans le ruisseau ou roulaient sur l’herbe, se coursaient, leurs cris atténués par les frondaisons. Pearl relevée regarda Shard se rasseoir sur le banc, plus fatiguée que d’habitude, soigner un peu sa coiffe que l’eau ne cessait d’aplatir. À côté dans un grand rire le zèbre la salua, l’appela par son nom, elle n’arrivait pas à le reconnaître. Il expliqua, il avait pris sa retraite, ce matin même, en disant cela il se serrait contre son amie. La petite comprit enfin, dans un souffle :

« Mais qui va conduire le bus ? »

« Je te laisse la casquette ! »

Elle se défendait, elle ne savait pas conduire, le zèbre ne cessait plus de rire, à côté de lui Shard se laissait prendre au jeu, un long rire d’enfant qu’elle cachait derrière un peu de pudeur. La petite remarqua alors Flak qui jouait sur la chevelure de la gérante, elle retint son souffle par une crainte incertaine à l’instant où Shard s’en apercevant secouait la tête, lui dit que ça n’avait plus d’importance. Elle se laissa couler contre le zèbre, tandis que celui-ci passait sa main solée sur son épaule ils se murmurèrent quelques mots, pour échapper à son embarras la petite eut besoin de parler d’autre chose. Alors, comme un réflexe, elle leur montra le message de Juicy, à propos de ce qui se passait.

Son amie en l’entendait se relevait, voulut se lever du banc mais cet effort lui échappait, elle resta assise tout en lui souriant : « C’est trop tard » dit-elle simplement, « tout est déjà fini. » Puis elle répéta, plus pour elle-même, tout s’était fini depuis longtemps. Le cycle des médias, avec son temps de retard, parlait d’événements passés. Elle dit encore à Pearl de regarder au ciel, entre les arcs-en-ciel le bleu s’était assombri, couleur d’encre, elle crut discerner en plein jour la voûte céleste. Enfin ses yeux s’écarquillèrent, elle aperçut distinctement l’éclat filant au-dessus de sa tête, comme une vaste étoile sans traîne qui brillait, qui irradiait en lieu et place du soleil, et de demander ce que s’était.

Le téléphone avait cessé de sonner.

Coup sur la manette, coup sur la manette encore, l’écolière s’énervait à presser la même combinaison encore et encore pour se voir semée, l’écran de défaite la fit bondir en arrière d’exaspération. Dos contre la porte dans le placard elle ne put s’empêcher de demander un autre jeu, alors que Coal mollement s’exécutait elle frotta ses yeux que la lumière grésillante du téléviseur ne cessait plus de piquer. Sur l’écran de titre apparut le nouveau jeu, une coopérative, elle ne sut si elle devait le prendre mal ou au contraire s’en féliciter, le scorpion lui tapota la jambe pour qu’elle attrape sa manette.

D’abord debout la petite se jeta sur ses genoux, jusqu’au bout du matelas l’épaule contre la paroi à faire crépiter ses doigts, une minute après elle se couchait le museau contre les boutons, une troisième fois son avatar lui faisait comprendre qu’elle servait plus de handicap dans la partie, se jetait dans le vide, elle retint un nouveau cri. Un soupir à côté d’elle lui confirma qu’elle avait réussi à le faire réagir, Coal lui montra sa manette où il se contentait de presser une fois, méthodiquement, des suites apprises par cœur qu’il n’essayait pas de forcer, Juicy trouva cette idée grotesque, continua de matraquer les boutons.

Toutes leurs vies y étaient passées, pourtant il avait réussi à leur faire atteindre la fin du jeu. Elle ne tenait plus en place, elle tressautait sur le matelas à mesure que le combat allait, persuadée de dévier les tirs aléatoires la petite n’y tint plus à l’annonce de la victoire, tandis que la cinématique s’enclenchait elle tirait sur elle le bord du matelas pour ronronner. Il n’avait pas seulement noté le changement, seulement relâché la pression sur sa manette pour écouter le crépitement de la console aux dialogues mal joués. Son visage morne sur lequel la lumière se découpait par éclairs se détachait de l’instant.

« Dis… » Roulée dans son coin de matelas l’écolière regardait le plafond. « Tu sais pourquoi il est parti ? » Elle voulait dire Bufo. Elle tira son téléphone, malgré la télévision au salon où le son au maximum rapportait les nouvelles elle chercha si quelqu’un lui avait laissé un message des événements. Le scorpion ne répondait pas, attendait de pouvoir recommencer un jeu. Elle continuait : « Tu crois que Rye l’aime ? » Un grognement servit à répondre non, comme elle insistait il secoua la tête, alors pour le gêner elle allongea jusqu’à l’aplatir un pourquoi enfantin.

« Elle aurait dû être mère. » Sa voix pour une fois avait tranché, directe, ne s’était amollie que sur la fin. Une traite, un simple constat sur lequel tout dans son attitude disait qu’il ne voulait plus revenir. Il avait crispé ses deux mains sur la manette, ne quittait plus l’écran. « Et pour Pearl ? » La petite lâcha le matelas, se roula contre lui. « Tu sais quoi sur Pearl ? » Il secoua la tête, ennuyé.

« Elle vit dans un rêve. »

« Et pour moi ? »

« Tu refuses de grandir. »

« C’est pas vrai ! Et pour Luck ? » Les crédits défilaient à l’écran, une musique surannée, d’un autre temps. Il soupira encore, la repoussa un peu, ne parvint qu’à la faire se serrer un peu plus. « Elle a du sang sur les mains. » La petite ne se souciait plus vraiment de la réponse, seulement d’entendre Coal parler pour une fois, cette voix usée, un peu râpeuse qui enflammait son imagination. « Et toi ? » Comme il ne répondait pas elle se mit à gémir : « Allez ! Et toi, dis ? Et toi ! » Il secoua la tête, rejetant la manette, de son doigt ganté éteignit la console, l’écran juste après. Le placard redevint sombre, elle le sentit la bousculer, il ouvrait la porte. Dans l’encadrement :

« Moi, je n’ai pas tenu la distance. »

À son tour elle quittait la pièce désormais vide, tandis qu’il allait fouiller le frigidaire la petite bondit au salon reprendre le cours des nouvelles, la même commentatrice répétait les mêmes informations du complexe sous un feu nourri, toujours aucun signe des héros à l’intérieur. Elle se sentit un peu trompée par son empressement, puisque la situation n’avait pas changé, quand les images se rapprochèrent du hangar à la porte blindée refermée, un agrandissement là où la machine de l’Unité montait la garde, ils annonçaient que le Tornado allait s’échapper. Un premier projectile alla frapper la surface, sans dégâts. Elle se replongea dans les forums de son portable, parmi tous les messages accumulés, demanda ce qu’elle avait raté.

Tout aussitôt elle tirait son téléphone pour écrire un nouveau message bref, vérifia la liste des gens à qui elle l’envoyait, pressa la touche. Presque rien, elle-même avait perdu le fil, elle se replongeait quand la sonnerie la surprit, Pearl lui envoyait une réponse en quelques lignes qu’elle se mit à dévorer, puis surprise, à relire. Elle ne parlait pas du héros planétaire, elle disait seulement avoir vu Mud avec une fille. La loutre eut le besoin de réécrire les mêmes termes sous forme de question, renvoya le message suivi d’un point d’interrogation, la réponse suivait quelques secondes plus tard.

Elle était aux jardins du centre, elle avait vu Mud avec une fille, ils se rendaient à la gare ensemble, ils se tenaient par la main. Juicy pianotait un nouveau message, s’arrêta en cours de route pour interroger sur les forums ses amies, si elles savaient quoi que ce soit, les réponses affluèrent presque unanimes, le nom de la fille et tous les détails, depuis combien de temps ils étaient ensemble, à mesure que les réponses se précisaient la petite se mit à trembler. Elle essayait en vain de répondre, manquait des touches, elle s’emportait à cette idée.

Coal entrait au salon, vint vers elle pour la tirer, il fallait partir. La petite se débattit, un cri strident, elle le repoussa. Au contact le visage s’était enlaidi, elle ne voulait plus rien entendre, lui dit de la laisser tranquille. Il répéta, plus fort, plus sèchement, il fallait partir à l’instant. Elle s’en moquait, le repoussa encore, se saisit de son téléphone pour appeler Pearl sans parvenir à la joindre. Elle appela Rye.

La voix de la gazelle la calma, elle débitait ses phrases entrecoupées de pauses, de brefs étranglements à mesure que s’affichaient les images sur son écran, ce qu’elles lui avaient dit, elle le voyait à présent, refusait toujours d’y croire. La loutre demanda où elle était, l’étudiante de répondre, à la gare, de retourner la question, inquiète, elle la coupa. Peu importait, elle voulait juste, elle voulait, Mud, elle voulait que Rye l’arrête, que Rye le trouve, qu’elle lui dise, à mesure que lui venait la phrase des élans plus forts la brisaient.

« De quoi tu parles ? Juicy, est-ce que tu te rends compte de ce qui se passe ! »

« Je m’en fiche ! Mud… »

Sa voix dans l’appareil n’était plus qu’un faible écho couvert de rumeurs, elle essayait de comprendre, rétorquait que Mud devait être avec son amie, ne comprenait pas. Les quais autour d’elle déserts s’ouvraient sur la ville, elle regardait partout les petites créatures voleter, emplir les rues, sur les toits, flotter le long des rails. Des milliers, avec eux comme les flots soulevés, une aurore de bleu grandissante qui grimpait avec eux, et leur chant se formait qui l’empêchait de continuer la conversation, le téléphone lui resta dans la main, elle regardait autour d’elle ce spectacle.

Au-dessus de la ville s’était mises à mugir les sirènes, elle pouvait le sentir dans l’air une tension nouvelle, aucune arme, aucun hélicoptère, seulement haut au-dessus des arcs-en-ciel les deux éclats vifs qui se séparaient, et l’un plus faible grandir à mesure qu’il descendait sur eux. Deux traînées blanches filèrent dans sa direction, les deux disparurent à sa rencontre, ou un peu plus loin, illusion d’optique. Le chant des créatures couvrait les sirènes, elle regardait sans y croire cette descente de l’objet lumineux, un sentiment au ventre qui la mordait, elle voulut dire quelque chose à Juicy pour découvrir son téléphone éteint.

Toutes les créatures chantaient, innombrables par toute la cité en plein jour et d’un même chœur elles grimpaient avec elle le halo d’un bleu fluide, onirique. La gazelle eut le sentiment d’un calme profond, alors même que tout lui échappait, elle sentit la torpeur l’engourdir. L’eau se solidifiait en gouttes visibles. Soudain un train sur les rails lui apparut qui venait vers la gare, d’une lenteur infinie, elle le vit par le grand cercle se rapprocher. Le ciel se couvrit de rafales, il s’arrêtait au quai, de nouvelles traînes alors que l’objet s’effondrait dans la cité, à l’instant où le train allait repartir une lumière blanche l’aveugla.

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Journal :
Jusqu’à la première réplique de la télévision, écrit d’une traite. Rétrospectivement, la lettre de Fang et de voir Juicy étalée par terre ont motivé le passage.
Le plus important était ce duel de volume entre Juicy et Coal, qui fait sortir ce dernier, la transition est au final très réussie. Un peu de remplissage quand même… La seconde transition n’est pas mauvaise non plus mais un peu facile et pas très motivée.
Le passage où la hase raconte ses souvenirs est un peu gâché par mon refus de nommer Luck. Mon refus aussi de décider une fois pour toutes. On ne saura jamais vraiment ce qu’a pu ressentir la louve de cendre – enfin, pas ici. Une fanfic’ normale aurait aligné les dialogues et donné profusion de sentiments, j’y perds, je ne sais pas si j’y perds…
Arrêté en fin de page quatre, la partie concernant Pearl est absolument imprévue. Plus ou moins deux pages puis Juicy et les « révélations » de Coal, puis Rye et le final.
Aménager de la place pour des personnages comme Mud ou Pupil ?
Vie en ville sans Bufo, questions de Juicy à Coal (héros de ce chapitre ?), actualité du Star Egg et bombe.
Deux pages de plus – pile – et fin pour Pearl. J’aurais pu mieux faire et pour la gradation des chao et pour la rencontre de Shard… mais en général, c’est suffisant. J’aurais pu insister sur beaucoup de choses, par exemple à quel point il est ridicule de parler de Sonic alors que la ville est envahie par les chao… le coup de génie a été d’annoncer ce décalage où soudain la mise en orbite a déjà eu lieu.
Fin du chapitre, je ne suis pas déçu du résultat. Pas trop. Mud, à ce stade de l’histoire, est complètement oublié. Mais il permet une transition parfaite et cet effet chaotique, et une tension sortie de nulle part. Le spectacle des chao, quoique léger, est bien rendu, et les questions de Juicy passent bien. J’aime beaucoup Coal qui ne peut s’empêcher de vouloir réagir lorsqu’enfin il comprend. Seule la dernière phrase, avec la déflagration, ne me satisfait pas. La majorité ne comprendra pas que c’est fini.
Heureusement il y a encore le chapitre vingt-et-un.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Mai 31, 2011, 07:05:38 am
Encore quatre pages...

The Chao's
Theory

Épisode 21 :

Soudain il se rendit compte que le jour allait venir, la matinée sur le point de se produire alors même que les premiers flots se retiraient, les vagues n’allaient plus jusqu’à ses pieds, au lieu reculaient laissant derrière des coquillages par poignées, des rochers épars que la mousse ou les algues couvraient, enfin le sable ondulé dessinant les courbes successives des embruns. Il n’aurait su dire combien de minutes restaient avant de voir poindre le soleil, avec lui la chaleur étouffante du jour, le souvenir lui en revenait assez vague, assez forte pour que les pierres fulminent sous l’ardeur des rayons. Pour quelques heures encore, les enfants lui avaient dit, la plage resterait agréable, puis le sable peu à peu rendu sec brûlerait sous les semelles, sauf dans ce coin à l’ombre.

Tout ce temps le silence l’avait fait somnoler, composé des appels de cygnes et des éclats de voix autour de lui, des rires sans fin à la succession des jeux de balles, de filets, de poursuites dans la foulée des vagues, parmi les flots enfin les jeux marins. Aux lueurs plus claires se distinguaient dans le lointain de petites bouées à fanion, du moins il supposait le fanion tant elles étaient distantes, après quoi la surface de l’océan perdait les lames de vagues au profit de l’immensité. L’étudiant revint sur ses pas, ennuyé, chercher le lieu où le sable aurait dû imprimer les traits de son corps, où il s’était couché, il sentait à peine le sable froid sur sa peau, ne vit qu’une surface plane où les traces de chaussures finissaient par disparaître.

Derrière sur la terre ferme s’étendait le village, fait de maisons isolées parmi les foules de palmiers, de hautes tour en terre cuite dont les balcons en autant de chambres supplémentaires allaient surplomber les frondaisons, pour certains les toits se couvraient de feuillages. Il observa plus haut, modernes malgré les mousses agrippant leurs pieds, les grandes éoliennes battre le lent pas du vent. De jour sans leurs lumières fuyantes elles apparaissaient quelconques, une anecdote du paysage en mouvement permanent.

Le souvenir de la nuit était gravé dans leurs pales.

Alors de façon arbitraire l’étudiant décida d’un lieu où s’asseoir, les jambes en tailleur regarda devant lui la surface du sable dont tant d’enfants se servaient, autour, pour leurs châteaux improbables et leurs statues, l’exercice le tenta. Il se pencha en avant, avec le doigt traça un premier trait que le grain humide alla effacer si vite qu’il en resta étonné, regarda autour de lui en quête d’un moyen de l’empêcher. D’un côté se dressaient les digues de roches empilées, échauffées déjà, qui marquaient la fin du village, de l’autre s’ouvraient des pontons de bois cachés en partie par une courbe du terrain. Avec le doigt il tenta à nouveau un trait, insista plusieurs fois jusqu’à ce que, sans raison, le sable cette fois le laisse intact, alors il traça une courbe sans savoir encore ce qu’elle représentait.

Parmi ses gestes se marquait encore l’épuisement de la nuit, il regardait à peine le mouvement du bras les yeux mi-clos, pris par un voile de grisaille où le doigt courant filait sans lui, une réalité se formait qu’il ne reconnaissait pas encore, lointaine, qu’il devinait déjà dans les brumes de ses souvenirs. La courbe était gracile, et longue, il s’arrêta au milieu de sa tâche observer cette figure en suspens sur le sable, qui demain aurait disparu, il n’aurait su dire s’il s’agissait de la cité la nuit, avec ses rails suspendus, que l’ombre lui évoquait alors même qu’il en était le plus éloigné. Son cœur se serrait, avec la main il effaça le portrait.

Ensuite il abattit le poing dans le sable, frappa encore alors même que la raison qui l’avait poussé à l’acte s’enfuyait de lui à l’instant même où il en prenait conscience, d’un même élan il se levait, fit quelques pas du côté des vagues. L’ombre le couvrait toujours, face à lui le métal fulminait frappé par les vagues, entre de rares grincements.

La machine reposait couchée sur le côté au lieu où le combat l’avait terrassée, des masses d’acier défaites effondrées là qui ne figuraient plus que vaguement la forme originale, compressée, brisée, les anneaux n’étaient plus que des carcasses méconnaissables. Comme la décrue s’étirait encore il put s’approcher un peu plus, se demanda si le robot détruit n’était pas en train de s’enfoncer du fait de son poids. Il surprit, au profit du jour, les traces de rouille par plaques qui en grevaient la surface, en même temps que les courants irradiants qui faisaient bouillir l’eau à proximité, un feu de chaos s’amenuisant d’heure en heure. Efflanquée, anéantie, la création robotique aussi sembla une anecdote.

Vers l’entrée de la plage sur les premières dalles détrempées par baquets était venu s’installer un vendeur de glaces, un dogue étranger le visage aussi épuisé que joyeux, qui se plaisait à garnir les boules en œuvre d’art. L’étudiant se dirigea vers lui, à mesure qu’il s’éloignait de la machine ses pensées se calmaient, les idées lourdes qui lui pesaient laissèrent place à des envies plus simples, de la crème, des pépites de chocolat, il se trouva à parler de tout et de rien en attendant que son cornet soit prêt. Il remarqua seulement comment son attention s’était fixée sur les gestes du vendeur, alors que celui-ci travaillait le glacis, saupoudrait, une impression familière qu’il abandonna bien vite.

Trois pas plus loin sur le point de savourer l’horizon n’avait toujours pas vu poindre le soleil, la figure sombre de la machine enlaidissait ce côté attirant tous les regards, les enfants sur le sable rejouaient le combat à leur manière, plein de grands gestes, il pouvait revoir à travers eux chaque étape qui aux instants cruciaux tandis que la nuit étouffait les distances avaient pénétré tout le monde, où ils avaient cru que la victoire ne viendrait jamais. Au matin ces sentiments ne vivaient plus que par les mimiques des plus jeunes. L’un d’eux parlait avec le vendeur, le cornet à deux mains il s’éloignait, il donna une idée à l’étudiant.

Elle se tenait au bout d’un des pontons, à la pointe où s’ouvraient les flots le fil de sa canne à pêche se perdait au loin. Elle s’amusait, battait des jambes, debout à ses côtés le pêcheur s’amusait de même en lui disant de faire de petits gestes qui ne servaient à rien. La lapine essayait de bien faire, trop jeune, elle tirait parfois pressée de recommencer le lancer persuadée que la prochaine fois serait tout à la fois pareille et différente. Son rire était le plus clair de tout le village, une petite troupe aux abords du ponton la regardait faire qu’il dut briser pour passer, s’expliqua. En le voyant venir la lapine le salua, lui parla comme s’ils s’étaient connus depuis toujours, lui répondait en camarade de deux jours.

« Amy n’est pas avec toi ? »

La petite lui répondit sincèrement, heureuse de pouvoir l’aider, il ne voulut pas la décevoir, lui tendit la glace puis donna la sienne au pêcheur, dans un haussement d’épaules, il en avait déjà eu une autre. Il demanda ensuite, tandis qu’elle cherchait à manier et le cornet et la canne à pêche, ce qu’ils faisaient là. « On attend monsieur Sonic ! » Il fronça le visage, le goître gonflé, proposa la question autrement, le combat de la nuit passée, eux qui n’avaient servi à rien, pourquoi ils continuaient d’être là. Lui-même se sentait inutile, il voulait savoir si d’autres ressentaient cela, la lapine n’arrivait pas à comprendre ce qu’il voulait dire. Elle était contente d’être là, elle ne se demandait rien de plus, puis dans un instant de réflexion proposa qu’Amy était peut-être comme lui.

Il secoua la tête, « non », pour les quelques minutes où il l’avait croisée l’étudiant en était persuadé, ce n’était pas la même chose. Les questions lui venaient encore, entraînées les unes après les autres, surpris de pouvoir les poser à la jeune lapine alors qu’elle s’amusait, il voulut savoir s’il la dérangeait, elle secoua la tête. Il aurait voulu savoir, Bufo lui demanda s’ils étaient des Freedom. « C’est quoi un Freedom ? » Le crapaud en fut décontenancé, de chercher à expliquer, elle était d’avis que c’était trop compliqué, ils se contentaient de faire ce qui était bien. Et de s’amuser.

« Attention, ta glace coule. »

Elle fut surprise, de le remercier, elle l’appelait Mist, quand ils étaient seuls elle ne l’encombrait pas d’un monsieur.

« Où est Flak ? »

Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’il ne se rende compte de son erreur, de s’expliquer, il connaissait une amie qui comme la lapine avait un compagnon avec ce nom, à sa surprise elle reconnut tout de suite de qui il s’agissait. « Bien sûr que je la connais ! » C’était son amie à elle aussi, elle avait plusieurs amies à la cité des arcs-en-ciel, elle avait une façon enfantine de nommer la ville. Seulement après la petite remarqua qu’en effet son ami à elle n’était pas auprès d’eux, aussitôt d’être sûre qu’il s’amusait tout près, le pêcheur lui fit faire revenir la ligne puis lancer une nouvelle fois, un petit éclat dans l’océan. Elle continuait, elle voulait des nouvelles de l’écolière, ce qu’elle devenait, l’espoir de la revoir bientôt, à la demande du crapaud elle raconta ce qui s’était passé dans le train.

Il s’était assis à son tour pour écouter cette histoire, quand elle eut fini il enchaîna avec ce qui s’était passé ensuite, la machine dans la ville et le combat, il évita de mentionner énormément de souvenirs. Tous deux sentirent que le pêcheur avait aussi de ces histoires à partager, leurs deux visages tournés vers lui l’obligèrent à intervenir, il secoua la tête. Sa vie à lui avait été tranquille, il mentait, il prenait plaisir à mentir sur ce point. Puis il tourna la tête du côté de l’horizon, fit remarquer que l’aube était sur le point de naître, avec l’arrivée des premiers rayons il irait se réfugier à l’ombre, faire une sieste. Au loin en effet, la courbe de l’océan s’illuminait, le ciel rougi arrachait à la grisaille des traits plus nets.

Dans ces instants il se souvenait de la cité, de l’humidité qui y régnait en permanence, de ces présences étouffées derrière les jets et les fontaines, il mit les mains derrière la tête, se pencha en arrière l’air grave, ces figures souriantes partout, leurs petits cris comme en écho des ruissellements, il était frappé par leur absence comme par l’air qui lui séchait la peau. La lapine avait délaissé la canne pour le regarder parler, elle lui répondit d’un ton inquiet qu’il avait des yeux de braise.

Un coup brusque sur la canne à pêche les interrompit.

Tout à coup tous trois s’agitèrent, le pêcheur se jeta en avant pour retenir la ligne, d’aider la petite au moulinet, il n’arrivait pas à croire que quelque chose avait pu mordre. La jeune lapine paniquait, elle avait laissé tomber le cornet pour attraper la canne à deux mains, ses gants paraissaient glisser à mesure que la pointe se tordait. Bufo remarqua la ligne au bout battre de droite à gauche, enfoncé d’un mètre ou deux sous les flots, à mesure qu’ils rapprochaient la prise il pouvait deviner une silhouette sous la surface, trop grande pour être un simple poisson. Le pêcheur excité gronda, fit signe de tirer un coup sec, alors la petite prise au jeu tira et fit voler la prise dans les airs, ils levèrent la tête pour voir le fil onduler en plein ciel avant de leur retomber dessus.

Rien ne put empêcher leur prise de s’effondrer sur les planches du ponton, ils s’étaient retournés, debout, regardaient l’enfant se relever douloureusement. Il tenait encore le fil avec au bout le bouchon sans appât, aux questions qu’on lui posait expliqua que sous l’eau ça bougeait, sa curiosité avait fait le reste. Lui aussi, Bufo le sentait, il mentait, l’étudiant chassa cette pensée en voyant la lapine s’amuser, de montrer ce qu’elle faisait à ce nouvel ami, celui-ci hésitait encore sur la conduite à suivre jusqu’à ce qu’elle lui tende la canne. À côté le pêcheur secouait la tête, bourru, laissait faire.

Ce nouveau venu avait mis fin à toute discussion, l’étudiant s’écarta de deux pas pour s’appuyer à l’un des pilotis, de se retrouver seul avec ses pensées. À nouveau il regarda du côté où la machine reposait, il ne vit qu’une vague forme au loin derrière le terrain, les vagues continuaient de refluer. « Elle a raison » souffla-t-il pour lui-même, d’observer les enfants jouer autour des filets, puis la petite en compagnie de ce camarade sorti des eaux, plus jeune encore qu’elle, il ne trouvait pas ce qui le dérangeait. Ses pensées furent interrompues, son téléphone sonnait, il s’éloigna encore plus pour répondre.

À l’autre bout la voix de Hazy lui parvenait décalée de plusieurs secondes, il l’entendait à peine, lui demanda de parler plus fort. Elle semblait mal l’entendre aussi, passa tout de suite à l’essentiel, le professeur Field voulait lui parler le plus vite possible. Pas au téléphone. Il voulait le voir, qu’il revienne, le professeur avait quelque chose à lui montrer. Elle ajoutait du même ton sec que le léopard devait absolument sortir, elle s’inquiétait pour lui. Bufo avait beau demander, elle n’ajoutait pas de précision, répéta qu’il revienne, la communication coupa sans que l’assistante ne lui dise au revoir.

Son téléphone en main sans avoir raccroché encore il hésita, l’envie le tenaillait de rappeler, il regarda autour de lui la plage toujours tranquille où les enfants jouaient, la lapine et son ami discutant assis côte-à-côte, le pêcheur revenu vers lui tapa sur son épaule, lui fit signe de regarder l’horizon. À cet instant l’astre perça, une auréole embrasée qui chassa du ciel les dernières lueurs hésitantes, l’azur l’aveugla, sur l’océan les embruns bouillonnaient de blanc par lames sur l’immensité d’un bleu profond, l’aube grandissante étirait les rayons, toujours plus claire, il mit un bras devant les yeux, la lumière éclatante sur l’océan, ses paupières clignaient, aveuglé, il les ferma.

Il les rouvrit, le bras contre son front engoncé près de la fenêtre le train roulait au-dessus de l’océan, il se rappelait la plage, l’appel qui le faisait retourner à la cité universitaire, le bleu des vagues roulantes occupaient son esprit entièrement. Il sentait à peine le roulement, vaguement parfois les secousses des rails, la mémoire du ponton lui revenait diffuse le plus fort souvenir qu’il emportait de cette région, rien de la gare souterraine ou de ses préparatifs, ensuite de tous les côtés les flots s’étaient imposés qu’il regardait depuis des heures, au passage du train les reflets fuyants à la surface qui lui faisaient fermer les yeux.

Le tremblement pouvait être celui de la voiture entraînée par les autres dans les tournants, un sifflement durait qu’il attribuait aux roues ou aux motrices. Les vagues défilaient trop rapides ne laissant qu’une surface lumineuse, d’un bleu aussi sombre proche de l’encre, l’obscurité des abysses enflammée sous son regard le faisait tirer la tête en arrière, il regardait de travers le défilement de l’eau à perte de vue mêlée au ciel, le sifflement l’épuisait. Tout lui semblait vague, lointain, l’impression qu’il avait manqué quelque chose, la langue de feu dans l’aube à l’instant où le soleil se levait, haut dans le ciel, l’océan en feu dans sa fatigue se sublimer, à l’intérieur du train il se sentait glacé.

Un début de crainte le gagna qu’il n’arrivait pas à définir, de ce train qui l’emportait, de tout avoir laissé si vite, sans s’expliquer, alors qu’il fouillait dans les préoccupations son imagination se noyait dans le bleu des flots, le flou de ses yeux lui rendait des formes improbables, mêlées de songes, il n’était plus sûr d’être tout à fait éveillé, un vague souvenir du ponton perdurait puis la nuit et dans la nuit rien, le sifflement avait cessé, il s’était réveillé tout à fait en voyant se dessiner au loin les côtes, les forêts, des premiers monts et déjà le train roulait sur la terre ferme. Un instant il avait douté, il avait cru dormir, la somnolence passée tout lui revenait, le temps que le voyage avait duré, comment il s’était assoupi, l’approche de sa destination avait dû le faire réagir.

Ce constat fait il se laissa retomber en arrière, probablement plusieurs heures encore avant que la cité ne se découvre, ce voyage lui rappela la première fois qu’il s’y était rendu, le décalage ajouté à l’impression de découvrir un monde. De rares passagers s’étiraient entre les sièges, une mère montrait au-dehors les forêts défiler au point d’en devenir trouble, il chercha à se rendormir, à l’instant où ses paupières se fermaient il les rouvrait, incapable de trouver le sommeil, soupira.

Peu à peu les habitudes de la cité lui revenaient, les différents trajets qu’il y aurait à faire, les différents visages, les horaires de l’université. Il se surprit à planifier tout ce qu’il comptait faire, tous ceux qu’il lui faudrait revoir, en même temps se demanda ce que Field avait pu découvrir, il le devinait seulement, pour que le professeur le rappelle, ce devait être important. Dans le ciel se profilaient quelques nuages, les premières traces d’un temps plus frais, dans le train la chaleur en devenait étouffante à force de piétiner.

Enfin il se rappela ce qui avait dû le déranger, tout du long, depuis son départ, d’avoir laissé ses colocataires sans nouvelles, il n’avait averti personne de son retour. Alors l’étudiant tira son portable, aussitôt il avait sélectionné le numéro de Rye, de lire le nom le fit sourire, il commença un long message avant de l’abandonner, forcé de se justifier, il avait trop à dire, il en disait trop aussi. Les habitudes revenaient, il réfléchit encore avant de miser sur la surprise, pour tout message nota seulement : « J’arrive. »


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Juin 07, 2011, 08:06:37 am
Voilà, fin de la troisième saison, la quatrième et dernière sera plus courte et n'arrivera qu'en septembre.

****

Dans un coin de l’écran la messagerie clignotait, deux appels passés alors qu’il dormait, aucun message. Il jeta, à tout hasard, un œil aux numéros, les découvrit vides. Alors Bufo referma son téléphone, colla la tête au dossier devant le paysage qui défilait, une première gare passait en coup de vent, il songea au temps qui lui restait avant d’atteindre la cité. Au fond de la voiture lorsque les rails lançaient quelques secousses un enfant se mettait à crier, de brefs cris qui perçaient les conversations. Il aurait pu appeler d’autres personnes, une sorte d’insouciance l’empêchait de le faire, trop content de rentrer.

La seconde gare passait sans qu’il devine ni le temps du trajet ni son nom, ni à quoi elle ressemblait, les pensées de tout ce qu’il avait vécu, de tout ce qu’il allait raconter, s’épuisait à ses lèvres avant même qu’il les prononce. Il se surprenait alors à vouloir demander, toutes les choses anecdotiques du quotidien, et celles plus lourdes qu’il ne demanderait pas, dehors les collines boisées défilaient toujours entrecoupées par des filets de lacs. Il aurait pu, s’il y avait songé, leur rapporter des plats du désert, la cuisine lui revenait en tête avec son plâtre frais et la pose des catelles, le pilier à l’écart, au bout un balcon sans fleurs.

Sa tête se releva, une expression étonnée à son visage tandis que le train ralentissait, il savait juste confusément que la cité était loin encore. Sur l’affichage la mince ligne de texte indiquait la ville sylvestre, une voix se mit à annoncer les prochains horaires. Cela l’amusa, confusément, de voir quelques passagers se lever alors que le train entraîné par son inertie gardait son vague sur les alentours, à plusieurs minutes de l’arrêt il les voyait se diriger vers les portes, fut pris de la même envie les jambes le tirant, quand la gare apparut il hésita à se lever. À la place l’étudiant regarda cette gare de branchages énormes, les feuillages entremêlés, où une petite foule se pressait parmi les panneaux des agents. Un contrôleur sifflait, la voiture de tête crachait entre les motrices.

Il vit alors, sur le quai, Ninja le regarder.

Elle portait l’uniforme sec de l’armée, le béret au bras, ce regard froid qui l’avait transpercé, la militaire se tenait à quelques mètres parmi les files en train de débarquer, qui passaient à côté sans oser la toucher, il s’attendait à la voir monter, lui fit signe, elle resta sans bouger, durcit seulement son regard jusqu’à ce qu’il cède. Il quitta sa place, alla aux portes, sur la marche il retrouva le quai, les files qui s’éloignaient, la militaire n’était plus là. Il regardait tout autour, dérouté, hésita à remonter avant d’apercevoir vers la sortie et les cabanes un groupe de militaires, deux ou trois, vêtus de casques et de gilets, assez pour le pousser à s’approcher. Ses chaussures sur les planches claquaient, une course de quelques enjambées qu’il avortait craignant d’être ridicule, puis il se retournait pour voir si le train allait partir, quand il fut assez éloigné enfin, songeant que rien ne le retenait, il se décida à prendre le prochain. À la sortie les soldats s’étaient éloignés, le train l’attendait toujours, il choisit de descendre parmi la ville la chercher.

Tandis que le soleil s’éloignait caché par les frondaisons devant lui s’ouvraient les multiples étages de maisons aux balcons et passerelles, l’activité partout au bas des troncs piétinante le long d’échoppes et sur les places parmi les fleurs les enfants qui jouaient, les cristaux le long des écorces chassaient les ombres des artères. Quelques pas l’avaient perdu, sans les multiples panneaux il n’aurait pas su retrouver son chemin, il avisait les multiples coins de tables où Ninja aurait pu être, parfois aux uniformes se retournait sans la trouver.

Quelqu’un cria son nom assez fort pour qu’il l’entende, une voix de lion répétée alors qu’il les voyait, tout un groupe le pointer puis le lion qui s’approchait, veston bas et chaîne à l’oreille, qui lui fit signe de les rejoindre. À l’opposé du comptoir un grand écran jouait le bal des informations, la commentatrice de citer les nouvelles, toujours les mêmes, ils la regardaient depuis le matin. Le lion savait qui Bufo était, il l’appelait autrement, il s’amusait de son embarras. L’étudiant accepta de rester avec eux, le temps que son train arrive, expliqua qu’il rentrait retrouver un ami. Aux questions qu’ils lui posaient, sur ses aventures, il se prit à inventer sans sentir de différences sur ce qu’il avait vécu.

Comme leur discussion allait la question vint naturellement, le groupe de nier qu’ils étaient des combattants, simplement des passionnés, puis ils parlèrent du dernier combat, en pleine nuit, à parler du vert des caméras. Il leur évoqua les éoliennes, vit qu’ils ne comprenaient pas, prêt à inventer encore son téléphone se mit à sonner.

« Excusez-moi. »

Il fit quelques pas, la sonnerie insistait, il décrocha. Ce n’était qu’un texte en absence déjà, il l’ouvrit, lut : « J’arrive. » Quelques instants l’étudiant resta à regarder son écran, le lion qui l’appelait, qui lui demandait si tout allait bien, il chercha l’expéditeur quand la sonnerie reprit plus forte. Alors d’appuyer sur la touche, la voix de Ninja l’incendier d’avoir tardé autant. Elle changeait de voix aussitôt après, lui demanda d’un ton grave où il était, ce ton tranchant de militaire où il sentit, pour une fois, une touche d’existence. Elle se moquait du bar, elle voulait savoir où, puis sa réponse obtenue :

« Tu as eu mon message ? » Il allait répondre que oui, elle enchaîna : « Ne bouge pas, j’arrive. »

Les mots assénés par volées, elle lui répéta encore de l’attendre, une insistance déraisonnable, puis il entendit en arrière-fond le grondement de moteurs. Une dernière fois la taupe lui dit de rester où il était, elle serait bientôt là, puis un sifflement aigu couvrit la communication. Il rejoignit le bar sans savoir quoi répondre aux questions, laissa entendre qu’il risquait de manquer son train, commanda une autre boisson.

Déjà leur attention changeait, ils revenaient à l’écran où l’histoire avait légèrement changé, les images montraient de nouveaux combats qu’ils ne reconnaissaient pas, sous une pluie de commentaires, ils attendaient l’apparition du hérisson bleu. L’un d’eux dit : « Sonic », il fronça les sourcils, la main à son verre songea à cette bataille qui se déroulait bien loin, qui se passait sans lui, de lui, l’excitation le gagnait pareil aux autres à mesure que les détails leur parvenaient, le lieu et l’adversaire, ils se soulevaient de leurs sièges. Des exclamations fusaient, les jeunes s’arrêtaient aux abords pour voir sur les écrans l’action se dérouler, ils se retrouvaient bientôt une dizaine, des dizaines à se presser.

Des minutes par poignées s’écoulèrent à spéculer, à féliciter chaque action, les verres passaient de main en main pris de ferveur, les plus jeunes les plus bruyants, Bufo acceptait de faire quelques commentaires. Il ne songeait qu’à l’instant de repartir, regardait à l’entrée si Ninja ne venait pas, profita d’un instant pour se glisser un peu plus vers le fond, à l’écart, terminer sa commande. Le lion l’avait suivi, son groupe peu après, oubliant les événements ils revenaient causer avec lui, de ce qu’il allait faire.

Brutalement un silence se fit, ils tournèrent la tête vers la foule puis vers l’écran, surpris par ce qui arrivait, plus personne ne commentait les images. Le téléviseur transmettait une action nouvelle, une batterie de missiles de l’Unité qui tirait, une longue traînée dans le ciel puis une deuxième et un objet brillant, ils regardaient dans le silence cette sorte d’action se dérouler, sans rien comprendre, certains murmuraient pour demander ce qui se passait, puis les images se répétaient, sous un autre angle, les mêmes traînes et le même objet dans les voiles de la haute atmosphère. Une bande au bas de l’écran apparut mais vide, là où le texte aurait dû défiler le blanc perdurait, l’image se répétait encore.

Alors une première personne dans la foule s’écarta, puis sortit et déjà dans la rue d’autres allaient comme lui, peu à peu le groupe amassé devant l’écran se détacha, se désagrégeait, le lion de le faire remarquer étonné, Bufo autant que lui, de supposer que c’était l’ennui. Il vérifia l’heure, sans véritablement la lire conclut qu’il était temps pour lui de partir, quelque chose qu’il avait oublié et qui aurait dû le retenir, il serra la main de chacun avant de se retirer. L’image qui défilait, isolée sur l’écran, le serra étrangement, il passa rapidement devant pour ne pas la voir.

Dehors la ville au calme continuait de vivre, les mêmes rires et la même activité, il remonta les branches jusqu’à la gare, suivant quelques personnes pressées, songea à la colocation qui devait l’attendre. Sur le quai le train attendait, là où l’autre avait dû partir, il n’y avait presque personne sinon quelques poignées qui se pressaient aux portes tandis que les uns descendaient, pour monter. Il approcha de même vers l’avant où la voiture de tête fumait, avisa la porte avec le moins de monde. Les derniers passagers bloqués par les bagages passaient la marche avec cette sorte d’épuisement de tous les jours qui rendait le sien plus brusque et plus vivace.

La dernière à descendre était Rye. La gazelle l’aperçut tout de suite, il la reconnut à son tour, songea à la coïncidence avant de songer à l’enchaînement. Elle lui souriait, un sourire plein de joie de le retrouver, il la rejoignit sans peine. Elle avait reçu son message, un peu amusée par le hasard, de lui demander comment son aventure s’était passée. L’étudiant trouva la question trop moqueuse, répondit par un haussement d’épaules. Il était seulement pressé de rentrer, retrouver tout le monde, puis il hocha la tête gauchement.

Elle secoua la tête, rejetant l’idée du retour elle venait à peine d’arriver, lui proposa de se promener en ville, parmi les parcs. Il s’était engagé sur la marche, en descendit, il aurait aimé rentrer avant le soir. Puis il lui demanda comment allait la cité, s’il n’avait rien loupé. Rye évoqua un moment juste avant son départ, une histoire de chao, c’était tout. Il sentit son ventre l’empoigner, préféra ignorer cette sensation, il prit son parti une dernière fois de rentrer, plus ferme qu’avant, sa fatigue aidant, il voulait retrouver les autres. Alors la gazelle couvrant le pas qui les séparait se colla à lui, et le serrant :

« S’il te plait, restons encore. »

« Qu’est-ce qui te prend ? »

« Rien ! Rien. Je t’en prie, juste cette fois… juste nous deux… »

Bufo se détacha dans un mouvement, soudain agité, il la regarda qui essayait de lui sourire, de ce sourire triste, elle serrait les bras contre son torse, elle n’arrivait plus à soutenir son regard. Dans son dos un contrôleur les abordait, signala que le train allait bientôt partir. Il voulut demander, pourquoi, elle voulait juste être avec lui, elle l’accusait le temps où leurs yeux se croisaient, un malaise qui le tenaillait, il aurait voulu que tout s’arrête. Le contrôleur s’excusa encore, les voyant sur le point de se disputer, il voulait bien leur laisser quelques minutes. Il vit qu’elle n’avait pas son habituelle chemise, se tourna pour répondre, l’idée le frappa qu’elle ne pouvait pas être là sur ce quai du sud.

Un silence s’était fait devant l’écran, la commentatrice disparue avait laissé place aux images, une traînée après l’autre dans le ciel et cette lumière brillante, il regarda la foule peu à peu se défaire, le lion qui s’étonnait, il s’excusa de devoir partir. Le lion voulut le retenir, il secoua la tête, le besoin viscéral de courir jusqu’à la gare, de s’assurer qu’elle était là-bas, qu’elle l’attendait, il jeta à peine un œil aux rues alors qu’il passait, à l’entrée du quai les quelques personnes pressées, comme lui désorientées, qui se reconnaissaient sans se voir. La gare était vide encore, sur les quais les gens s’accumulaient en fines bandes devant les rails, puis dans un sifflement le train entra en gare.

Il venait en sens inverse, pourtant l’étudiant sut que c’était son train. Alors qu’il s’approchait scrutant à toutes les fenêtres il cherchait les cornes striées, le flottement de la chemise, la courbe dansante du museau, il croyait surprendre partout le même trait gracile. Plus proche encore il vit le nombre de personnes qui descendaient, les files encore aux derniers sièges, parmi les derniers à traîner il reconnut alors le scorpion aux dos courbe, morne, dont la queue clocha sur la marche. Coal tourna la tête, reconnut l’étudiant qui l’appelait, fit quelques pas sans conviction. Il voulait lui demander ce qu’il faisait là, s’il avait des nouvelles des autres, s’il avait vu Rye. À cette dernière question le scorpion hocha la tête puis, à toutes les autres, sans cesser ce mouvement il le regarda et ce regard le renvoyait à lui-même. Il le sentit épuisé, plus qu’à l’habitude, moins par les cernes que par ce regard presque vide où étincelait seulement comme un souvenir éteint.

Soudain il tendit le bras pour taper sur l’épaule du crapaud, manière de le faire taire, il secoua la tête encore avant de se retourner. Il remontait dans le train, Bufo le regardait faire paralysé, il le vit tourner une dernière fois la tête vers lui de ce regard noir, faillit crier, il écarquilla les yeux en reconnaissant les images sur l’écran, sans commentaires, dans le silence devant le comptoir, et la foule qui peu à peu se désagrégeait. Le lion lui demanda ce qui se passait, la crainte communiquée lui hérissait la crinière, il se leva sans mot dire, chancela les pièces sonnantes sur le comptoir qu’il laissait derrière, se précipita dehors.
Les mêmes traînes dans le ciel et la lumière brillante.

Il débouchait sur la gare, les quais emplis de monde par groupes épars qui se faisaient, qui se défaisaient, hagards, les trains arrivaient et repartaient les uns après les autres dans la même direction. Le plus proche le même attendait sur le premier quai, la voiture de tête soufflait sa fumée blanche aux motrices. Il courut jusqu’à la porte, s’arrêta à mi-course alors que les derniers passagers descendaient, se tourna vers les autres portes, personne qu’il pouvait reconnaître, les gens montaient à présent, il s’approchait, pas à pas. Un uniforme émergea au bout, qu’il distingua à peine, lointain, un détail à peine saisi qui allait disparaître, le casque et le gilet, il aurait juré que la militaire l’avait regardé, il était persuadé que c’était Ninja. Déjà le sifflet retentissait, emporté par la foule il grimpait de son côté, debout dans le couloir toutes les places étaient prises, il sentit la secousse du départ.

Au fur et à mesure des accélérations les secousses devenaient moins sensibles, il n’eut plus à se tenir, regarda autour de lui les passagers aux visages défaits, les mères, les jeunes enfants, les cannes qui tapaient aux bords des sièges. Parfois il guignait au bout cherchant le moyen de passer les voitures, les couloirs jusqu’au bout semblaient emplis de monde, une foule impensable et les mêmes rumeurs chez tous, qui le lançaient. Il aurait voulu demander, ce qui se passait, par la fenêtre le paysage défilant lui était si familier, pour toutes ces personnes également, puis il remarqua les casques épars dans la prochaine voiture, au profit d’un tournant, puis les murmures moins forts alors qu’ils approchaient.

Dans les dernières minutes chacun avait attendu le coude qui annonçait l’arrivée en gare, le train s’était mis à ralentir plus tôt que prévu, il avait réussi à voir entre les têtes par la fenêtre les premières habitations. C’étaient les façades blanches, il pouvait les voir ainsi que les parcs, il devinait déjà les pentes de la cité et la gare, puis une secousse le rejeta en arrière, il revint à la fenêtre tandis que le train s’engageait les freins criant sur la courbe juste avant de s’engager au-dessus du bassin. Il s’arrêta tout à fait, sur cette courbe, les portes s’ouvrirent dans un souffle. Tout le monde ne songeait plus qu’à sortir.

Avant les pentes la voie surplombait les bâtiments de quelques mètres seulement, presque au ras des toits, il envisagea le saut qu’il fallait faire jusqu’à la terre ferme. Comme les autres, sans véritablement y songer, il sauta, sentit le choc lorsque ses jambes se plièrent, la chaleur des articulations puis il se mit à marcher parmi les rues désertes. L’eau coulait bruyante, des gargouillements sans fin, les jets des fontaines, des canaux, le ruissellement des toits, un tonnerre dans sa tête tandis qu’il passait sur la vieille route, sa chaussure se prit dans un des défauts du goudron sans qu’il n’y prête attention.

Plus loin il avançait encore, les portes et les fenêtres paisibles, il ne voyait passer que les autres passagers entre les maisons, une plage de restaurant dont les parapluies multicolores ouverts laissaient goutter sur les chaises, et il pressait le pas, il se sentait emporté, courir presque, courir tout à fait, jusqu’aux pentes.

La cité s’ouvrait, à la place de la cité une forêt dense, où le bitume laissait place à la terre, la brique et la pierre aux écorces, à la place des bâtiments les troncs millénaires, partout où il regardait, partout où lui revenaient les souvenirs des pistes, des arbres, de l’université, des arbres, du magasin, des arbres, il fit un pas avant de s’arrêter, il ne voyait plus rien, face à ce paradis de verdure, il s’aperçut soudain qu’il refusait de comprendre ce que cela signifiait, tout ce qui en un instant n’avait plus été là pour l’accueillir.

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Journal :
Les quatre premières pages écrites en trois heures… bâclées, donc. La plage n’est pas si mal réussie, la machine vaincue ne tombe pas du ciel et on finit par sentir le « pattern », surtout grâce à la rouille. J’ai échappé à l’enlisement avec Amy, et fait un clin d’œil avec le vendeur de glaces.
Cream s’est révélée difficile mais en la maintenant au stéréotype – petit enfant joyeuse – elle a tout fait pour moi. Inexistante. On ne comprendra pas ce que vient faire ce jeune enfant sorti des eaux, mais c’est une réflexion accessoire. L’appel de Hazy est relativement réussi, l’aube absolument ratée, bonne transition mais s’il y avait un effet il a échoué, c’est un mauvais patchwork sans queue ni tête – et malheureusement la seule fois où ce sera compréhensible. Le trajet en train n’a pas posé de problème.
Aux trois derniers paragraphes n’ayant plus le temps de lui faire gagner la cité des arbres j’ai choisi une autre hémistiche, où il appellerait Rye – ce qui fait partie du plan – avec la perspective pour le lecteur qu’il se soit trouvé dans le train qui arrive à la cité au moment fatidique. J’aimerais vraiment que le lecteur fasse cette hypothèse.
Et cela me permet de faire un écho au futur « j’arrive ».
Quatre pages en une heure – et quelques minutes. Il m’a fallut réduire la seconde rencontre en gare et même alors la fin est abrupte, mais c’est peut-être mieux ainsi, et cela m’a permis de peaufiner la dernière phrase. Pour une fois, j’ai voulu le paragraphe plus explicite, que les gens comprennent au moins ce qui est. Pour cette fois, je leur épargnerai cet effort.
Content au final du résultat, une hésitation sur Ninja mais tout s’est assez bien enchaîné, le lion en remplissage il faut l’admettre, sinon et surtout les rencontres à la gare sont très réussies.
Ninja n’est pas du remplissage mais bien planifiée, elle remplace un rôle qui aurait dû échoir à Tails, de celui qui se rend compte trop tard de ce qui est arrivé à Bufo et qui voulant lui éviter la peine se dépêche de le rejoindre pour lui annoncer. Quant à l’écran et les images silencieuses, c’est un souvenir du onze septembre.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Octobre 09, 2011, 07:04:19 pm
On est à cinq chapitres de la fin... j'espère finir ce texte avant Noël. Maintenant que le vingt-et-un est passé... ce qui suit n'est plus qu'une banale histoire d'amour avec un gros combat.
Plus ou moins, c'est quand même Chao's Theory.

The Chao's
Theory

Épisode 22 :

Il s’appelait Bufo. Ou du moins, les autres l’avaient appelé Bufo. Il faisait face à sa ville, et à la place de sa ville, il y avait une jungle.

Quelqu’un d’autre fit le pas, aux abords des routes qui se démontaient parmi les hautes herbes de la jungle, quelqu’un d’autres enjamba le goudron et la boue, et partit s’enfoncer là-bas, au bas des pentes qui lui faisaient face. Lui, il n’y arrivait pas. Ses jambes ne lui obéissaient plus. S’il bougeait, il tombait. Cette pensée parmi les plus concrètes lui revenait sans cesse à force de courir après un brouillard de ses raisonnements confus, formés en boucles, qui se brisaient. Ses mains, il le sentait mieux à cause des gants, tremblaient, et la sueur allait glisser aux poignets, foncer le tissu. De la sueur, pourtant sa peau était sèche, le mucus sec, cette peau d’un blanc maladif. Le goitre le serrait, le front brûlant, et il revenait à la même conclusion, s’il bougeait, il tombait, et il regardait la jungle incapable de la voir.

Des cris, autour de lui, allaient s’enfonçant au hasard, effacés derrière les bâtiments de la ville avant les pentes, et certains bâtiments effacés au-dessus des pentes, en partie couverts par la végétation. Il ressentait ce que personne d’autre ne ressentait, à ses pieds les courants, mais à moins d’un pas, devant lui, où commençaient les pentes, plus rien. Rien devant lui sinon un vide immense, rien ne remuait le feuillage des branches, rien ne tirait la masse des troncs à terre, et rien, rien ne chantait ni ne bougeait, aucun animal parmi les buis ou même survolant les pentes jusqu’en bas. Bufo voulut lever la tête, lourde, si lourde, et il entrevoyait entre le filet de ses paupières ce qui manquait, dans le ciel, l’absence des arcs-en-ciel. Une panique s’emparait de lui, qui le poussait en arrière, chancelant face à un gouffre imaginaire, en même temps que ses yeux le brûlaient.

On le bouscula, un enfant plus jeune que lui pressé, venait de se jeter parmi les premières herbes. Les couleurs de son gilet flottèrent, pas longtemps, tandis qu’il allait par la pente, entre les branches qui formaient comme un nouveau sentier à la place des ruelles, et il s’était demandé en secret, Bufo, s’il y avait un rapport entre le placement des arbres et ceux des maisons qui auraient dû être là, mais il n’y en avait aucun. Son corps cependant, à la vue du gilet – bien plus que de l’enfant – avait retrouvé un peu de fermeté. Alors le cœur pulsant, un mélange de poix dans les artères, à son tour Bufo s’avança. Plutôt, il se détachait, il se laissait emporter par le mouvement qui tirait tous ceux autour de lui, venus comme lui, et qui hésitaient encore.

L’étudiant marchait, mais indolent, il se regardait marcher entre les plantes laissant battre sur lui les branchages, il s’en moquait, encore plongé dans ce brouillard d’idées qui le tenaient loin des événements, Bufo se regardait descendre la pente le regard fixe, plongé plus loin qu’il n’était possible de voir, dans ce fond vert sur vert sans contrainte ni logique. En même temps chaque pas éclaircissait sa pensée, et il se mettait à marcher, un peu plus vite, juste un peu plus vite, et ses yeux de braise dérivaient légèrement fouillant le peu de marge qu’il se laissait, alors que derrière les façades blanches s’effaçaient, seul à présent à se perdre sous la canopée, il accéléra.

Contre ses chaussures les racines tapaient, puis il atteignit une mince éclaircie, sur la longueur, où il crut reconnaître une ancienne rue et l’étudiant se disait, là, qu’il avait pu y avoir des balcons, et là, il n’était plus sûr, une haie peut-être, et il paniquait, incapable de s’arrêter, tournait la tête en quête de repères, se refusant d’avouer ce qu’il cherchait vraiment, battit des bras pour dégager les grandes feuilles tombantes et les lianes. Tous ses membres tremblaient, mais tremblaient, mais il s’apercevait à peine de leur tension, les dents serrées, pour ne pas céder à ce vide qui l’entourait. Et il se souvint des leçons à l’université, dont des phrases qu’il avait dites lui-même, devant tous ces visages de camarades dont il ne voyait plus que les yeux de braise plaqués sur eux. Ce vide, c’était l’impression de se débattre dans rien, sans ressentir ni aucune force ni aucun poids, mais il ne voulait pas se dire ce que c’était, il refusait encore de se le dire, et ne voulait pas se dire pourquoi.

Pour la seconde fois, il tomba, il se relevait, la douleur à ses jambes, à ses coudes, Bufo courut tant qu’il pouvait tapant les troncs qui le gênaient, en perdition, les oreilles lui bourdonnaient, tellement de pensées folles rejetées dans sa foulée, dont une, plus concrète, s’imposa. Près de lui, longeant sa course, coulait de l’eau. Ce bruit de l’eau claire, comme une source, le souvenir des fontaines, il s’y raccrocha.

De tous les côtés l’écorce se couvrait de gouttelettes, aux nervures des feuilles, sur l’herbe, les gouttes d’une rosée présente, sur lui-même, mêlée à sa sueur, à sa course, cette humidité le faisait étouffer. Cependant il s’était détourné, après son arrêt, il courut vers la source où l’eau coulait comme ces canaux au long des trottoirs, comme aux rigoles et aux jets, comme aux façades les cascades, tous ces souvenirs rassurants lui faisaient oublier la jungle. Ses pieds secouaient des flaques, entre les touffes, soulevaient des embruns. Soudain il débouchait, Bufo, devant la source d’eau, un ruisseau aux multiples lits naturels, entrecroisés, qui filaient entre les troncs pour se perdre en aval, et qui bruissaient contre des pierres lisses de galets. L’étudiant laissait l’eau s’écouler à ses pieds, soufflant de fatigue, pour retenir les souvenirs de la cité universitaire.

Il était dans la jungle, sur les pentes, et il refusait encore de comprendre.

Néanmoins le même mouvement le poussait encore, et il reprit sa marche, hésitante, le long du cours d’eau pour le suivre jusqu’en bas. Ses mains cherchaient les arbres, s’appuyèrent contre les troncs, se tinrent aux branches quand elles pouvaient. Il n’arrivait plus bien à voir, il secouait la tête, le front comme une fournaise, et il sentait sur ses joues les mêmes rus. Ce qui le faisait tenir encore était la sensation de la pente se réduisant, pas à pas, en un ultime repère qui lui permettait de se dire, qui l’obnubilait, en bas ce serait différent. L’écoulement de l’eau réduisait cette impression qu’il manquait l’existence même, en ces lieux, une peur passée depuis longtemps. Il craignait bien plus, à présent, ce qui l’attendait en bas.

En contrebas une personne guettait, la peau vive, de grands yeux globuleux tournés brutalement sur lui, et quand il se mit à parler, entre ses lèvres sifflait une langue taillée.


« Excusez-moi… »

C’était à peine si Bufo parvenait à l’entendre. Il continuait à marcher, emporté dans sa direction propre, et l’autre en bas se mit instinctivement sur son chemin. Tous deux se rencontraient, et la langue sifflant, il répéta : « excusez-moi… » Le ton se voulait tellement calme, tellement détaché. Amical. Bufo songea, et cela l’arracha à son indolence, que cette voix hurlait. Il regarda enfin le lézard qui lui parlait, qui lui disait quelque chose, et il dévisageait chaque détail, chaque ride sur son visage, sans comprendre.

« L’université… je cherche un grand bâtiment, de grands bâtiments comme un cercle… c’est l’université, c’est près des pentes… »

Pourquoi n’arrivait-il pas à répondre. Mais il écoutait, figé, cette personne plus âgée que lui demander sa direction. Répondre, c’était pire que ne pas répondre. Chaque seconde où l’étudiant se taisait, le lézard semblait plus confus, plus agité, et se rattrapant :

« Attendez… » Il fouilla pour sortir une enveloppe. « Tenez, c’est l’adresse… C’est là, c’est à cette adresse, mais… vous auriez au moins une idée de la direction ? »

Au-dessus de l’adresse, il y avait eu un nom.

Dans son goitre le goût âcre du remords, parce qu’il aurait voulu répondre, faire cesser ces hoquets, Bufo courait à présent presque au bas de la pente. Les pieds frappaient dans l’eau pour la faire gicler, pour mieux l’entendre. Rien de conscient. Il chancelait, sa bouche ouverte désormais avalant l’air vide si vide et soufflant cracha quelque chose comme une plainte, attribuée à tout et à n’importe quoi plutôt qu’à son affolement. La jungle, autour de lui, au lieu de la cité, il commençait à peine à faire le lien, que la jungle avait remplacé la cité, et la conclusion, une conclusion si simple, l’étudiant n’avait simplement pas la force d’aller jusque-là. Il y avait trop de noms, trop d’images, un monde entier pesait contre cette conclusion. Tout ce qu’il pouvait faire alors était de courir.
Une fois en bas, la pente cessée, il n’y avait rien. Seulement la jungle, et à cet endroit la jungle s’était ouverte sur une brève clairière, une vingtaine de pas dégagés où l’eau de la source allait formait des gouilles plus grandes, entourées par les buissons et les fleurs en bouquets, dans un calme que son souffle n’arrivait pas à briser.

Dans le ciel bourdonnait un appareil, les pales d’un hélicoptère. Ce souvenir, aussi, lui revint, des rues en ruines et du souffle des combats, quand tout s’effondrait, en son cœur au plus profond il souhaita, par tous les moyens, y revenir. Si seulement l’hélicoptère avait tiré, voir s’abattre des bombes, même les flammes, au lieu de quoi l’étudiant contemplait la sérénité de la jungle, sa beauté, sa paix. L’hélicoptère passa, il retrouva l’écoulement de l’eau ainsi que les battements de sa poitrine, il se sentit tomber. Une jambe vint à fléchir, se retenant à peine aux dernières branches, à une liane, le gant serra assez pour pendre. Il essayait, il se cherchait une force, quelque part, quelconque, pour continuer, et n’en trouvait aucune. Des cris perçaient, à travers la flore, très lointains, les voix épuisées d’autres comme lui, enfoncés jusque-là, qui criaient des noms, beaucoup de noms. Il se demanda, à cet instant, si lui aussi allait le faire, malgré lui, se mettre à crier alors qu’il savait, et il arrêta là sa pensée.

« Mist ! »

Au moins les gens avaient arrêté de la regarder comme une intruse. Ils ne la regardaient plus du tout. Elle jetait des regards par-dessus les épaules, elle cherchait dans les gens pressés aux rebords, sur la vieille route qui se finissait en cahots dans l’herbe, une peau blanche ou bien cet air d’ahuri. Rien à faire. Les hélicoptères volaient au-dessus d’eux en arcs, en attendant le signal pour se poser. À leur passage les gens baissaient la tête, comme s’ils s’attendaient à ce qu’il les touche. Il y en avait même sur les toits, de ces spectateurs, agglutinés à ce qui restait de la périphérie. Il y en avait même sur les rails, au-dessus d’elle.

Et puis elle revit cette militaire.

« Non de mais on jurerait ! »

L’uniforme avait disparu déjà tandis que le cordon de la sécurité, coupant devant la foule, essayait de les séparer des pentes. Un effort inégal, la populace se mettait à réagir, comme si on leur tirait dessus. Il y en avait pour reculer, d’autres pour crier, d’autres qui poussaient. Ceux-là lui donnaient envie de taper dans le tas. Plus il y aurait de militaires, et plus il y aurait de tensions. Il n’y avait juste pas assez de militaires, c’était tout. À sa radio les pilotes exaspérés reprenaient leur arc, passant légèrement au-dessus des pentes. Et à chaque fois c’était un événement pour les gens, qui ne voyaient pas la routine.

La taupe laissait cette route derrière, passant par la ruelle, à la poursuite de cette silhouette disparue, et elle fulminait. De l’autre côté, même spectacle, à peine moins nombreux, une foule de gens isolés se pressant aux abords pour voir si la jungle existait bien, et quand ils ne bousculaient pas la sécurité, ils se taisaient, ou bien criaient le nom des disparus.

Seulement cette fois elle avait de la chance, tout à l’arrière et presque à l’intersection se tenait le capitaine Morning avec son ordonnance et une deux trente-cinq. Morning l’avait vue, puis avait détourné le regard, retournant à ses tâches. Il avait espéré, peut-être, qu’elle disparaisse d’un coup. Trop contente de le décevoir.
« Capitaine ! » Et après les saluts « un de vos hommes a vu un crapaud blême avec une tête d’illuminé ? »

Il avait ses têtes des bons jours, qui pesait d’un côté puis de l’autre ennuyée d’avoir à tenir debout, et les deux tonnes de ses cernes. On aurait fait tonner l’artillerie, il aurait à peine cillé. Elle n’arrivait pas à voir le pli à la lèvre, qui indiquait au contraire qu’il était sur le point de céder.

« Et le conducteur ? Le machiniste, pour cette bête ? » Ninja désignait de la tête le train arrêté, au loin, immobile depuis le matin.

« Quelque part en bas. »

Il voulait dire, en bas des pentes, comme la plupart des passagers l’avaient fait, il s’était jeté dans la jungle sans aucune autre considération. Son train avait amené des militaires, du monde sous les ordres de Morning. Il hocha la tête, ce petit à-coup fatigué qui l’agaçait. La taupe piétinait, agacée, lui balança carrément qu’il était inapte. Elle avait dit, plus précisément, qu’il ne tenait pas ses gars.

Très vite : « À votre avis mes gars ils viennent d’où ? » Une pause, et puis : « D’accord ? Alors vous vous calmez. Et vous nous laisser travailler. »

À quelle vitesse le pli s’était fendu, et sans sa nature endormie, le capitaine ne se serait pas rattrapé. Mais il la regardait à nouveau de ses yeux torves, ruminant ce qu’il avait ravalé de paroles et qui pesait entre eux. Elle, elle se rappelait que tout le monde en voulait à tout le monde. Et puis, quelque part, elle avait peur pour Mist. Pour le moment, il fallait faire la paix, alors elle se mit dans ses bottes, rejetant sa mission à plus tard, et aussitôt lui bondit au cœur l’unité Mogul’s Tooth. Une chance sur deux qu’ils se soient trouvés dans la cité, au moment où… quelque part sur Mobius, un type devait remercier l’Egg Star que ce soit arrivé. Sa tête allait finir sur un piquet, en attendant Ninja demanda ce qu’il en était de l’unité. Un hochement de tête. Pas besoin de surjouer, sa réaction fut sincère.

« Votre mia, c’est le doc’ Mist ? » Morning continua. « Je fais passer le message, si un de nous le voit on vous appelle, six o trois. » Puis : « Vous tenez vraiment à descendre ? »

« ‘Faudra que je lui demande, quand je le retrouverai. À l’heure actuelle, c’est sans doute le dernier mobien à pouvoir nous le dire. »

Ils se séparaient, c’était une première, sans se fusiller du regard. Un continent plus tard, ils en arriveraient peut-être à se sourire. Quelques secondes, le temps d’être trop loin, et le souvenir de la militaire lui revint. « Idiote ! » Elle aurait pu lui demander. Là, tout de suite, ce n’était vraiment pas sa priorité, mais quitte à affronter Mist, elle aurait au moins voulu en être sûre. Une voix s’élevait à présent dans la rue adjacente, près du pilier de rails. L’officier public essayait de se faire entendre par tous les civils, au moins dans ce coin où ils étaient les plus nombreux, pour les rediriger vers les tentes. Et de répéter de se tenir loin de la jungle. Ce n’était que du bois et des feuilles et pourtant, tout le monde, absolument tout le monde avait un frisson à la nuque, juste de s’en approcher.

Quelque chose de pas normal, et c’était là-bas qu’elle allait. Ninja revint jusque dans la cour, toujours libre de gens. C’était fou. Les soldats en piquet soufflèrent en la voyant, et lui firent signe. Ils s’en allaient déjà, dans son dos la voix de l’officier qui continuait, qui répétait les mêmes consignes. Personne ne l’écoutait vraiment, les gens se pressaient encore aux cordons. Ils finiraient par se lasser. La militaire se hissa jusque dans l’habitacle, refermant la verrière, vérifia en priorité la propulsion, puis passa sur six o trois. Le canal crépitait d’appels, séparés quelques instants, de noms qui cherchaient des noms, et qui tournaient à vide. Une saleté de musique pour se jeter dans l’inconnu.

Le mécha’ se détacha des dalles, soufflant autour, les branchages vacillèrent à son envol. Elle rasait le sol, et comme un pressentiment, les gens au-devant s’écartaient. Elle poussa le manche en avant, la machine prenant l’élan glissa juste au-dessus de la route, lourdement, et les civils écartés, le cordon s’ouvrit à son tour, la laissa surgir au-dessus des pentes. Une crispation, un instant sur le qui-vive comme si elle allait sauter, rien ne se passa. « Ouais. Rien que de la verdure. » Les arbres s’étendaient presque à l’horizon, jusque de l’autre côté des pentes, et aussi loin qu’elle pouvait voir pas la moindre trace même d’une ruine, ou d’une fondation. Tout avait été effacé par la végétation. Déjà la propulsion, détachée du sol, faiblissait. Elle ne pouvait pas pousser plus que tant, alors laissant la gravité faire, sans lutter, la militaire se concentra sur les optiques. Les hélicoptères avaient déjà dû le faire mais, à tout hasard, elle tenta un regard à la caméra thermique, dans l’étroit sillage du canon. Juste une seconde, observer toute forme de chaleur.

Personne n’y avait pensé. Dans son optique flamboyait une cité entière de personnes.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Octobre 16, 2011, 08:46:59 am
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Ensuite la forêt l’absorbait, la jungle, l’appareil plongea dans les frondaisons avant d’en ressortir à moitié, les bouches d’air hurlant dans les feuillages. Ses optiques ne captaient plus rien, que des formes hasardeuses, et l’image surimprimée de milliers de silhouettes se dissolvait sur l’écran. De toute manière elle ne regardait plus, elle se concentrait sur le pilotage. La radio tournait, encore aucun message pour elle, sans être sûre que Morning ait déjà fait passer l’annonce. Il faisait traîner. Alors si Mist avait vraiment descendu la pente, elle savait où le chercher.

Sur le panneau latéral les alarmes sifflaient. La propulsion encaissait l’effort, après avoir voyagé, elle en demandait encore. Puis il y avait la collision, que la militaire redoutait tant les troncs d’arbres pouvaient tromper le système. Sans se l’avouer, les nerfs à vif, et sur les points de braquer, elle cherchait l’affrontement. Elle cherchait l’adversaire, à travers ces vastes foules de floraisons. Si ça n’avait pas été une cité, autrefois, alors ce lieu aurait été paradisiaque. Et cela la crispait. Ses réflexes à l’Unité l’obligeaient à chercher le danger, prévenir une surprise qu’elle sentait imminente, qui ne venait pas, dans le désert des pentes, la sensation du frisson. Puis il y avait l’alarme du bloc gauche mais celle-là, elle s’y était habituée. Les lanceurs massifs émergeaient de la flore intouchés, insensibles, capables d’ajouter leur destruction à la destruction.

« À tous de Morning, avis… » le capitaine se décidait enfin à passer le mot. Elle écoutait la description du crapaud, avec des mots qu’elle n’aurait pas employé, l’image impersonnelle du jeune talent adepte de chaotique.

« PC d’oil quatre, pour Mist, visuel, répondez. »

Ce contact-là avait été couvert par le bruit des rotors, le souffle des pales. Dans leur arc les hélicoptères fouillaient encore du regard l’immensité des pentes, et au-delà, toute la jungle. Elle répondait, sa propre voix couverte par les grondements de réacteur, demanda une position, donna la sienne. L’hélicoptère décrochait de sa trajectoire et, tournant comme s’il touchait au décrochage, alla se stabiliser à l’écart. Il jouait à l’étoile du matin. À la portière le suppléant avait une vue dégagée sur l’une des clairières, où il disait, se trouvait un crapaud blanc. Définitivement son batracien. Ce qu’il faisait, il marchait, comme tous les autres, et il aurait juré qu’il n’était pas seul.

Sa propre trajectoire corrigée le mécha’ sembla plonger dans la végétation, à travers les arbres et les branches brisées fondit en direction de la clairière, où les pentes se finissaient, et elle avait vu juste. Il allait, hésitant, se détournant constamment pour ne pas l’atteindre, au lieu où aurait dû être l’appartement. Dix secondes avant contact. À cet instant il devait entendre le fracas des moteurs, et sentir au sol les vibrations. Elle surgirait dans son dos, elle réfléchissait encore, si elle se poserait devant, ou derrière. Quatre secondes, braquant sur le manche les tuyères s’évasèrent, son inertie soudain enfuie la machine alla tomber lourdement contre le sol. Les pattes articulées se déployèrent, en un dernier effort pour ralentir, deux, une seconde, la clairière apparut devant elle.

« Mech un d’oil quatre, on décroche, terminé. »

Les pattes foulèrent le sol, rongèrent dedans de véritables tranchées. C’était le genre d’atterrissage qu’elle réservait aux fuyards, quand défonçant le béton des routes elle pulvérisait leurs chances de fuite, avant de leur balancer ses roquettes. L’envie de baffer Mist, ses émotions concentrées dans un arrêt catastrophique, où les articulations grinçantes ne se stabilisèrent qu’au dernier instant, à trois mètres du crapaud. Sa main hésita sur la commande d’ouverture, l’idée du piège, et véritablement, à cet instant, elle aurait voulu rester dans l’habitacle. Puis le besoin de baffer Mist prit le dessus, elle ouvrit, s’extirpa de son siège. Devant elle, il la regardait, les yeux éteints.

« Tu sais pas répondre quand on t’appelle ?! »

Il demanda de quoi elle parlait.

« Ton téléphone ! Je t’ai spammé de messages ! »

Il tirait le téléphone, l’ouvrit, un geste d’étudiant. Ce geste qui l’avait toujours accompagné, il ne voulait pas se l’avouer, imité sur Shell. Le petit claquement de l’écran prenant place lui serra le cœur. Il regardait cependant, incrédule, les dizaines de message en absence, et celui qu’il avait déjà vu, alors soudainement Bufo jeta le téléphone au loin. Il n’avait pas le temps pour ça, il lui répondait, il n’avait aucune obligation envers elle. Il parlait encore comme s’il y avait la cité universitaire, comme si rien n’avait changé.

Ce qu’elle disait, son ton, son émotion, ne correspondait pas à Ninja. La militaire, dans son uniforme de combat, dressé sur le nez de l’unité mécanisée mécha’, avait l’attitude d’une amie. Ce n’était pas le mot, seulement il s’en satisfaisait. Les paroles de la taupe ne portaient pas plus loin que l’herbe, se perdaient entre les troncs. Ils n’arrivaient pas à briser la tranquillité de la clairière, le vide.

« Tu vas retrouver tes amis, c’est ça ? Tu penses qu’ils sont quelque part derrière un buisson ? »

Elle ne comprenait pas.

« Et qu’est-ce que je ne comprends pas ? Qu’est-ce que je ne comprends pas ! Comment veux-tu que je comprenne si tu ne me dis rien ! »

Parmi les arbres de la jungle, certains étaient millénaires. À partir de là il se tut et elle déduisit, que ce qui était arrivé était l’exact répétition de tous les autres phénomènes, de ces machines combattues aux quatre coins de Mobius. Et elle commençait à comprendre son espoir. Les machines, neuves, et les machines vétustes, toutes avaient subsisté. Il s’attendait donc à ce que quelque part également la cité soit conservée, intacte, et s’il cherchait dans le bassin naturel, au bas des pentes, si l’expert chaotique se dirigeait là, c’était soit de l’aveuglement, soit qu’il y avait plus de chances de les y trouver.

Autrement dit, il y avait toujours un espoir.

« Alors toi aussi- » et Ninja, comme effrayée, se tut.

De son côté il comprit, ce que ces mots signifiaient. Et il ne réalisait pas bien encore, ce que la militaire avait vécu, ce qu’elle avait accumulé d’expérience, et sa vision du monde. Elle lui aurait craché à la figure tous ceux qu’elle avait perdu, et le nombre de fois où elle avait souhaité les revoir. Elle aurait pu lui faire la leçon. Elle aurait pu dire, qu’il n’y avait que pour les célébrités que ça se finissait bien. Et que s’il y avait l’Unité, c’était parce que pour les autres, les miracles, les espoirs fous, ça n’existait pas. Il n’y avait que de l’effort, de l’abnégation, de l’aveuglement parfois. Une volonté de réaliser le possible, mais l’impossible, mais elle avait cru qu’il haïssait cette idée autant qu’elle, ce modèle de l’insouciance prônant qu’il y avait toujours une solution.

Autrement dit, il n’y avait pas toujours un espoir.

« Tu te trompes » lança Bufo.

Dit par un autre, elle lui aurait vidé son arme par rafales. Elle cracha : « Tout le monde ne revient pas. »

« Moi. » Et ça lui coûtait. « J’en suis bien revenu, moi ! »

Ce qui signifiait, qu’il ne voulait pas être le seul.

Elle n’aurait pas eu de peine pour l’obliger, il pouvait partir. Elle aurait pu l’assommer, au besoin, le regardant partir, la taupe se demandait, mais ce qu’elle se demandait n’importait pas. Pas vraiment. Peut-être qu’elle s’était trop reposée sur Mist, sur ses réponses. Elle avait espéré, peut-être, une solution facile, une théorie quelconque, aussi folle soit-elle, qui non seulement explique tout, mais dise quoi faire. Peut-être que Mist ne s’était pas asse reposé sur elle. Puis, ce petit aiguillon cynique, de penser qu’au fond la jungle était vraiment belle, et elle regrettait presque d’avoir labouré la clairière. Au-devant d’elle, du côté où le crapaud était parti, l’eau formait quelques gouilles hasardées, comme un jardin naturel, et les nénuphars à leur surface lui faisaient penser…
Une sonnerie de téléphone. Celui de Mist devait être quelque part dans l’herbe, mais c’étaient les voix crépitantes à la radio. Alors, plongeant dans l’habitacle :

« Mech un mais qu’est-ce que vous fichez ?! Le Commander en personne vous cherche, vous avez enfreint plus de règles en deux heures que moi dans ma carrière, on parle d’envoyer Rouge vous chercher ! Ramenez-vous avec Mist ou c’est la dernière fois que vous voyez votre mécha’ ! À vous. »

« PC de mech un, négatif pour le doc’, je reviens. Répondez. »

« Mech un, question, comment ça négatif ? À vous. »

Il n’en démordait pas, de son « à vous ».

« PC, la jungle est sûre, et d’après Mist on a peut-être du monde en bas. Envoyez vos équipes, je remonte me faire hurler dessus. Répondez. »

« Mech un, attendez. » Puis : « Mech un de PC, bien reçu. Vous avez cinq minutes, après ça votre café sera froid. Terminé. »

Elle coupa, aussi le canal six zéro trois. Le Commander. Mais après tout c’était normal. Les derniers à pouvoir parler de chaotique, pour autant qu’elle savait, étaient le professeur Pickles, le professeur Field, et Mist. Field… elle se souvenait encore de sa tête, sa colère, et l’influence qu’il avait sur son crapaud préféré. La propulsion arrachait le métal au sol, la soulevait. Quelque chose en elle soupirait, de pouvoir quitter cette jungle même temporairement. Elle aussi, au fond, elle aurait voulu avoir ce luxe de pouvoir se promener des heures en jungle, à courir après des pensées.

Sans le vacarme des machines les appels revenaient plus nets, de loin en loin, les gens qui s’époumonaient pour leurs proches. Des appels déchirants, qui donnaient envie. Dans la direction qu’il avait prise, aucun cri, juste le bruissement vague des feuillages. Il se repérait, aux éclaircies entres les cimes, grâce à la ligne de rails, sur la périphérie, où le train comme une chaîne de cristal étincelait. Dans sa tête courait la même logique, puisqu’il n’y avait aucune correspondance, qu’il ne serait jamais persuadé d’avoir trouvé, qu’il risquait d’errer des heures sans jamais être sûr. Cette logique vaincue par avance, par l’idée qu’il restait quelque chose à trouver. Une nausée en lui le travaillait, une sorte de fiel, qui rendait ses pas difficiles, et ce n’était pas la fatigue ou des tremblements. Il se forçait lui-même, à découvrir ce qu’il ne voulait pas savoir. Si simple.

Deux pas plus loin sa chaussure tapa contre ce qu’il crut d’abord être une racine, ou une pierre. Mais la masse était sombre, et baissant les yeux il crut reconnaître une pièce de bitume, de la vieille route. Ses pensées trop troubles, dans un état second, il n’arrivait pas à s’assurer de bien voir, si c’était réellement la vieille route, et non pas son esprit qui plaquait quelque souvenir dans le décor. Il l’avait trouvé. Le repère. Et l’ayant trouvé de le voir l’affolait, car l’idée refusée jusqu’alors s’abattit comme un fait. La cité avait été détruite. Anéantie. Par l’explosion. Et ce que Ninja avait essayé de lui dire, pesa contre sa poitrine. Le ventre gargouillait de fiel, un malaise, comme de l’acide. Sur sa vue s’imprimait le voile violâtre de ses souvenirs, cette impression affolante. Ce bout de bitume signifiait, la cité était encore là, et la cité était anéantie.
Il eut peur en comprenant qu’il allait trouver quelque chose, et ne parvint plus à avancer.

Quelque chose le fit avancer qui était un esprit de logique hors de lui, ou une habitude le dépassant, et il se voyait point de gravité conscient devant lui écarter les feuilles, sur de faux sentiers entre les hautes herbes, aux abords des pentes. Dans sa tête cela allait ainsi, à présent il avait atteint l’artère, et là, et là, il y avait, et il avançait luttant pour ne pas céder. Les cris des gens derrière lui, lointains, lui vrillaient les oreilles. Il entendait son propre cri, et il faillit étouffer. « Rye ! » Et il s’obligea à hurler : « Juicy ! Coal ! » Et il s’obligeait à les appeler, chacun de leurs noms, leurs visages pleins la tête, tant que des brassées sylvestres les séparaient. Tout ce temps il avait pu marcher sûr qu’il n’y avait rien à trouver, souhaiter ce qu’il ne voulait plus, et il se rappelait.

La façade blanche du bâtiment l’accueillit, surgissant des arbres, un petit espace trop réduit pour être une clairière, juste une trouée où le mur s’élevait, pâle, avec ses fenêtres. Un monceau de façade défoncé à travers l’arbre, qui ne s’élevait pas plus haut que le premier étage. Sa conscience lui échappa. Il s’effondrait, évanoui.

Bufo gisait contre le mur laqué de blanc, ce qu’il restait du mur s’ouvrant contre l’arbre, les arbres autour, l’épaisseur des frondaisons. Le ciel s’était assombri, la nuit approchait, il voyait poindre les premières étoiles. Alors l’Unité avait accepté de le laisser tranquille. Il sentait une présence, et il la sentait familière, si familière. Son dos blotti contre la ruine, il regardait ce lieu défiguré, sans le voir, et incapable de réagir. Il attendait. Il les attendait. Revenu où il aurait dû être, une troisième explosion peut-être, pour l’emporter. Cette présence, surtout, lui était douloureuse. Il voulait y croire, qu’il y avait quelqu’un, et savait désormais le contraire. Une dernière fois, faiblement :

« Rye… »

Comme ses sens lui revenaient, la conscience de s’être relevé, d’avoir marché jusque contre le mur pour s’y laisser abattre, il regardait les lieux, redécouvrait les arbres et, autour de lui parsemés, les bouquets de fleurs. Là où s’était trouvé le jardin de l’immeuble, et jusqu’au plus près du mur, les fleurs presque comme un champ, des sept couleurs, flottaient. Il se souvint de Pearl ramenant une Émeraude. Il se souvint de Juicy lui claquant la porte. Puis dans l’escalier…

Quelqu’un s’approchait. Un petit enfant, aux oreilles, un souris, à peine quatre ou cinq ans. Il ne l’avait pas vu encore, marchant au hasard parmi les arbres, puis le souris vit le mur, puis il vit le crapaud. Une chemise trop longue, et un béret. Un petit citadin, qui le saluait. L’air content, l’air serein. Heureux de l’avoir rencontré. Bufo le regardait de loin, attisé par sa sorte de joie, l’envie de le voir s’en aller. Il se souvenait du lézard, et d’autres. L’enfant s’était rapproché, pour lui parler, lui demander comment ça allait. Pour lui dire de se consoler. Des tas de mots. Des tas d’idées. Il aurait eu envie de lui répondre, il n’en avait plus l’envie. Le jeune souris parlait, voulait l’entendre répondre. Il cherchait une réaction. Bufo comprit, il cherchait quelqu’un, à son tour, à qui parler.

Il se forçait à sourire.

« Tenez. » Le jeune souris lui tendait un instrument, qu’il avait traîné alors dans sa manche, et qui surgissait de nulle part. Une flûte toute de cuivre, ancienne. « Moi, je ne sais pas en jouer. » Supposer que tous les adultes savaient, ou seulement ceux qui avaient compté.

Il se força à sourire, n’y parvint pas.

Alors Bufo porta l’instrument à sa bouche. Et il sentit, autour de lui, les courants, les courants chaotiques. Peut-être, en manipulant ces courants, mais cette idée l’emmenait trop loin, à trop d’espoirs fous, et ravivait le mal à son ventre. Au lieu de quoi il saisit ces courants comme une portée, et se laissa porter par eux. Ses doigts, détachés de lui, allèrent haut et bas jouer sur le corps de la flûte, puis il se mit à souffler. Les notes, d’abord solitaires, se mirent à résonner, allèrent se perdre parmi les arbres.

Il joua, le petit souris près de lui assis, une dizaine de notes, une dizaine d’autres, il les écoutait éclater autour de lui, puis il y eut d’autres notes qui ne venaient pas de lui. Ailleurs, quelqu’un avait sorti un harmonica, et lui répondait. Puis il y en eut d’autres. Les notes allaient se combinant, trop bien, trop parfaitement, mais il jouait sans s’en soucier. La mélodie montait dans le bassin naturel, allait par les pentes, atteindre les gens de la périphérie. Il écoutait, et il laissait jouer, ces notes qui venaient naturelles, un chant échappé d’eux en même temps que brûlaient les étoiles dans le ciel.

Puis il s’arrêta. Le souris avait disparu. Il ne ressentait plus de présence, plus que l’absence. La seule mélodie était celle des sirènes, venant de la périphérie, qui appelaient à rentrer. La flûte entre les mains, il se blottit, et la présence qu’il ne ressentait plus, s’installa pour la nuit, une dernière fois à l’appartement.

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Journal :
Mh. Changement d’écriture pour du tellement simple que j’en ai honte, mais c’est le but. Au départ, les chapitres 22 à 25 n’avaient pas de plan. Je sais juste qu’en fin de 22 Bufo reçoit une flûte et en joue. J’ai fait un plan page à page que je ne vais pas suivre. Un projet avait consisté à ne mettre que du dialogue, entre le Commander, Pickles et d’autres personnes, reprenant ce qui s’était passé. Au final il fallait de la place à Bufo, mais Bufo seul aurait été étouffant. Alors j’ai placé Ninja qui sert un peu à résumer et ellipser son errance.
Bon, ça c’est dit.
Premier arrêt page trois, juste à la transition. Tout ce qui se trouve avant était plus ou moins planifié, et s’est très facilement écrit – on peut faire de ce genre de page à la centaine, les yeux fermés. Repris quelques heures plus tard jusqu’en fin de page quatre, avec une petite correction après « rien à faire », une hésitation à cet endroit mais ensuite même chose, écrit avec autant de réflexions que pour additionner deux et deux. Morning inventé de toutes pièces sur l’instant.
Je suis à présent persuadé – et trop content si on me détrompait – que personne ne sait qui est la militaire que Ninja aperçoit en coup de vent. Je ne suis même pas sûr que les gens ont compris que Bufo est Mist.
L’idée du thermique s’est imposée par l’habitude de la coupure en fin de page quatre. Ce n’est pas non plus hors de propos : sur le plan prévu, Bufo devait trouver un reste de la cité au fond d’une gouille, une manière de dire qu’il reste peut-être quelque chose. Le thermique, c’est plus fort, une dernière image de la cité surimprimée sur la réalité, et ça justifiera d’autant mieux quand Ninja devra céder face à Bufo.
Quatre dernières pages en moins de deux heures. Presque rien à dire. Le thermique, si j’avais pu revenir dessus, je l’aurais supprimé. Comment enchaîner dessus… je me suis contenté quasiment de l’ignorer.
Je me suis accordé un peu de dialogues, et à la page huit, j’ai manqué de place pour jouer la rencontre de Bufo et Timothée. Tout, en général, a été affaibli et « bâclé ». L’évanouissement parce qu’il fallait que la mélodie ait lieu la nuit. Si j’avais dit « il s’était attendu à voir un halo bleu » c’aurait été plus clair, mais par pitié, que quelqu’un me dise que ce n’est pas nécessaire.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Décembre 01, 2012, 02:26:46 pm
Cela fait plus d'un an et je n'ai jamais pu oublier cette fic'. Il est temps de lui donner sa fin.

The Chao's
Theory

Épisode 23 :

Le local avait été aménagé avec tant d’autres, dans l’urgence, murs de grisaille sur les murs de grisaille du camp militaire flanquant ceux des réfugiés. Par la fenêtre sous la hotte de climatisation ils pouvaient voir l’ouverture des pentes, et la jungle. Une demi-douzaine de sièges autour de la grande table blanche étaient vides et comme pendants dans le bourdonnement, attendaient une réponse. Il attendait une réponse. Aux deux largeurs de la pièce les écrans géants diffusaient, l’un l’orbite planétaire avec sa trajectoire d’un trait jaune brûlant, et le point rouge où se focalisaient toutes les attentions.

Ils attendaient, pesamment, sans rien d’autre à faire qu’écouter le bruit de la climatisation, que de regarder évoluer, à la lenteur des minutes, ce minuscule point rouge quelque part au-dessus de Mobius.

Entre la porte et l’agent Rouge se trouvait comme un vaste vide que la chauve-souris regardait négligemment à chaque fois que l’ennui la rattrapait. Elle faisait mine de se lisser les ongles, au travers de son gant, faisait la moue, appuya la tête contre la cloison de métal. Elle ne pouvait pas s’empêcher une pointe de jalousie. Face à elle, décalée de deux sièges et les deux pieds sur la table Amy pouvait somnoler et, quand elle dormait, elle paraissait presque mignonne. Presque, se répéta l’agente  en relevant les yeux au plafond. La petite Cream, le professeur Pickles, les quelques uniformes de l’Unité, et surtout la dizaine de fenêtres découpées sur le second écran avec ces visages familiers.

« Il va venir » répéta la taupe, engoncée dans son uniforme.

« Merci, ma petite » la chauve-souris souffla au demi-oeil ouvert d’Amy. « Sinon quoi de neuf depuis dix minutes ? »

À part elle et le piquet de la porte un seul se tenait debout, et figé devant l’écran orbital, tenait toute la salle en suspens. Ses deux poings serrés dans le creux du dos, la tenue raide, la chevelure sèche et povire et sel le Commander jetait son regard d’acier sur la situation. Plus qu’aucun autre il prenait son mal en patience, et ils le sentaient, tous, une tension sans commune mesure dans la seule rigueur d’épaule de ce vétéran.

« Moi, je dis, il va venir » continua la taupe en grognant « parce qu’on m’a fait l’annonce. »

Et elle tapota le côté de son casque, au niveau de l’oreille, ce qui voulait dire qu’à la radio les gardes l’avaient contactées. Cette fois Amy ouvrit grand l’oeil, puis se redressa sur son siège. Le professeur Pickles s’affola un peu, la tête ailleurs, s’étonna de la soudaine activité. Il semblait que la pièce reprenait vie à cette seule mention. Les regards se tournaient, instinctivement, du côté de la porte, et ils écoutaient les bruits de bottes au-dehors, les rumeurs du camp. Soudain le piquet se raidit, s’effaça.

Il entra.

Les yeux de Mist étaient rougis par la fatigue et la poussière des machines. Il s’arrêta net à l’entrée, frappé par tous ces gens qui le regardaient, le regard un peu perdu de Fickles, joyeux d’Amy et plus joyeux encore de Cream qui s’était levée de son siège, le coup au coeur en voyant surgir son chao dans les airs. Et le regard ennuyé de la chauve-souris, dur de Ninja, plus dur encore, comme tranchant, du Commander.

« Professeur Mist. Prenez place. »

Cette voix frappa le jeune crapaud moins par les mots que par le ton, comme le grondement sourd d’un fauve. Une bête en plein combat. Il trouva le premier siège qui se présentait, s’assit là et plongea les yeux sur la table.

« Ninja. » Ordonna le Commander.

« Le professeur Pickles nous a déjà fait un topo. En bref on a une bombe à retardement chaotique sur nos têtes, capable d’annihiler une ville en une seconde sans qu’on puisse se défendre. Jette un coup d’oeil à l’écran. »

Elle voulait dire, non pas celui marquant l’orbite du Star Egg, celui où Knuckles dans les cahots du véhicule croisait les bras, le visage sombre. Celui où le vent frappant le visage du renardeau et plaquant sa mèche ne l’empêchait pas de sourire. Celui où une abeille ne cessait de jouer avec la caméra, aux grognements inaudibles du crocodile. Il en reconnut d’autres, et d’autres qu’il ne connaissait pas.

« Tout le Gardien est sur le pied de guerre, et les Combattants aussi, on a une dizaine d’opérations en cours et une onzième sur le feu. C’est pour ça que t’es là. »

Puis Ninja se tut et se tourna vers le Commander qui approuva, l’air sec.

« Je dispose de quatorze fusées comptant chacune une charge de deux cents kilos. Nous avons déjà les trajectoires d’interception contre le Star Egg. »

L’écran afficha, en traitillets blancs, cinq lignes depuis la surface de Mobius se rejoignant au-devant du point rouge. Derrière, des traits beaucoup plus effacés et mis constamment à jour révélaient la complexité de l’opération, les fenêtres de tir, les phases d’ascension, la jonction, puis au moment de l’impact les formes floues en arrière-fond ne donnaient qu’un vaste cercle noir d’inconnues. La question du Commander était simple. Si une de ces fusées touchait son but, il voulait connaître le résultat.

« Je n’en sais rien » souffla le crapaud.

« Vous voulez dire, mon jeune ami » le reprit Pickles avec son accent bien marqué « que c’était le professeur Field qui menait les recherches sur la chaotique, et que toutes les réponses à nos questions se sont évaporées avec lui. Je me fatigue à le leur expliquer mais ils ne veulent rien entendre. »

« Professeur, fermez-la. » Faucha la voix de Ninja. « Bufo, écoute, si tu dis rien ces missiles on va les tirer, viens pas pleurer si après ça la moitié de Mobius saute ! »

Le jeune crapaud les passa en revue, tous, et ses grands yeux globuleux, rougis par la fatigue, clignèrent plusieurs fois. Il avait envie de dire mille choses, et pas la force de les dire. Alors la voix de Tails surgit de l’autre écran, le renard avait remis le son de son côté. Il lui expliquait quelque chose que l’ancien étudiant n’arrivait pas à entendre, comme à travers un voile, des mots qui n’avaient pas de sens. Puis les autres écrans, un à un, parlèrent à leur tour, puis en cacophonie pour réagir au silence de Mist.

Qu’est-ce qu’il pouvait leur dire ? Qu’il n’arrivait plus à les voir, eux, leurs visages, leurs expressions. Qu’il n’arrivait plus à voir que les courants de chaos filant autour d’eux, un marasme dans lequel ils n’étaient plus que des possibilités. Il cligna encore, effrayé soudain à l’idée de ce qu’il voyait, et la salle redevint calme, retrouva le silence de la climatisation.

« Vous voulez tirer, tirez. Ca ne ramènera pas la ville. »

Tout le monde baissa la tête, silencieux, sauf le Commander : « Ce n’est pas la question que j’ai posée. »

« Alors vous ne posez pas les bonnes questions. »

« Cool, on dirait que j’arrive juste à temps ! » Lança une voix derrière eux, et le hérisson saluant tout le monde à la volée alla se saisir d’un siège encore libre qu’il fit glisser sur les roulettes pour s’y plier confortablement.

À travers la fatigue, à travers les sentiments Bufo sentit tout son corps se raidir, les poings se serrer. De la haine, de la vraie haine à la vue du hérisson couché sur son siège, répondant à Amy d’une voix distraite alors que la cacophonie des salutations s’apaisaient. Il serrait les poings, il serra les dents, voulut quitter la pièce. Rien ne le retenait, il songea que rien ne le retenait, que rien ne le retenait plus. Et sans qu’il s’en rende compte, sans qu’il n’y songe ou qu’il ne le comprenne, ses yeux s’étaient à nouveau embués. « Monsieur... » demanda Cream et il se rendit compte que la pièce entière le regardait.

« Professeur » coupa la voix ferme du Commander. « Il y a un memorial à l’écart du camp. Si vous ne vous y êtes pas encore rendu, allez-y maintenant. » Puis, comme Bufo se levait : « Que vous le vouliez ou non, désormais Mobius repose sur vous. »

« Et crois-moi mon gars ! » Hurla Vector à son microphone, les yeux en larmes, mouchoir aux narines : « C’est pas facile tous les jours ! »

Le garde s’effaça à sa sortie, le regarda s’éloigner du local de métal parmi les autres locaux métalliques que le bruit et le souffle des pales couvraient comme en permanence, des dizaines d’uniformes oeuvrant à vide. Il avait entendu, en sortant, Amy pousser Sonic, des rumeurs comiques qui lui mordaient le coeur. Son regard se forçait à ne pas regarder du côté de la jungle, et la jungle occupait toutes ses pensées. Là-bas, gigantesque, la voie ferrée suspendue formait sa courbe contre les feux du jour.

Des pas de course derrière lui, il n’eut pas la temps de se retourner, la rafale de vent fouetta son corps de verrues. Sonic s’était arrêté face à lui, l’air gêné, et les pièces du puzzle se formèrent d’elles-mêmes : Amy l’avait forcé à faire des excuses, parce qu’elle croyait que les larmes étaient venues à cause de lui. Le regard de Bufo coupa net le hérisson bleu avant même qu’il n’ait aligné un mot. Il pouvait voir sans peine qu’Amy s’était trompé.

« Eh, je voulais juste te dire, je suis désolé. »

C’était sincère, mais c’était creux. Bufo répondit : « De quoi ? » D’un ton âcre et convenu.

« Je voulais savoir » le ton du héros avait complètement changé, nonchalant « ça fait quoi de voir ton monde s’écrouler, et tout le monde qui te demande de réaliser l’impossible en permanence ? »

Tout de suite, le crapaud ne comprit pas. Ses oreilles sifflaient d’entendre le héros parler, ses pensées confuses, chaotiques, l’auraient volontiers étranglé. De la haine, rien que de la vraie haine. Parce qu’il croyait comprendre, ce que ça faisait, de voir une vie entière s’évanouir, et ce qu’on avait de plus cher... parce qu’il croyait comprendre, ce que ça faisait d’être juste soi-même. Parce que Sonic ne pouvait pas voir ce que Bufo voyait, parce qu’enfin ce hérisson n’était pas, n’était tout simplement pas Sonic. Soudain, il comprit, et l’expression du crapaud changea pour de la stupéfaction. Effrayant, un vertige face à l’air détendu, ce petit sourire en coin du hérisson.

Ce dernier se tourna du côté de la jungle. « Tails est en train de voler, là-haut, à récolter je ne sais quoi pour expliquer ce qui a pu se passer. » Et il ne dit rien de plus, il regarda le ciel quasiment vide, seulement quelques nuages, l’air rêveur.

« Tu sais ce que je vois ? » Demanda le crapaud d’une voix plus blanche que lui.

« Est-ce que ça importe ? » Répliqua le hérisson. « Demain Tails volera encore, demain tu seras toujours là, et puis qui sait ! » Il s’éloigna d’un pas, déjà les courants s’accumulaient autour de lui comme un appel d’air, comme s’il glissait au travers sans poids. « Demain peut-être qu’un hérisson bleu sauvera le monde ! »

Il était déjà parti, si vite que le souffle de Bufo fut comme happé, la traînée de poussière s’épuisait quand une seconde survint et Sonic à nouveau devant lui :

« J’oubliais, pourquoi le Star Egg n’a tiré que sur cette ville ? »

La réponse du crapaud fut mécanique, comme lointaine : « C’était une ornière. »

Chaque cité était une concentration de chaos, celle-ci plus qu’aucune autre, et lorsque le Star Egg était passé au-dessus les champs chaotiques étaient entrés en conflit. La cité influençait la trajectoire de la station, menaçant de la rejeter dans l’espace, ou de la faire brûler en basse orbite. Alors la station instable avait automatiquement réagi et paré à la menace, comme elle le referait si une nouvelle concentration la menaçait.

Par exemple, les sept Emeralds.

Mais Bufo était déjà seul, le hérisson reparti, il se demanda si ce dernier avait compris. S’il pouvait comprendre. Si lui-même, l’ancien étudiant se le demanda, si lui-même pouvait bien comprendre cette haine qui le prenait à chaque fois, cette idée obsédante. Il rejeta tout cela loin de lui. Tout cela ne le concernait pas, ne l’avait jamais concerné, ne devrait le concerner jamais. Il n’était qu’un simple étudiant d’une ville paisible, vivant sa vie, et sortant du camp militaire pour celui des réfugiés, il ne voudrait rien être d’autre jamais.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Décembre 04, 2012, 02:21:59 pm
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Passées les bornes de ciment du camp militaire tandis que dans son dos les rumeurs des véhicules se calmaient à celles-ci se substituaient d'autres clameurs de voix venant de la frange des bâtiments avant les pentes, par les vieilles routes, et des campements montés le long des piliers de la voie. Le jeune crapaud cherchait des yeux une direction à prendre, se frotta le bras. Il voyait encore les militaires œuvrer contre une façade de trois étages, élever un vaste écran à force de câbles. Le mémorial devait être plus loin, une pensée soudaine dont il ne sut pas expliquer le raisonnement, le mémorial devait être plus loin.

Comme un besoin, comme tant d'autres, il passa par les vieilles routes longeant les pentes, par ces façades familières et désormais désertes, à sentir sous ses semelles les fissures s'étendre et le béton démonté s'ouvrir sur l'herbe. D'autres passaient comme lui, muets, il leur demanda où était le mémorial. Les directions étaient contradictoires, avant que l'ancien étudiant ne comprenne qu'il y en avait plusieurs. Deux, trois, peut-être plus, et en retour on lui demandait ce que préparaient les militaires, ce qu'il fallait faire et cette dernière question le prenait au dépourvu. Il n'y avait rien à faire, alors il disait qu'il n'y avait rien à faire et le crapaud repartait, laissant ses auditeurs comme sourds. Il voyait ces gens passer par les rues, s'imaginait en bas des pentes, s'imaginait un autre temps.

Ensuite, plus loin, il y avait une cour où il était persuadé d'avoir passé du temps, avec quelques arbres sans feuillage, l'écorce sèche, et quelques bancs. Il enjamba le muret, regarda alentours à part dans son dos les pentes, cet espace libre où respirer. Il n'y avait que deux autres personnes avec lui dans cette cour, trois peut-être. Son cœur bondit, une idée folle, il commença à marcher en direction d'un arbre où l'ombre semblait plus forte, comme si, mais ce n'était qu'une impression, et soudain on l'appela tandis qu'il passait devant l'un des bancs, la personne assise venait de dire son nom.

Il se tourna, ses yeux rougis dans des yeux rougis de fatigue, il n'arrivait pas à la reconnaître. La guéparde avait son âge, les anneaux à son poignet, c'était une étudiante. La chevelure en crête autour des oreilles, elle se levait, il demeura sur place tandis que le visage de la guéparde s'éclairait, soudain joyeuse elle répéta « Bufo ! » et l’enlaça.

Sa voix lui revint, la guéparde aux marbrures froides perchée sur l’immeuble avec son mégaphone, hurlant les exigences de Mary. Puis comme un fleuve, la guéparde poursuivant Pupil après les cours, et celle qu’il avait croisé la première fois, à la bibliothèque de l’université, lorsqu’il se perdait encore. Elle pleurait à présent, la tête contre son épaule, les deux bras croisées à ses deux épaules et elle répétait, elle avait cru ne plus jamais revoir un visage familier. Ces noms qu’elle prononçait, Mary, Mud, puis elle dit Shell et les pensées du crapaud vacillèrent. Elle demandait pardon. Elle le suppliait de la pardonner. Son nom lui revint, elle s’appelait Maize, et elle frottant sa tête un peu plus contre son cou, les larmes roulant sur son visage, répétait qu’elle aurait dû être là.

« On est tout ce qui reste » elle avait voulu ajouter, de l’université, sa voix s’était étranglée. Lui demeurait insensible.

« J’étais dans le sud » dit-il simplement.

« Je voulais leur prouver… » elle sanglotait, il lui caressa la nuque pour la calmer. « J’étais dans le désert… » Aucune des filles n’avait voulu l’accompagner.

Quelque chose en lui le poussait à demander, si elle avait vu un tel, un tel autre, et il sentait qu’elle avait le même mouvement, et il sentait que comme lui elle se retenait de demander. Il se rendit compte aussi qu’il voulait pleurer, qu’il n’y arrivait pas, il resta là à la laisser s’épancher quelques minutes, à lui répondre, juste quelques mots, jusqu’à ce que les ombres des arbres déclinent. « Qu’est-ce qu’on va faire… » murmura Maize, sans que Bufo ne lui réponde, elle agrippait ses épaules et se laissait comme bercer. Puis, se rendant compte enfin, la guéparde se détacha de lui, confuse.

Elle était déjà allée au mémorial le plus proche, le temps de cueillir quelques fleurs et ils pourraient s’y rendre. Pourquoi, parce que tous s’y étaient mis expliqua-t-elle en le devançant, il la suivit sans poser plus de questions. Quelques pas hors des rues les pétales s’ouvraient par milliers, ils en saisirent chacun deux ou trois avant de se mettre en route.

Comme mémorial les gens avaient dressés cinq blocs de marbre noir côte à côte et commencé à graver, suivant les listes militaires, le nom des disparus. Sur trois pierres, ils gravaient encore. Plusieurs dizaines de gens se pressaient devant chacune les regardant les surplomber, les listes de noms serrées qui blanchissaient leurs surfaces. Aux pieds des blocs un espace de terre délimité par de la pierraille était rempli de fleurs, de bouquets, certaines datant de la veille. Parmi la foule certains s’avançaient encore pour jeter les leurs parmi cet amas. Ils s’avancèrent eux-mêmes, longèrent les blocs sous leurs ombres, à la recherche de noms familiers. Elle, elle savait déjà, elle le suivait simplement.

Il avait la même pensée que tous les autres, ce qui se passerait si les noms n’y étaient pas. Maize le retint par le bras, lui pointa en hauteur le nom de Pupil. Il fouilla alors, d’un vaste regard, toutes les autres colonnes et les noms peu à peu apparurent, familiers, comme une gigantesque toile de connaissances. Les fleurs tombèrent d’elles-mêmes d’entre ses doigts. Le goitre gonflait, s’usait, du mal à respirer.

Ce fut à peine si, le regard perdu, il entendit l’annonce, la voix sèche d’une militaire couvrant les hauteurs et la voie. Il n’écoutait pas, il continuait de lire les noms, tous ces gens qu’il ne savait même pas connaître, sur la place de sport, au magasin, puis soudain le nom de Shard. Comme étage, par étage, le bâtiment. Comme s’il remontait les escaliers, comme s’il atteignait leur porte, comme s’il l’ouvrait. Chaque nom blanchi à ses yeux.

Maize l’arracha à ses pensées. Tout le monde autour d’eux commençait à converger vers les écrans dressés par les militaires. « Allons voir » dit-elle et sans savoir pourquoi, il la suivit. Il jeta encore un regard au mur avant de la suivre.

Des centaines de têtes s’amassaient devant l’écran géant, sous le regard rapace des soldats, leurs casques, leurs masques et leurs véhicules. Il sentit l’hostilité, latente, presque rien. Toute l’attention se reportait sur les images, sur la voix du journaliste commentant les images de fusées sur les pas de lancement. Maize, serrée contre son bras, se mordait la lèvre en regardant le spectacle des fusées crachant la vapeur, les voix de compte à rebours s’égrenant. Le journaliste expliquait leur nombre, les trajectoires, sans pouvoir dire ce qu’elles allaient emporter. Elle trembla à l’idée des minutes restantes avant le lancement. Il la détrompa. Le crapaud s’était détourné de l’écran, pointa du doigt l’horizon derrière la ligne de chemin de fer, et elle ne vit rien d’abord, puis la guéparde écarquilla les yeux.

À une première traîne de fumée, faible dans le lointain, une seconde s’était ajoutée plus fine encore et presque impossible à discerner, qui s’élevaient toutes deux dans le jour. Il y en aurait d’autres, le commentateur parlait de cinq ou six fusées, il secoua la tête encore une fois. Les traînes des fusées continuaient leur avance en plein ciel, rapides, et déjà d’autres se retournaient pour les voir.

« Pourquoi n’ont-ils pas tiré plus tôt ? » Demanda la guéparde, la voix tremblante.

Il répondit sans y penser, la peur de déclencher une explosion pire encore, puis il continua, ce qu’il avait vu dans le Star Egg, cette machinerie infernale, et plus il parlait plus le crapaud sentait ce qu’il essayait de dire, implicitement, ce qu’il essayait d’expliquer à cette camarade. Qu’il y avait été. Qu’il avait essayé quelque chose d’impossible. À présent sur les écrans les fusées partaient également dans des tonnerres de flammes, se soulevaient avant de prendre de la vitesse et les caméras pointant vers le ciel montraient leurs traînes énormes. Six, sept. Une sorte d’excitation prenait la foule en les comptant. Huit désormais. Bufo sentit la guéparde se tendre, les anneaux à son poignet jouer tandis qu’elle serrait son bras, qu’elle fixait de ses yeux fauves l’écran en quête d’un instant.

À quoi bon, songea Bufo, et il détourna le regard. Les commentaires du journaliste, mêlé à d’autres commentaires mêlés aux rumeurs de la foule lui semblaient lointains. Il faudrait, de toute manière, de longues minutes d’ascension aux fusées pendant lesquelles rien ne se passerait, et tous ceux rassemblés devant l’écran, la foule qui ne cessait de grossir, ne semblait pas s’en rendre compte. Comme si les traînes s’allongeant devant leurs yeux, comme si le feu ardent des réacteurs dans des éclats du ciel les tenaient captivés.

Elle tenait son bras comme effrayée à mesure que les silhouettes des fusées disparaissaient, ne laissant que ces arcs de fumée, les images changeaient se divisant entre les foules assemblées dans les villes, sur les grandes places, entourant les schémas d’orbites et de trajectoire et les journalistes se chevauchant pour expliquer, à mesure, ce qui pourrait se passer. Personne ne savait encore ce que contenaient les fusées de l’Unité. Déjà les dernières images des engins disparaissaient laissant place à cette folle abstraction, aux discussions et soudain la foule se disloqua. Ils avaient regardé les armes prendre leur envol, le reste ne les intéressait pas. Seul le crapaud, livide, continuait bien malgré lui de regarder l’écran.

« Bufo ? » Maize s’étonnait de son silence. Il ne dit rien. Revint aux trajectoires. Comme des courants.

Minute après minute les gens s’asseyaient, s’installaient sur la longueur devant l’écran, se relayaient les nouvelles de groupe en groupe. Un jeune singe passa, leur mit deux saucisses chaudes entre les mains, lui aussi connaissait le nom de Bufo. Il demanda à Maize, elle ne savait pas, elle ne le connaissait pas non plus. Ils se mirent à manger, lui toujours fixé sur les points qui convergeaient se raidissait de plus en plus à mesure, et il fit un pas vers l’écran, entraîna Maize avec lui.

Il interpella l’étudiante, lui demanda, ce que c’étaient ces longues courbes à l’écran précédant leur point jauni. « Les fusées ? » Elle ne comprenait pas. Ce n’étaient pas les fusées. Il les avait vues décoller dans le ciel et ce n’était pas la même chose.

Les fusées n’existaient plus.

« La station est aveugle. » Sa voix était blanche, distante. « Elle ne réagit qu’aux signatures chaotiques, aux instabilités. » Il tourna la tête vers l’étudiante. « Les fusées n’ont plus aucune signature. »

Sa tête bourdonna face aux possibilités, face aux conséquences. Il se rappela les expériences, toutes les études faites, la salle de classe où Field s’agaçait face aux bancs, les instruments mis en place près de l’étang, leurs mesures. Il se rappela la nuit noire près de cette eau miroitante, puis les nuits humides et le chant. Tout, à mesure, il réduisait tout à des courants, de simples courbes, de simples spectres. Ses pieds sentaient la planche glissant au vent, ses doigts les manettes de jeu, les couverts de table au soir et quand le matin il partait en même temps qu’elles. Tout se réduisait à de simples graphiques, à rien de plus, quelques nombres. Il vacilla, se mit à avancer vers l’écran.

À cet instant toutes les différentes images laissèrent place à une caméra de bord, en noir et blanc, les nombres abstraits et les abréviations, les images envoyées depuis l’une des fusées. L’image, brouillée, ne laissait pas voir grand-chose. Au lieu de commentaires s’égrenaient les voix de soldats, énumérant les manœuvres, les phases, sans explication.

L’image se brouilla un peu plus lorsque les têtes de fusée s’ouvrirent, laissant s’échapper comme des chargeurs en tambour leur salve de missiles. La caméra montrait ces engins à présent s’éloigner des fusées inertes, alors qu’au loin soudain perçant le noir de l’espace se formait une tache blanche, ardente. Tout, alors, s’était déjà achevé depuis plusieurs minutes, tout s’était décidé depuis longtemps. Ils regardaient une action passée, et comme figés, comme si le cours des événements pouvait encore changer, tous devant l’écran se tendaient un peu plus à chaque seconde. Ils crurent que c’étaient des explosions lorsque les missiles lâchèrent leurs contre-mesures, automatiquement, alors même qu’approchait la station. Puis le blanc toujours plus vif cacha les contours des projectiles et, pendant une minute, l’image sembla ne plus changer.

« Je les vois » murmura Bufo. Les missiles, à des distances qu’il ne concevait pas, il arrivait à les deviner encore. Il les vit atteindre la station, à encore plusieurs kilomètres de sa structure, des dizaines de déflagrations. « Ils ont explosé. » À côté la guéparde l’écoutait, demanda s’ils avaient réussi. Bufo voyait les derniers missiles, les uns après les autres, voler en éclat dans la traîne du Star Egg. Chaque impact lui serrait le cœur. Quand elle vit son visage se tendre, ses dents se serrer, elle comprit que l’Unité avait échoué.

« Cible intacte » répéta la voix martiale plusieurs fois avant que les commentateurs ne reprennent.

Devant l’écran, la foule demeurait silencieuse. Ils regardaient évoluer cette tache blanche, la station, comme si rien n’était fini encore. Puis, peu à peu, ses abords se désagrégèrent, chacun repartant de son côté, de longues minutes durant des groupes entiers restaient fixés sur la caméra de l’armée, jusqu’à ce qu’elle laisse place à son tour aux images d’archives et aux visages de presse. « Qu’est-ce qu’on peut faire ? » La question avait volé à sa droite, Bufo jeta un œil croyant à une énième rumeur, s’arrêta net.

On le regardait. Des dizaines de regards posés sur lui, inquiets, furieux, tremblants, des groupes entiers tournés vers lui attendant une réponse. Le plus proche, tapant du sabot, répéta : « Qu’est-ce qu’on fait ? » Et Bufo les regardait sans comprendre la question, sans comprendre qui ils étaient, ce qu’ils voulaient, ce qui se passait. Rien que des courants.

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Journal:
Pas vraiment du journal mais quelques remarques. Après un an, difficile de se rappeler de tout, résultat tout est simplifié. Toutes les explications de la réunion disparaissent, la confrontation Sonic-Bufo est désamorcée et ainsi de suite. Dégât collatéral, l'intrigue réduite à presque rien.
Mais mon but est de finir la fic', pas de m'enliser.
Créé le personnage de Maize en moins d'une heure, pas de personnalité, juste une fonction pour les chapitres vingt-trois et vingt-quatre. Un personnage-outil. À voir si j'exploite le parallèle avec Rye.
Les quatre premières pages d'une traite, ensuite et une fois Maize créée blocage seulement à partir du début de la page sept. J'ai finalement choisi la révélation de Bufo qui contraint donc le chapitre vingt-quatre. Il n'en reste que ces deux dernières pages sont très brouillonnes.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Décembre 11, 2012, 10:29:24 pm
Et on commence à mettre en place le grand final.

The Chao's
Theory

Épisode 24 :

Il regardait l’œil morne ce plafond de blanc frais, et il songeait ne voir que les courants de chaos, d’infinies traînes où les couleurs se perdaient, qui étouffaient la réalité même. Il regardait l’œil morne et songeait, comme dans un rêve, c’était comme dans un rêve. Son hamac berçait à peine, sans bruit dans l’alcôve de pierre, parmi les autres abris du camp. Le crapaud pouvait sentir, au-dessus de lui, le poids des piliers et le poids des rails se courbant près du vide, et sous lui le second hamac où Maize dormait. Mais c’était un rêve, parce qu’il ne pouvait pas tourner la tête, et parce qu’il voyait le chaos, le chaos pur souffler devant lui, étouffer la réalité même. Et il se dit que dans un rêve tout était permis.

Alors le crapaud se dit qu’il était à ce stade du rêve où reprenait la conscience, dans cette infime frontière où parlait la volonté. S’il arrivait à penser à elle, elle viendrait. Son pelage de seigle, ses yeux tristes, le flottement de sa chemise au vent. Il voyait battre le flot du chaos et se répétait, si c’était un rêve, alors elle serait présente et peu lui importait que ce soit un mensonge, il voulait la croire près de lui, sentir sa présence, il sentit sa présence près de lui. Elle, aux côtés du hamac, venait de rentrer dans l’alcôve. Maize ne se réveillerait pas. Maize ne serait pas là. Et le crapaud songea encore, Rye se tiendrait près de lui. L’odeur vive de son parfum. Ses cornes rainées. Il pouvait presque sentir son souffle, presque deviner ses traits, voulut tourner la tête.

Il ne devait pas tourner la tête. Bufo songea, elle était là, et elle était là, il la sentait près de lui, s’il tournait la tête pour la voir elle s’évanouirait aussitôt. Il ne la ressentirait plus jamais aussi proche qu’à cet instant. Cela lui suffisait. Ils pouvaient se parler. « Je suis désolé… » dit Bufo, et elle répondit : « Moi aussi. » Ce n’était que sa propre voix mimant celle de Rye, mais cela lui suffisait. Il continua : « J’aurais dû être là. » Et songea qu’elle secouait la tête, « non. » Et il sentait sa présence, et il songea, ce n’était pas un rêve, elle était là.

« Arrête. »

Un frisson le saisit soudain et dans sa tête comme un hurlement le força à tourner la tête, il ouvrait les yeux, regarda le plafond de blanc frais, le cœur battant, chercha à tourner la tête, elle était partie déjà.

Le front en sueur, toute sa fatigue balayée par le réveil Bufo resta fixé sur cet extérieur où les rumeurs du camp lui parvenaient à présent, le sifflement du train et les grilles de chauffe pleines de graisse. Il ne se sentait pas la force de se lever, immobile, resta à chercher ce reliquat de rêve qui n’avait pas duré. Si elle avait vraiment été là, un instant, avec lui. Puis il pesa du bras et faisant grincer les cordes du hamac, jeta un œil en-dessous, la couche de Maize vide, couverture défaite, les deux petits coussins bleu clair encore marqués par sa chaleur. Comme dans le rêve.

« Votre amie est allée déposer des fleurs au mémorial. »

Cette voix, sèche et sombre, fit perdre l’équilibre au crapaud qui s’écrasa contre l’herbe au sol, le pied encore pris dans le tissu de son lit. Il jeta ses yeux globuleux sur la silhouette à demi effacée au coin de l’alcôve, bras croisés, qui lui jetait en retour un regard plein de mépris. Le hérisson se détacha de l’ombre, ses piques tranchant au soleil, patienta que Bufo se relève. Il n’était envoyé par personne, sortant un feuillet relié le héros demanda des réponses. Ce travail portait le nom de Mist, un travail d’étudiant répliqua ce dernier, le hérisson noir balaya cette objection. Il voulait comprendre la théorie du chaos.

« Ne me faites pas perdre mon temps. » Répliqua Bufo. Et remettant la couverture dans le hamac il continua, ce n’était qu’une théorie sans nom, sans intérêt, qui réduisait tout à de simples calculs.

« Vous dites qu’on peut calculer le chaos » fit peser son interlocuteur. « Alors calculez-moi. »

Il se retourna, fixa du regard ce regard fixé sur lui, le défiant. Il n’avait pas d’appareils de mesure, et quand bien même ces mesures différaient selon l’observateur. En même temps le crapaud observa ce guerrier taillé dans les lueurs du jour, une ombre grondante contenue dans quelques contours sauvages. Ces contours se brisaient, se brisaient sans cesse, il secoua la tête pour chasser la vue des courants. « Vous vous moquez de savoir qui vous êtes » et un court instant, comme s’il l’avait percé, le hérisson sembla sourire férocement. Et concéda, il s’en moquait éperdument.

« Et pour Sonic. » appuya le hérisson noir. Comme Bufo se taisait : « Je vois. Une dernière question alors, doc’. Pouvez-vous créer un appareil capable de calculer la puissance d’une hyper-forme. »

Un rire nerveux s’empara de Bufo, à cette idée, au souvenir des missiles de l’Unité perdant toute signature, balayés en un instant sans avoir pu approcher la station. Il tenta de prononcer, s’ils avaient en tête une autre attaque, si la destruction d’une ville entière n’avait pas suffi et saisissant le feuillet il le jeta au sol, cracha, s’ils avaient bien conscience de combattre le chaos lui-même, pas une théorie, le chaos à l’état pur à travers cette machine infernale. « Quelle ironie » le coupa le hérisson, sans affection, et il ramassa le feuillet. Puis de son ton sec et sombre il fit remarquer combien le crapaud avait passé son temps à vouloir nier les résultats, encore et encore, nier sa propre théorie à chaque ligne, à chaque occasion. Il se détourna, sortit de l’alcôve, tandis qu’il s’éloignait :

« Peut-être que c’est vous, l’imposteur. »

Resté derrière Bufo bouillonnait, l’envie de hurler, de répliquer, l’envie de voir le héros de Mobius partir, disparaître de sa vue. Tout ce qu’il avait voulu jamais, murmura le crapaud entre ses dents, le goitre gonflé, tout ce qu’il avait jamais demandé était de vivre une vie simple avec ceux qu’il aimait.

Puis il revint aux hamacs, à celui vide de Maize où les deux petits coussins rappelaient son absence. Mécaniquement, il porta la main pour saisir son téléphone, songea qu’il n’en avait plus. Chercha encore, après quoi il sortit faire quelques pas pour découvrir la frange des bâtiments, l’alignement des piliers de la voie ferrée et les ombres de la jungle. On l’interpella, un hyène lui demanda s’il voulait manger avec eux. La discussion allait sur les tournois de balles, sur la famille, sur le retard des trains. Assis avec eux autour du feu de camp à regarder roussir sa baguette il songea à quel point tout avait changé. Tous parlaient avec détachement, souriant ou le visage calme, riant parfois à quelque blague.

On passa sur Maize, quelques mots déplacés avant de lui demander où elle était, « au mémorial » et son voisin remarqua qu’elle y était depuis longtemps. On tira un téléphone, un rapide appel tandis que la discussion durait, ils tendaient l’oreille à la voix forte du hyène qui s’esclaffait à chaque intonation. La guéparde était repartie depuis longtemps déjà, elle aurait déjà dû être là, les gens autour du feu se regardèrent. Ceux qui ne la connaissaient pas, proposant de la chercher, ceux qui la connaissaient, plus tranquilles, cherchant à deviner ce qui avait pu la retenir. Bufo retira la baguette, toucha du doigt l’oignon puis le poivron. Il paria que dans les deux minutes on allait les appeler à ce propos.

Un peu moins de deux minutes et le téléphone sonnait, son voisin décrocha. C’était au sujet de Maize, on l’avait aperçue à l’entrée du camp militaire.

« Comment tu savais ? » Mais déjà le crapaud croisait les bras derrière la tête, se détendait en arrière et se couchant dans l’herbe, parla de routine. Puis il conseilla d’ajouter une brochette pour elle quand la guéparde les rejoindrait, car elle les rejoindrait, avant de demander si elle avait des connaissances parmi les soldats. Secousses de tête, deux ou trois lancèrent une hypothèse avant que la conversation ne retourne aux championnats et à la tricherie. Bufo les écoutait, regardait le ciel et ses nuages défiler et imaginait, infiniment loin, une flamme ou une étoile d’acier se moquer de leurs efforts.

Ils avaient changé de sujet complètement, sur un appel tous évoquaient le combat en cours dans les sables, à des milliers de kilomètres. Des noms, des lieux, des actions. Le crapaud se redressa, attiré comme les autres il contourna le groupe pour jeter un œil à l’écran de téléphone, regarder la minuscule image où, entre les colonnes de fumée, se dressaient les trois pointes éclatantes de pyramides. Puis une autre image, plus large, et la bataille qui faisait rage, saisie de loin pour eux. Il demanda qui prenait les images. « Un pote » répondit le hyène, et son ton trahit son appartenance.

« Ils ont gagné ? » Demanda encore le crapaud. « Si on veut » lui répondit le combattant.

Et du doigt il fit défiler les images jusqu’à atteindre des schémas blanc sur bleu trop vastes pour ce seul écran, une infinité de traits taillant comme au hasard sans rien former et que le regard de Bufo déchiffra tout de suite. « Le Star Egg ! » On le regardait. On lui demanda s’il arrivait à comprendre ces schémas.

Bientôt les conversations revinrent aux sujets anodins, aux courses, aux futurs projets. Ils retournaient aux rires, mordaient dans leurs brochettes, se plaignaient du retard de Maize. Le crapaud ne sentait leurs regards que par intermittence, leur curiosité à le voir faire défiler le schéma, l’agrandir, le poursuivre sans fin. Son autre voisin avait pris la peine de retirer la viande du feu pour lui, et remplacé par une baguette supplémentaire presque sans légumes. Il arrivait à peine à les entendre, comme sonné. À mesure sa propre tension les imprégnait, et plus le crapaud se tendait, la peau livide au soleil, plus les discussions allaient se perdre dans les anecdotes.

C’était le Star Egg, une infime partie du Star Egg, une partie insignifiante de sa structure externe, avant le blindage, des données qu’après toutes ces minutes le téléphone chargeait encore et qui ne servaient qu’à donner les angles de coupe pour les poutrelles, pour les plaques d’alliages, pour les rivets. Pour contrer tous les effets du champ chaotique et à travers cet infime détail de structure tout le champ chaotique de la station s’étalait sous ses yeux. C’était sa théorie, c’étaient les mêmes courbes simplifiées pour le calcul, nécessairement, et il s’y plongeait à la recherche d’une contradiction.

Quand il releva la tête toutes les discussions cessèrent, le hyène demanda : « Alors ? » Et il se rappela la question de la veille, dans tous les regards, ce qu’il fallait faire.

« Alors rien. Le Star Egg va se détruire de lui-même. »

La station reposait sur sept champs comme des batteries de chaos pur, se stabilisant les uns les autres à l’image des Émeraudes. Cette stabilité était éphémère, l’étoile de fer rongée de l’intérieur se désagrégerait d’ici moins d’un an, quelques mois peut-être. Ils n’avaient qu’à attendre pour voir ce cauchemar disparaître, et tant qu’il n’y aurait aucune concentration chaotique elle demeurerait inoffensive, une simple menace dans le ciel. Bufo détacha la viande de sa baguette, la tint entre deux doigts de son gant, fixa le morceau pour ne pas soutenir leurs regards. D’ici deux à trois mois cette masse énorme serait rattrapée par la gravité planétaire, et irait brûler dans l’atmosphère, et s’abîmer quelque part dans les océans.

« Vous voulez vraiment prendre des risques pour détruire une épave à la dérive ? »

Quelques regards, puis chacun tour à tour se mit à admettre, Mist avait peut-être raison, ce serait stupide. Leurs regards retombaient, leur ardeur, il y eut un temps de silence. Dans leurs traits, sur leurs visages, visible, cette détermination de se battre, ils s’y étaient préparés tout ce temps, et ce n’était pas de la déception mais autre chose qui pesait sur eux. Le crapaud se mordit la lèvre, jeta encore un œil au schéma. C’était logique, la meilleure chose à faire, ne rien faire qu’attendre. Sa propre main serrait le téléphone, le pouce sur l’écran, il pouvait sentir dans sa tête comme un sifflement lancinant. Alors pour se débarrasser de ces idées il rendit le téléphone se leva et expliqua qu’il allait marcher, où, du côté du camp militaire voir s’il pourrait croiser Maize, qu’il allait revenir sous peu.

Ses pas sur l’herbe puis sur le goudron de la vieille route se répercutaient dans sa tête, le forçaient à marcher et peu importait la direction. Il venait d’en avoir la preuve, tout était fini déjà, ils avaient gagné. Et alors même cette pensée le rendait furieux. On le salua, il se retourna, le singe demanda où il allait. Trouver Maize, elle était toujours au camp militaire, et comme forcé Bufo reprit son chemin de ce côté après un dernier salut en arrière, et le pas plus pressé encore.

Au loin le train siffla, repartait lentement à mesure que les motrices tiraient en avant, les voitures s’entrechoquant, il les regarda un temps se détacher du paysage et bientôt filer au loin, comme si souvent. Puis il regarda par-delà les bâtiments l’antenne dressée du camp militaire, les bâtiments d’acier et les plots de béton, le souffle des pales aux souffles des réacteurs, aux grincements d’essieux. À l’entrée les soldats ne lui jetèrent pas un regard, le laissèrent passer entre eux. Il demanda s’ils avaient vu la guéparde et leur sergent, retirant le masque, lui demanda d’attendre avant de passer l’appel à la radio. Tout avait changé, songea Bufo, à mesure des secondes, les gilets lourds ajoutés aux armes gardaient ces guerriers dans une rigidité muette, et leurs masques les défiguraient.

Maize était encore dans le camp, passé les halles près du second baraquement. Un autre appel, elle serait avertie, on la ferait venir. Il demanda pourquoi on lui rendait tous ces services. « Vous êtes le doc’ » répondit le sergent, un peu surpris.

Le vacarme des chenilles couvrit la réponse du crapaud, comme il s’aventura dans le camp les sentinelles conclurent qu’il déclinait l’offre, le laissèrent continuer seul. Il avait souri en répondant, c’était déjà ça se conforta le sergent en fixant à nouveau le masque par-dessous son casque, avant de recevoir un nouvel appel dans l’oreillette. On cherchait Mist, il le voyait toujours marchant en direction des halles, demanda s’il fallait l’arrêter. La voix frustrée de Ninja répliqua « ce gamin ? » Elle coupait et le sergent, haussant les épaules, revint à sa contemplation de la jungle dense par les pentes.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Décembre 17, 2012, 02:51:38 pm
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Devant lui les halles s’alignaient coulées de béton abruptes comme les pieds d’un immeuble en devenir, et leurs portions noires, coupaient avant la cour et avant les baraquements. Il sentit le véhicule à roues le frôler presque en passant, regarda le blindé s’éloigner tout en marchant, en continuant à marcher et sans plus se demander ce que Maize était venue faire là, mais la raison de sa propre présence. Son pas se faisait plus lent à mesure qu’approchait la cour, qu’approchaient les vastes hangars de béton. C’était toujours la même question qui tournait en boucle, dans sa tête, les schémas de blindage et cette conclusion.

Puis il remarqua sur son chemin le local métallique, comme un conteneur posé à même l’herbe, avec ses fenêtres, son antenne, il se rappela ce local et son aération, ses écrans, ses visages. À l’entrée la sentinelle portait le masque, derrière sa visière impossible de deviner aucun regard. Bufo s’approcha, hésita les yeux fixés sur l’entrée puis les fenêtres, à chercher une trace d’activité à l’intérieur. Quand il fut à hauteur du garde, ce dernier hocha la tête, il salua en retour d’un geste maladroit. Le garde le laissait rentrer, il songea, il n’avait aucune raison d’y retourner, il savait confusément qu’il ne s’y trouvait personne.

À l’intérieur, il n’y avait personne.

Le premier écran au plus près de la porte, plongé dans le noir, répondait à la table également vide, chaises placées sus et qui cachaient en grande partie le second écran. Ce dernier, silencieux, projetait encore ses schémas. La lueur faible, étouffée encore par celle du jour luisait sur la peau livide du crapaud. Il s’approchait, découvrit les nouvelles images d’une planète comme en flammes. Aucune légende, c’était Mobius, toutes les zones connues de Mobius schématisées et hachurées d’un rouge toujours plus sombre. C’était sa théorie, sous ses yeux, et ce que le camp militaire lui criait apparaissait ici évident.

« Qu’est-ce que tu fais là ? » Lui lança Ninja dans son dos.

Il se retourna, sans se démonter comme pris par ses propres pensées, demanda ce que signifiait l’image. Sachant pertinemment ce que signifiait l’image, mais il avait besoin de l’entendre. Elle gagna sa hauteur, le gilet lourd sur ses épaules et le casque affirmé, répondit l’évidence. Depuis la veille l’Unité s’acharnait à répertorier l’activité de Mobius, suivant la théorie du chaos, pour déterminer les prochains sites potentiels. « Où le Star Egg frappera » mordit-elle sans regarder l’ancien étudiant. Puis elle ne dit plus rien, regarda simplement à son tour l’écran d’une planète à l’activité effrénée. La théorie disait la nécessité d’une nouvelle concentration, en quelques jours, moins d’une semaine.

À ses côtés la taupe se détourna, ennuyée, lui fit signe de la suivre dehors. Elle insista encore, un peu plus dure, lui de demander comme un constat, il restait cinq fusées. « C’est bien, tu sais compter » Ninja ne put s’empêcher de ricaner, et elle s’était raidie.

Ce qu’elle voulait, continua-t-il, c’était attaquer le Star Egg. Il poursuivit, tandis qu’elle se renfrognait, il fallait une signature chaotique pour que les armes puissent traverser le champ du Star Egg. Le crapaud se tourna, les yeux clos, se tint la tête comme s’il titubait. Il pouvait fournir à l’Unité des munitions chaotiques, il pouvait faire ça, chercha son téléphone en même temps, elle le regardait fouiller en vain tout en répétant, ses yeux entrouverts et comme vides, il pouvait le faire. Puis elle lui tendit le téléphone qu’il cherchait, son téléphone récupéré dans les herbes. Il remarqua à peine, s’en saisit, commença à pianoter.

« Mais même avec ça, les Chaos Drive ne fourniront qu’une signature fixe. Le champ ne sera pas assez puissant. » Il s’arrêta, le temps d’achever d’écrire, tendit le téléphone en retour à la militaire. « L’idéal » et il parlait presque pour lui-même, l’idéal aurait été des animaux. De petits animaux, une source parfaite.

« Des animaux » et la taupe ne put s’empêcher de ricaner encore. « C’est une façon de voir. »

Elle acheva de pianoter à son tour, appuya sur la touche d’envoi et sur l’écran actif la formule commença à défiler, sous forme cryptée, les quelques lignes puis le code continua, défila comme sans fin. Ninja hocha la tête, referma le téléphone et le tendit à Bufo. Puis elle resta devant lui, sans mot dire, le regard dans le vague, quelque part en lui à chercher à le deviner. Il se rappela Maize, elle était partie, les sentinelles l’avaient vue quitter le camp. Lui aussi s’excusa, il devait y aller, elle le retint par le bras avant qu’il ne lui échappe.

« T’es allé au mémorial ? » Il hocha la tête. « Et alors ? » Et alors quoi ? Elle fut sonnée par son manque de réaction. « Tu te fous carrément de moi… »

Puis, sur le point d’ajouter quelque chose elle lança un râle d’agacement, lui lâcha le bras et le précéda à grandes foulées par la porte qu’elle claqua, le laissant bête dans le local. Sans chercher à comprendre, dehors le garde demeurait insensible, l’activité du camp lui brûla le visage. Il regarda encore les baraquements, une pointe au cœur qui lui disait de s’y rendre, comme si la guéparde s’y serait trouvé encore, ou une trace d’elle, comme si quelqu’un l’y attendait, il se détourna, repartit le pas toujours aussi lourd vers la sortie.

On lui confirma que Maize était passée, puis qu’elle était retournée sous les rails, il sut désormais où la trouver. Tout en marchant ses doigts formèrent le numéro du hyène qui confirma en deux mots qu’elle venait tout juste de les rejoindre, et le crapaud accéléra le pas. Avant de raccrocher il ajouta, pour son interlocuteur seul, que les soldats allaient tenter quelque chose, il s’entendit lancer ça sans y avoir songé seulement, presque un réflexe. Ensuite avant de ranger le téléphone il passa la liste des numéros sauvegardés, toute la liste des noms, s’arrêta un instant pour les relire un à un. L’envie, là encore, de tenter de les appeler, il savait parfaitement et pourtant, comme s’il aurait pu les appeler encore. Un pincement à cette pensée, rangeant enfin l’appareil il se remit en chemin.

Entretemps le groupe s’était renforcé, ils se pressaient à présent à presque vingt brochettes au-dessus du feu, pommes de terre rissolées, le lard sifflant. La première chose qu’il remarqua fut le regard du hyène sur lui à son arrivée, comme en confidence, la première chose qu’il remarqua fut la guéparde, ses marbrures froides au foyer, qui le saluait, la première chose qu’il remarqua fut la baguette de Maize qu’elle n’avait pas touché.

Il s’assit, s’attendit à être interrogé au lieu de quoi chacun retourna à ses récits au quotidien, ses projets. Maize lui jeta un regard pétillant, lui demanda s’il avait encore faim. Elle montra à son oreille une fleur blanche, les pétales en étoile encore luisantes de fraîcheur. Ils allaient abandonner les hauteurs, laisser les bâtiments et la vieille route et ne rebâtir que la voie ferrée. Elle avait croisé un peintre, qui lui avait demandé s’il était au bon endroit, et il avait donné un autre nom que la ville. La guéparde s’était énervée, mima pour l’assemblée son mouvement d’humeur. Elle répéta, plus doucement, que quand la jungle aurait englouti les ruines il ne resterait plus aucune trace de la cité.

« Ce sera bientôt l’heure des nouvelles » lança une petite dans le groupe.

« On y va ? » Et les gens hochant la tête, des regards à leurs montres, se préparèrent pour se rendre à l’écran géant. Bufo demanda ce qu’ils espéraient apprendre, ils dirent, rien, ils ne s’attendaient à rien. Les premiers partant en avance le groupe se clairsema, Maize fit signe qu’elle comptait attendre, encore un peu.

Elle voulait dire quelque chose, chercha de la main la main gantée de Bufo. Le feu rougeoyant, malgré le jour, faisait vivre les contours de son visage. Il aurait voulu demander ce qui se passait, ce qu’elle avait fait chez les militaires, il aurait voulu poser une foule de questions qu’il ne voulait surtout pas poser, ces questions qu’il n’avait jamais voulu poser jamais. Sans s’en rendre compte le crapaud se tendait, son sourire moins ferme, comme forcé. La guéparde lui fit remarquer qu’il ne touchait plus à ses légumes, il répliqua, elle n’avait pas touché à ses saucisses. Elle partit d’un rire qui le fit trembler.

« Tu aimais vraiment Rye à ce point ? »

La question le désarçonna. Il ne s’était jamais dit, il n’avait jamais vraiment, et soudain l’étudiant voulut savoir comment elle savait. Tout le monde savait, ce qui fit rire les quelques personnes encore présentes autour du feu. La guéparde continua, à l’époque ses amies voulaient Pupil, la chasse gardée. Elle aussi. Elle se tut, la tête dans ses souvenirs, cacha un peu d’émotion. Des jeux d’enfants, résuma-t-elle, puis elle répéta sa question à Bufo et ce dernier, comme pris de court, ne comprenait pas. « Tu l’aimais, non ? » Il hocha la tête, hésitant, cherchant le moyen de se défiler. « Tu aimeras quelqu’un d’autre ? » Il plongea ses yeux dans les yeux de la guéparde, comme dans une fontaine, et ce qui le faisait trembler, il en voyait les courants. Il en calculait les courants, visibles, prévisibles, et ce qu’elle posait comme question lui serrait le cœur.

Mais oui, songea brutalement le crapaud, oui il était prêt à oublier Rye. Pas à l’oublier, mais à laisser le passé au passé. Et dans l’instant où cette pensée le traversait il la combattit avec rage, et ce fut un bref « je ne sais pas » et sa moue qui répondirent sous les moqueries à peine voilées de leurs camarades. Maize hocha la tête, puis pour couper court lui proposa d’échanger les brochettes. On fit signe sur les montres, les derniers partaient, elle se leva, lui tendit sa main au poignet de laquelle pendaient les colliers. Il allait rester encore un peu, il les rejoindrait, la regarda partir dans un dernier regard.

Une présence dans son dos le fit frissonner, se retournant il découvrit le hérisson noir, à quelques pas, appuyé bras croisés contre la pierre nue, qui le pesait du regard.

« Des bombes chaotiques. Comme c’est futile. »

Sa voix était une chape de plomb. Il était venu reconnaître son erreur au professeur, une hyper-forme ne servirait à rien. Ils faisaient face à du chaos pur, regardant ses poings Shadow admit qu’aucune puissance ne pourrait seulement inquiéter une telle manifestation. Il se mit à sourire, un sourire moqueur. Il était venu remercier le professeur, pour lui avoir dit enfin comment venir à bout de cette machine infernale. « Comment » souffla Bufo en se levant face au brasier, le feu s’éteignant devant lui. Le hérisson ne répondit rien, se détachant de la pierre il passa à côté du crapaud et sans un regard, le laissa deviner le reste. Comme il s’éloignait Bufo remarqua alors, depuis les tentes, une très jeune renarde qui avait accouru à la vue du hérisson, et comme voulant le rejoindre, s’était figée soudain. Et ces gestes, ses pensées avec toutes leurs conséquences s’évanouirent à mesure que s’éloignait le héros de Mobius.

Sur le vaste écran défilaient les images de l’actualité, en plein jour, des nouvelles de tout Mobius. Des retours sur la station, des informations sur l’échec de l’Unité. Il cherchait dans la foule les marbrures froides, s’arrêtait de temps en temps quand quelqu’un le reconnaissant lui faisait signe, puis reprenait son chemin. Une idée, oppressante, qu’il voulait revoir Maize. Une idée, oppressante, qu’il avait besoin de la revoir.

Qu’il n’avait pas envie de la perdre, elle.

La guéparde était à l’écart, debout à côté d’un rocher, en compagnie d’un petit groupe épars. Elle le vit venir, le rencontra à mi-chemin. Durant quelques secondes la voix du commentateur couvrit leur discussion, quelques faits nouveaux après lesquels elle le tira un peu plus à l’écart, à distance de l’écran et de la foule. Il la suivait, il sentait sur eux une forme de pression, secoua la tête pour en chasser les images. Ils s’éloignaient encore, pour s’excuser, elle admit vouloir lui parler dans un lieu plus tranquille. Quand il sembla que les regards ne pouvaient plus les saisir, loin de tout ils s’arrêtèrent, observèrent les alentours au calme, au loin les images de l’écran. Plus loin encore, la frange de la jungle.

Alors, avec quelques pas de gêne Maize s’expliqua. Le jour où ils s’étaient croisés dans le parc, quand elle avait enfin revu un visage familier, il savait déjà tout ce qu’elle allait dire et tout ce qu’elle pouvait penser, il connaissait toutes ces choses trop bien. Bufo aurait voulu l’arrêter, dans un même mouvement la saisir et il s’y refusait. La guéparde fit ce pas entre eux, se colla à lui et la tête contre son épaule, murmura qu’elle aurait voulu refaire sa vie avec lui. Il se sentit le goitre sec, ajouta : « mais ? » Quelque chose de vertigineux dans sa tête, contre lequel il ne luttait pas. Elle resta attachée à lui, le tenant dans ses bras, murmura encore, elle aurait voulu être sa copine, flirter le soir, s’échanger des appels. Et puis, au mémorial… Elle se tut encore, il se détacha d’elle, la regarda.

« Tu vas partir, c’est ça ? » Son ton se voulait calme, était amer.

Elle allait prendre le prochain train, repartir loin de tout ça. Elle voulait ajouter, ces mots aux lèvres vibrantes, qu’il vienne avec elle, et elle se retenait. Il ne comprenait pas. Il ne pouvait pas comprendre. Et devant lui tout se formait comme une évidence.

Son téléphone sonna, il s’en saisit à l’instant et décrochant, entendit la voix de Ninja à l’autre bout. Son regard flotta encore sur Maize, pour lui demander une explication et il ne s’en sentait pas la force. Pour lui demander de partir avec elle et il n’arrivait plus à parler, à penser, il n’arrivait plus à rien. Au téléphone la taupe lui expliquait que l’Unité levait le camp, qu’elle lui disait simplement au revoir. Le ton de la taupe avait quelque chose de froid, comme le métal, tandis qu’il regardait les yeux de la guéparde scintiller. Elle lui dit encore quelque chose qu’il n’entendit pas, l’appel s’acheva, refermant le téléphone Bufo chercha à ajouter un mot pour reformer sa pensée.

Il regarda le dernier train s’éloigner dans la nuit claire, fourmillante d’étoiles. Les voitures filaient dans leur éclat d’argent, disparurent au lointain et leur rumeur avec. Un geste, rien qu’un geste, un mot, n’importe quoi et elle serait encore là, juste une réaction et il serait parti avec elle. Ce qui l’avait retenu, qu’est-ce qui l’avait retenu, un remord inexplicable, fondé sur rien, une pensée étrangère qu’il ne se connaissait pas, comme s’il restait encore quelque chose, un infime souvenir enfermé dans sa mémoire, presque évanoui, et pour lequel il sentait qu’il valait encore de se battre.

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Journal:
Le déclic est venu avec l’idée du plafond de peinture blanche. Rêve facilement écrit, apparition de Shadow et sérieux blocage sur la dernière question, il m’a fallu réécrire entre quatre et sept fois ce passage.
Le pique-nique a été remplacé par cette invitation impromptue, aussi plus crédible, et tout s’est fait assez facilement. C’est au « alors » que j’ai hésité, et pris le risque de ressortir l’instabilité du Star Egg. Ca me permet de nouer et avec ma facilité sur Sonic et avec les premiers mots de mon histoire.
Reste jusqu’à la page quatre facilement écrit, j’ai l’habitude du remplissage.
Déclic avec le retour au local, j'ai bloqué sur la réplique du mémorial puis tout le reste relativement rapide, léger temps sur la réplique de Shadow mais presque rien. Le plus difficile à été de décider l'ordre des événements, entre Maize Shadow et Ninja. Au final, de la formalité.


Titre: Re : The chao's theory
Posté par: Feurnard le Décembre 19, 2012, 02:33:11 pm
Et c'est parti pour un combat de seize pages. Yup, c'est le final.

The Chao's
Theory

Épisode 25 :

Dernier étage, la cage d’ascenseur s’arrêta, derrière les grillages voilés par les nuées de vapeur elles pouvaient voir scintiller un ciel d’étoiles. Les pilotes traversèrent la passerelle, un regard au-dessus du vide pour voir s’étaler les ténèbres, puis gagnant l’autre côté au bruit de leurs semelles sur le métal et le poids de leurs armes, tous gagnèrent leurs engins. Ninja ne sentait pas le vertige, et pourtant sentait dans ses doigts comme des tremblements. L’alcôve était sombre, les plaques trop minces à son goût sous le bouclier de céramique. Elle vit son meneur la devancer, casque dans la main gantée et le fusil à l’épaule le canon tapant doucement contre l’épaule, comme toujours, son regard de meurtrière.

Les méchas se dressaient devant elles, cloisonnés dans l’alcôve sombre les engins de l’Unité dos à dos formaient un cercle et leurs habitacles ouverts, devant leurs sièges les moniteurs allumés étaient les seules lumières. La taupe s’avança avec les autres, regarder sa bête de guerre et le marchepied. Un autre pilote, casque déjà sur la tête, fit remarquer que les pattes articulées seraient un poids mort, dans l’espace. Le chef derrière eux pesta :

« Les deux derniers sont arrivés y a pas trois heures, j’ai même pas fini de les contrôler, tu me lâches et tu te poses dans ton siège. Gentiment. »

Puis le lieutenant d’escadron les arrachant à leurs discussions s’approcha, fit signe de venir sur lui. Il avait en main le carton rempli de boîtes au sigle du sanitaire. Ninja saisit la sienne, l’ouvrit. Seringue bleue, le somnifère. Seringue rouge, le stimulant. C’était ça, de toute la mission, qui lui faisait le plus peur. De ne pas se réveiller une fois là-haut. « Shut up, cannon fodder » lui lança son meneur, et la vache affirmant son casque en deux pas bondit dans le cockpit, se sangla. Elles se retrouveraient là-haut.

À son tour elle gagna la machine, derrière elle le lieutenant passait déjà en revue les systèmes. Les gueules d’air lamées soufflèrent dans l’alcôve, tour à tour à mesure que les machines, comme tirées du sommeil, grondaient. Elle s’installa, cala le fusil dans son emport au côté du siège puis, fermant les yeux, compta. Trois secondes, le temps de se calmer. À la radio, le lieutenant lui demanda si ça irait, puis la voix de tueuse de la bovine de la railler. Ninja fit se rabattre l’habitacle, regarda l’alcôve se fermer sur eux, l’étage de la fusée. Elle pouvait désormais sentir gronder les réacteurs sous eux, encore en veille, et les tuyaux déversant leurs tonnes d’hydrogène. Ses doigts avaient cessé de trembler, moins d’une heure à attendre et ce serait le départ, et dans la nuit elle serait à son tour juste une traînée dans le ciel, évanescente.

La sonnerie de téléphone tira Bufo de ses pensées.

Écoutant d’une oreille il devina le souffle des motrices, le train arrêté au-dessus de sa tête, puis dehors les rumeurs du camp le long des piliers. Il se tira du hamac, sur ses deux pieds s’étira, la peau blanchâtre au lueur du soir. Son regard fila sur le petit abri de béton, le téléphone à nouveau silencieux sur une table de fortune, à côté d’un petit tas de lettres. Sur la première, l’université de Spagonia.

Une fois dehors il salua ses voisins, remarqua qu’ils roulaient leurs sacs de couchage. Lui, ce serait pour demain, ou après-demain, bientôt dans tous les cas. « Et si tu venais ? » Il avait entendu cette proposition une bonne vingtaine de fois, haussa les épaules. Dans le soir le ciel avait ces teintes de flammes jouant avec les premières pénombres et qui jetaient sur les piliers de voie leurs silhouettes tranchantes. Pour le moment le crapaud comptait se rendre au mémorial, finir d’aider à planter toutes ces fleurs. Ensuite, une fois encore, mais les autres le savaient déjà, il irait se promener le long des hauteurs, par la vieille route.

« T’en auras peut-être pas l’occasion » jeta le hyène à grands pas, son propre téléphone en main.

Les réseaux s’affolaient, partout la nouvelle circulait comme la foudre et les premières chaînes suivaient, à la radio les nouvelles laissèrent place aux premières rumeurs. Ils se rassemblèrent, une demi-douzaine autour du téléphone laissant parler le commentateur qui répétait, le tir confirmé de plusieurs fusées et d’intenses lumières sur la position supposée du Star Egg par les observatoires. Comme si tout avait eu lieu déjà, comme si tout s’était achevé sans eux et ils continuèrent d’écouter, leurs regards en fièvre, lorsque la chaîne coupa pour annoncer un communiqué du Commander. Avant même qu’il ne parle, avant même sa voix dans le silence qui précéda tous le sentirent, le combat.

« L’écran géant » lança le singe au groupe et ils opinèrent, Bufo avec eux tandis que la voix du militaire s’égrenait, ils coururent rejoindre la foule qui se formait au crépuscule, face aux vastes images des fusées traçant dans l’atmosphère leurs larges souffles blancs.

Rien à faire, se répéta Bufo, devant eux se précisait la froide résolution des soldats. Il chercha à se rapprocher, devant le crapaud les gens s’effaçaient et quand il fut assez proche, cette voix martiale taillant dans sa tête comme à la baïonnette, l’écran laissa place aux trajectoires d’interception. Cinq traits blancs, les cinq fusées restantes avaient plongé dans la ceinture d’astéroïdes, puis une volée de traits plus fins convergeaient sur celui brûlant du Star Egg. Le plan, tout le plan, toute la stratégie déployée devant eux, expliquée point par point. Ses yeux étaient grands ouverts, et regardant autour de lui il chercha chez les autres ce même frisson, de savoir que ce n’étaient pas des missiles mais des combattants.

Tout ce qu’il vit fut la volonté de vaincre, de la tension, de l’excitation. Quelque chose en lui hurla mais déjà le commentateur avait repris, donnait des chiffres. La puissance des charges chaotiques. L’autonomie des engins dans l’espace. Une seconde personne lui donnait la réplique pour estimer les chances de réussite mais l’Unité avait déjà répondu pour eux, et les nombres revenaient comme en leitmotiv. Le crapaud ne quittait plus des yeux ces fins traits blanc convergeant, et il se sentit trembler. Une infinité de souvenirs.

Puis dans un grésillement les voix se turent. Les images s’évanouirent, laissant l’écran noir et ils crurent la liaison coupée quand certains remarquèrent, dans le coin, un décompte en cours, à la qualité trouble, qui soufflait quelques minutes. Les rumeurs de la foule se tassèrent, peu à peu, laissant place au son des enceintes. Alors ils parvinrent à entendre, au travers de la faible friture, des parasites, des respirations. Au travers de masques, des souffles lents et froids. Bufo murmura, c’étaient les pilotes, les soldats. En même temps le minuteur atteint zéro, une voix faible grésilla et dans une foule de petits bruits, frictions de sangles et de tissu, les combattants semblèrent s’éveiller. Respirations plus fortes, bientôt comme un bourdonnement des machines, ou le sifflement des écrans, puis un à un les soldats s’annoncèrent et il reconnut cette voix parmi les autres :

« Second capitaine, Kalen Ninja Natoppen, prêt. »

L’écran s’aviva, blanc sur noir la mauvaise qualité de l’image, ils découvrirent devant eux noir sur blanc l’orbite et le contour planétaire, et les astéroïdes pareils à des spectres. On demanda à Bufo s’il arrivait à lire l’image, il pointa du doigt, sur la gauche, derrière des fragments plus petits, un mécha. Les contours nets l’arrachaient à présent sur l’image où, à mesure, venaient s’afficher les mesures, la conduite de tir, la pressurisation. La caméra changea, un nouvel angle flottant où la courbe était à peine visible, les soldats passant en revue une dernière fois leurs systèmes, puis la voix impersonnelle d’un soldat, plus nette, informa l’approche du Star Egg. « Pas de visuel » mais Bufo secoua la tête, dans le noir de l’espace parmi les infimes taches des constellations il arrivait à distinguer la traîne de la station. Voulut reculer, effrayé, alors même que les bruits de machine grimpaient le silence de l’espace donnait un contraste frappant, pas un son, pas un mouvement, dans les micros le souffle des soldats continuait de trembler.

« PC de zéro un, escadron au complet et opérationnel. » Dans les grésillements la voix semblait tressauter, coupée parfois.

« Zéro un bien reçu, la proie est à vous, bonne chasse. »

Il n’y eut qu’un infime grondement tandis que sur l’écran le feu des réacteurs venait trancher dans le silence de l’espace, détachait les engins de guerre de la ceinture et la caméra bougeant à son tour, les arracha de leur couvert. Les yeux de Bufo trébuchèrent alors, dans tous les mesures, à la recherche de l’heure. Une horloge, un signe quelconque du moment où ces images étaient diffusées. Il savait, tous savaient qu’il y avait un décalage, peut-être vingt, peut-être trente minutes, que tout ce qu’ils voyaient s’était produit depuis longtemps. Et pourtant le crapaud, à cet instant, avait l’impression de l’instantané.

« Visuel » dans l’image floue se profila l’étoile d’acier, sa traîne blanchâtre dans le contraste d’obscurité, avalant tout. La caméra changea encore, le souffle des pilotes plus insistants, de rares échanges à leur radio sans quoi la foule n’arrivait à percevoir que les vibrations des engins, les mains serrant les manches, et rien.

Déjà la station couvrait de sa blancheur presque toute la caméra, les méchas devenus des ombres face à elle se détachaient ardents, semblaient lutter contre les courants. Il s’en rendit compte, la puissance du champ chaotique les frappant à cette distance, dans lequel ils se taillaient un chemin. Un message parmi d’autres, une annonce, la station tournait sur elle-même. Une rotation inexplicable, la voix nette ordonna de continuer l’approche. Bufo le vit, distinctement, alors que dans la distance elle n’était qu’une vaste surface de blanc plein frissonnant sous le cryptage, les silos de la station s’ouvrirent, des plages entières de lanceurs dressés contre les engins.

Les pilotes s’en étaient aperçu à leur tour, contact puis contact, le lieutenant ordonna de maintenir la formation. Alors par centaines les missiles fusèrent, infinité de petits points noirs saturant l’image et comme dévorés par leur propre flamboiement. « Vire à droite. Par pitié vire à droite » murmura le crapaud, et la caméra se déporta brusquement sur la droite.

Une pluie de contre-mesures s’abattit en ailes autour des méchas, les canons hurlant en dernier recours et soudain les charges éclatèrent, l’image tourna en un blanc aveuglant. Aussitôt le crapaud leva les yeux, comme s’il aurait pu voir les explosions sans être même sûr que le Star Egg soit de ce côté de la planète, et il crut en voir les éclats. Les voix saturées dans les enceintes multipliaient les appels, et c’était à peine s’ils pouvaient deviner au travers du blindage la rumeur des canons. Ils traversaient, devant eux s’ouvrit une foule d’engins, drones de défense pris dans la traîne de la station et qui se déployaient contre eux. Les derniers missiles filaient à présent au loin, éclatèrent dans de vastes sphères fulminantes, qui duraient.

« Zéro un de PC, votre cible est à l’arrière de la structure quatre » et de décrire à une heure la branche de la station qui se profilait. Le lieutenant donna l’ordre d’attaque.

Deux par deux les méchas se détachèrent, à l’instant le feu des drones satura l’espace, le crépitement des lasers dans le silence semblait une hallucination. Autour du crapaud les spectateurs serraient les dents, les bras tendus, semblaient combattre eux-mêmes. Et il ne comprenait pas, revint à l’image y chercher en vain quel mécha pouvait être celui de Ninja. Il n’y avait déjà plus que des explosions, des tirs muets dans lesquels la caméra filait déchirant les images en instants. Elle changea, une plus stable brutalement plongée dans le combat et ils virent les flammes du canon cracher comme une cisaille d’obus, déchirer dans les drones un passage. Cette fois les flammes fumant au long des blindés, ces courants tous pouvaient les voir ou les deviner mordant dans le blindage où les lasers avaient mordu des sillons.

Un cri dans les enceintes, nouvelle salve, les missiles se détachaient de la station innombrables, fondaient sur la masse de tous les côtés. Les images se déformèrent jusqu’à être illisibles, à coups brutaux de la machine tandis que les voix déchirées, coupées et se chevauchant allaient se répéter en vain, semblaient s’atténuer alors même que leurs cris se faisaient plus insistants.

Sous les yeux de la foule un mécha disparut dans l’une des gerbes de lumière, et sans un son, sans rien, quelques secondes après il n’y avait plus que le noir de l’espace.

Quand le flux se stabilisa la station les écrasait de sa présence, gigantesque, les méchas traversaient un champ d’épaves, des drones dont le métal se désagrégeait. Le feu de la traîne ardait désormais sur les blindages, les léchait, couvrait les lanceurs et les habitacles. Dans les enceintes ce qu’ils avaient pris pour un nouveau parasitage était les secousses sur les engins de guerre, la difficulté pour les pilotes de les stabiliser. Pour le crapaud, plus effrayant, les voix des soldats demeuraient froides, comme des constats, distantes. L’instant d’après, le mécha le plus loin de la caméra s’embrasa et la voix qui parlait, paisible, venait de se couper. L’image se saturait à nouveau des tirs de la station et des nouveaux drones déployés.

« Ils ne passeront pas. » C’était le hyène, aux côtés de Bufo, qui avait grogné, les dents serrées. « Ils n’ont pas la moindre chance. »

C’était vrai.

Mais le crapaud n’y prêta pas attention. Dans la foule des voix il avait saisi celle de Ninja, la taupe crachant ses réponses au mécha’ de tête, et sans savoir si c’étaient ses mouvements il parvenait à deviner les coups donnés dans les manettes, la rage de la mobienne, son regard filant sur le côté d’où les tirs hach